La chute de l’ordre dominant

Par Raffaele Alberto Ventura

La colère populaire est une réaction aux rendements décroissants du paradigme en place. Aujourd’hui s’affrontent la rationalité fragile des tenants du statu quo et l’élan des porteurs de visions hétérodoxes : ils représentent une opportunité de renouvellement tout en posant un risque colossal.

Dans la narration des médias dits légitimes, le populisme n’est rien de moins que l’ennemi du bon, du beau, du vrai. Il ne sert pas le peuple mais le manipule, en l’invitant dans son monde réellement renversé : explications conspirationnistes, méthodes médicales alternatives, offres politiques fantaisistes, théories monétaires ridicules… La citadelle qui nous abrite est sous le siège de forces obscures, comme dans la série culte L’attaque des Titans, qui propose une puissante métaphore de l’époque1. Les intellectuels, les économistes et les médecins sont incessamment convoqués pour défendre le consensus scientifique, bâti sur des années d’expériences, de théories, de débats, contre les opinions souvent frivoles d’orateurs démagogues et vindicatifs. Mais qui décide de ce qui est bon, de ce qui est beau, de ce qui est vrai ? Ce sont bien sûr ces mêmes médias et ces mêmes intellectuels. Tout comme les pays émergents, l’Occident a ses « décolonisateurs », qui remettent en question les fondements politiques, scientifiques et culturels de la civilisation moderne : eux aussi se réclament de la « nation » ou du « peuple » contre les « experts », et se battent contre l’universalisme, désormais perçu comme un instrument de domination.

Comme l’écrivait l’historien des sciences Thomas Kuhn, dont nous suivrons volontiers la méthode, « les révolutions politiques visent à changer les institutions par des procédés que ces institutions elles-mêmes interdisent »2. Il ne s’agit ici ni de défendre les plus abjectes narrations populistes ni de feindre un relativisme de bon aloi — car un véritable danger nous guette — mais de reconnaître que nous vivons aujourd’hui une rupture épistémologique. Nous ne pouvons pas nous contenter des analyses produites à l’intérieur des paradigmes dominants, car ceux-ci sont à la fois juge et partie. Force est de prendre au sérieux la critique radicale qui nous vient des mouvements populistes, à l’apparence « irrationnelle », pour nous demander si sa rationalité ne se situerait pas à un autre niveau. On a trop souvent opposé le vrai au faux sans se rendre compte que ce qui compte vraiment est l’efficience des paradigmes : nous sommes donc tombés dans la métaphysique, alors que les problèmes que nous avions à résoudre étaient éminemment économiques. Pour cette raison, nous proposons ici une lecture des cycles idéologiques, vaguement inspirée de la théorie de Joseph Schumpeter sur les cycles industriels.

Car si le populisme monte, ce n’est ni parce qu’il a raison ni parce que ses adversaires ont tort — mais tout simplement parce que le paradigme actuellement en place est entré dans une phase de rendements décroissants. L’économie, la politique, la médecine « marchent » toujours, en tout cas mieux que la danse de la pluie, mais chaque unité de dépense supplémentaire ne génère pas un effet social équivalent : le système plafonne. Et pourtant, le tribut qu’il demande pour continuer à fonctionner ne cesse d’augmenter, car il faut entretenir ses frais de structure. Face à cette machine de savoir-pouvoir dont les bénéfices ne suivent plus les coûts croissants, on nous propose donc de repartir avec d’autres machines, qu’elles se réclament du souverainisme, de la démocratie directe ou de la décroissance : les performances économiques qu’elles annoncent sont loin d’être meilleures à ce stade, tout au contraire, mais on peut toujours espérer de la vigueur de leurs courbes d’apprentissage sur le moyen terme. C’était en tout cas le pari des anciens décolonisateurs, qui savaient qu’il fallait passer par une phase de transition plus ou moins longue avant de pouvoir espérer obtenir des résultats. Au fond, comme le remarquait le philosophe de la science Paul K. Feyerabend, Galilée a longtemps eu tort avant de finalement avoir raison3. De même pourrions-nous dire que le populisme a ses raisons que la raison ne connaît pas, comme le montrait déjà Ernesto Laclau4.

Soyons très clairs : il n’y a pas de pari politique plus risqué que celui de caresser le poil de cette bête. La plupart de ceux qui ont tenté de la dompter ont fini par se faire mordre. Le XXe siècle a ainsi eu ses fascismes et ses décolonisations avortés, de l’Allemagne au Zimbabwe. Mais puisque la bête est devant nous, autant tenter de comprendre comment nous en sommes arrivés là. Car il se peut qu’elle finisse, tôt ou tard, par avoir raison5.

Le chantage du statu quo

On peut affirmer, avec Étienne de la Boétie, que la servitude est toujours volontaire, c’est-à-dire qu’elle ne « procède pas d’une contrainte extérieure, mais d’un consentement intérieur de la victime elle-même devenue complice de son tyran »6. Un rapport de pouvoir est dans le fond une forme d’échange — par exemple entre travail et salaire, ou entre protection et obéissance — qui ne subsiste que s’il est avantageux pour les deux parties. Mais cet échange, il faut le rappeler, est inégal : il traduit des rapports de force préexistants. L’économiste Arghiri Emmanuel, dans son célèbre essai de 19697, dénonçait ce mécanisme caractéristique de la division internationale du travail : à cause d’un niveau différent de productivité, c’est à dire de capitalisation, certaines nations cèdent le fruit d’un certain temps de travail et d’autres le fruit d’un temps bien inférieur. On parle pour cette raison d’un centre et d’une périphérie, liés par un rapport de dépendance8 : le premier, offrant des marchandises à plus haute valeur ajoutée, peut faire main basse sur la production de la seconde. Mais ce rapport d’échange inégal entre des prestations ayant un différent niveau de capitalisation ne structure-t-il pas de la même façon la vie dans chaque nation ? Comme nous le savons depuis Bourdieu9, il existe un type particulier de capital qui est distribué de façon inégale parmi les individus, puisqu’il incorpore des années d’expériences sociales et d’investissements éducatifs : c’est le capital culturel. L’inégale distribution de ce capital articule ce rapport d’échange inégal que l’on appelle division du travail. Elle permet donc la constitution d’une élite au sens large, d’une technostructure hautement capitalisée sur le plan symbolique, qui coïncide avec la « classe managériale » décrite en 1941 par James Burnham : les cadres, les bureaucrates, les « organisateurs »10… Et bien sûr les intellectuels, c’est à dire, selon la définition d’Antonio Gramsci, « les commis du groupe dominant pour l’exercice des fonctions subalternes de l’hégémonie sociale et du gouvernement politique »11.

La société de classes, exactement comme le système-monde tout entier, peut être représentée par le rapport entre un centre et une périphérie; si ce n’est que chaque centre a son centre et chaque périphérie a sa périphérie, bien sûr. Christophe Guilluy a décrit ce rapport au sein même du territoire français, où la centralisation administrative et la concentration des activités économiques font dans une certaine mesure se superposer la donnée géographique et la hiérarchie sociale12 ; Michel Onfray a parlé de « décoloniser les provinces »13. Leurs analyses ont acquis par ailleurs une connotation politique pour des forces périphériques en quête de légitimité, de la droite française14 à Daesh15. De son côté, le mouvement des Indigènes de la République a identifié un rapport semblable entre les classes dominantes et les Européens issus de l’immigration nord-africaine et africaine16. En ce sens, le pouvoir des élites politiques, économiques et culturelles s’exerce sous une modalité parfaitement coloniale, c’est-à-dire comme un échange, forcément inégal, entre les services rendus par le centre et ceux rendus par la périphérie. Par la médiation d’un revenu, le technicien ou l’intellectuel troque ses prestations contre d’autres prestations qui lui permettent de se nourrir, de se loger, voire d’accumuler de la richesse : il « donne du sens » et en tire des marchandises, il produit des signifiants et amasse des signifiés. La périphérie a-t-elle vraiment le choix de refuser cet échange avec la classe qui a le monopole du capital symbolique ?

Nous voyons ici à l’œuvre la structure coloniale de l’idéologie, et en même temps nous comprenons pourquoi il a été historiquement tellement difficile, en tous lieux et en tous temps, de couper les liens du joug colonial. Car si un rapport hégémonique existe, c’est qu’il s’agit souvent pour les dominés du choix le plus raisonnable à court terme. Ainsi s’opère le chantage du statu quo, sous la forme d’un simple calcul des coûts et des bénéfices. Car chaque processus de modernisation implique une relation de dépendance17. La technostructure survit souvent aux grandes révolutions, comme l’administration tsariste en 1917, en garantissant la continuité avec le passé. Et si ce ne sont pas directement les mêmes hommes, ce seront leur science, leur méthode, leur know-how… Ce qui fit dire à Thomas Hobbes (dans son Léviathan) qu’un siècle et demi après le schisme anglican il restait prioritaire de libérer — disons même de décoloniser — le savoir universitaire de l’influence papiste18.

Mais quel est précisément ce service à haute valeur ajoutée que prête la classe des experts, quelle est sa prestation particulière que nous appelons « donner du sens » ? Donnons quelques exemples en vrac : un scientifique est censé accélérer l’innovation technologique ; un économiste, proposer des méthodes de planification et de régulation efficaces ; un sociologue, pointer les dysfonctionnements qui affectent la collectivité ; un artiste, offrir des mythes et des symboles en mesure de construire ou de maintenir le lien social… In fine, leurs performances peuvent se mesurer avec des indicateurs économiques : elle consiste dans la capacité à générer de la valeur sociale partagée, en améliorant la vie de tous. C’est donc bien parce qu’elles servent à quelque chose que ces élites existent et qu’elles peuvent céder le produit de leur labeur à un coût plus élevé que d’autres. Ceci est valable aussi pour la classe politique, qui doit organiser l’action de l’Etat afin de garantir les intérêts du plus grand nombre ; pour les entrepreneurs, qui coordonnent la force-travail dans le but de générer une richesse dont la société entière pourra bénéficier indirectement ; ou même pour les banquiers, qui sont censés approvisionner le marché de capitaux. Mais que se passe-t-il lorsque le coût de ces élites dépasse la valeur ajoutée qu’elles sont en mesure de redistribuer à la société ? Arrive un moment, dans chaque cycle d’accumulation, où l’échange inégal cesse d’être avantageux pour la périphérie : s’ouvre alors une turbulente période de transition, qui selon Immanuel Wallerstein a commencé dans  les années 197019.

Hégémonie et surdéploiement

« Le plus grand péril qui menace l’Europe », écrivait Nietzsche dans La généalogie de la morale, « c’est la lassitude »20. L’historien Paul Kennedy a une formule pour définir la condition d’une puissance impériale qui n’arrive plus à garantir sa propre domination : « imperial overstretch », un déploiement impérial excessif21. Lorsque la somme des intérêts d’un sujet politique dépasse sa capacité à les défendre, on assiste à un étirement de la puissance qui peut devenir une véritable déchirure. Kennedy décrivait la condition des États-Unis dans leur phase d’essoufflement, en anticipant le débat sur la « fin du siècle américain » qui occupera de nombreux historiens, sociologues, politologues et démographes22. Presque vingt ans plus tard, en juin 2017, on peut lire dans un rapport du Pentagone que l’ordre mondial sorti de la Seconde Guerre mondiale « risque de s’effondrer », conduisant les États-Unis à perdre leur position de primauté23. Cet effondrement ne concerne pas seulement l’Amérique : « Tous les États et les structures traditionnelles d’autorité politique subissent des pressions croissantes de la part de forces endogènes et exogènes ». Le rapport met donc en garde : « La fracture du système mondial de l’après-Guerre froide s’accompagne de l’effondrement interne du tissu politique, social et économique de pratiquement tous les États ».  

Si le centre a de plus en plus de difficultés à prélever à la périphérie son tribut, c’est qu’il offre de moins en moins en échange à ses clients pour garantir leur servitude volontaire. Ce qui vaut pour les empires peut valoir aussi pour les nations et pour les classes ou pour un certain ordre ou paradigme dominant (constitué de valeurs, savoirs, méthodes, relations commerciales) qui coïncide avec le système-monde capitaliste. Or que voyons-nous en examinant l’état de santé de ce système avec les indicateurs de performance qu’il a lui-même élaborés ? Le taux de croissance du PIB dans les pays de l’OCDE se réduit de décennie en décennie depuis les années 196024, tendance inaugurée bien avant toute tentative de réforme dite néolibérale. En conséquence de cette décélération de la croissance, la part du revenu du travail s’est réduite par rapport au revenu du capital, en creusant les inégalités qui ont elles-mêmes agi négativement sur la croissance25. Et pourtant, la productivité du capital a aussi diminué au cours de cette période26, ce que certains ont interprété comme une confirmation de la théorie marxiste de la chute du taux de profit27.

Le dispositif qui était censé réguler le cycle économique selon la doctrine keynésienne, l’État, est entré dans une lourde crise fiscale28 qui l’a rendu de plus en plus dépendant des marchés financiers29. La productivité marginale de la dépense publique a ainsi chuté depuis les années 1950 : pour chaque euro ou dollar que l’État prélève en plus, il génère de moins en moins de bénéfices pour la collectivité. On remarque par ailleurs le coût croissant de l’administration du risque, c’est à dire tout ce que, sur la base du principe de précaution, la société dépense pour prévenir des événements improbables mais potentiellement destructeurs, notamment dans les domaines de la sécurité et de la santé publique30. Plus la complexité du système augmente, plus il devient lourd de l’assurer contre les risques que provoque son existence même. En l’absence de croissance, le poids de l’intérêt sur la dette contribue à étrangler les pays. La technologie politique que nous appelons État, censée gouverner l’économie au temps du capitalisme tardif, est entrée en crise. La classe d’organisateurs qui l’incarne a de plus en plus de difficultés à justifier son existence. Plus elle apparaît comme indispensable, plus ses limites percent au grand jour, plus elle est perçue comme parasitaire. Si l’on considère cette situation comme un problème écologique, on obtient une altération de l’équilibre prédateurs-proies, conformément au modèle Lotka–Volterra : le centre ne peut prélever à la périphérie qu’une quantité de valeur limitée pour ne pas que l’écosystème s’effondre31. Il s’agit d’une crise à la fois économique et épistémologique : c’est une crise de paradigme.

Cette crise n’est pas l’effet d’une réfutation des modèles mainstream, qui font toujours partie des cursus universitaires et orientent les décisions des experts. Elle se présente sous la forme d’un décalage entre les performances prévues dans la théorie et les performances réalisées dans la pratique. Il s’agit là d’un exemple plastique de ce que les économistes depuis le temps de David Ricardo appellent la loi des rendements décroissants, c’est-à-dire le principe selon lequel la productivité marginale obtenue par l’utilisation d’un facteur de production supplémentaire — par exemple un hectare de terre cultivée ou un euro de dépense publique supplémentaire — a tendance à diminuer. Soit pour chaque nouvel hectare de terre cultivée, un retour sur investissement de moins en moins satisfaisant. L’économiste Paul Collier a appliqué ce concept à l’aide aux pays en voie de développement, en montrant comment chaque tranche d’aide supplémentaire a des effets plus faibles que la précédente32 ; d’autres, comme William Easterly, sont allés plus loin, en montrant comment cette aide avait carrément un effet négatif33. Ivan Illich parlait même d’une « désutilité marginale », c’est-à-dire un effet de contre-productivité croissante34.

Pourtant ce système a longtemps garanti des performances extraordinaires, grâce à ses économies d’échelle, son progrès technologique et une dynamique vertueuse de state-building à partir du XIXe siècle. C’est l’histoire qu’a racontée récemment Robert J. Gordon dans son ouvrage The Rise and Fall of American Growth, qui affirme qu’aucune innovation ne pourra relancer la machine du capitalisme américain35. Son argument central, annoncé dans un article de 2015, est que la révolution digitale est entrée trop vite dans une phase de rendements décroissants36.

Le rendement décroissant des élites

Si la loi de Ricardo est importante, c’est parce qu’elle nous rappelle qu’il est inutile d’attendre religieusement des retours sur investissement sur la simple base de projections linéaires réalisées à partir d’une série historique de résultats éclatants. Certes, nous avons observé des corrélations magnifiques pendant les Trentes Glorieuses, mais il ne va pas de soi que le rapport de proportionnalité soit maintenu : le système pourrait avoir atteint, comme le disait Antonio Gramsci, ses colonnes d’Hercule37. Après une période de croissance, il commence à être érodé par les rendements décroissants.

Il s’agit d’une pathologie qui affecte les structures à un stade avancé de leur développement, lorsque — comme dans le modèle de Paul Kennedy — leur poids dépasse leur taille. “Wherever something is wrong”, écrivait Leopold Kohr en 1957 dans The Breakdown of Nations, “something is too big”38. Selon l’économiste autrichien, “whatever outgrows certain limits begins to suffer from the irrepressible problem of unmanageable proportions”39. Cette loi touche les structures politiques mais aussi les entreprises, affectées par des coûts de structure de plus en plus insoutenables au fur et à mesure qu’elles gagnent en masse : coûts de transaction40, gestion des liens41, bureaucratie42, management du risque43, perte de productivité44, gaspillages, exposition financière45, déresponsabilisation46, enfin tout ce qui va sous la catégorie plus large des déséconomies d’échelle47. C’est précisément du côté des théoriciens de la firme, des sociologues des organisations voire des experts du management qu’il faudrait encore creuser pour mieux comprendre les mécanismes qui empêchent aux structures — économiques, politiques, idéologiques — d’améliorer leurs performances au rythme de leur croissance.

La malédiction des rendements décroissants touche aussi les paradigmes des sciences dures, qui, après avoir atteint un pic, innovent à un rythme de plus en plus lent : Lee Smolin a expliqué en détail comment, au cours des dernières décennies, la physique a été prise en otage par un programme de recherche coûteux et incapable de produire des résultats concrets48. Cette malédiction touche également la santé publique, toujours sous la menace d’une banqueroute49. Elle touche, évidemment, la science économique. Nassim Nicholas Taleb explique tout cela par le processus de centralisation bureaucratique et de division du travail intellectuel qui éloignent de plus en plus les théoriciens des conséquences de leurs actions : « Des disciplines entières, comme l’économie et les sciences sociales, sont devenues charlatanesques car personne ne doit y jouer sa peau (absence of skin in the game) »50. Plus généralement, la malédiction des rendements décroissants touche le savoir, ou plus précisément le système de production et de reproduction du savoir : si le coût des investissements en « recherche et développement » ne cesse de croître, la valeur générée ne croît pas au même rythme51. Au fur et à mesure que la frontière de la discipline s’éloigne, il est de plus en plus coûteux (en nombre d’années d’études) de la maîtriser et de proposer des résultats utiles. Comme l’a expliqué l’économiste Tyler Cowen, « Cela peut vous prendre dix ans d’études pour rejoindre la frontière d’une discipline, et au moment où vous y arrivez et produisez une innovation, votre contribution est marginale voire un peu datée. La frontière a bougé pendant que vous appreniez à maîtriser la discipline. »52 Il remarque par ailleurs que les grandes innovations dans l’histoire ont été produites quand les disciplines étaient encore immatures, souvent par des outsiders et pas à l’intérieur des paradigmes dominants, qui ont plutôt tendance à devenir des bureaucraties occupées à garantir leur propre survie. Dans les temps récents, dit encore Cowen, « nous avons eu de nombreux avancements dans les sciences, mais le monde semble être conceptuellement beaucoup plus désordonné »53.  

C’est précisément ce qui arriva à la théologie scolastique au cours de son histoire séculaire : au fur et à mesure qu’elle devenait plus complète et cohérente, elle devenait aussi plus difficile à manier, plus distante des préoccupations de son temps, plus rigide. Le degré de complexité du modèle demandait une énorme « puissance de calcul » pour résoudre toutes les anomalies qui continuaient à se poser. Mais les universités médiévales étaient avant tout, pour citer Jacques Le Goff, « des pépinières de hauts fonctionnaires »54. Entre le XIVe et le XVIe siècle, le savoir technique qu’elles étaient en mesure de produire se payait au prix croissant des cursus d’études, qui arriva à 6 à 8 ans pour une licence, voire 15 ans en théologie ; des études souvent financées par un lourd endettement privé et par la taxation publique à travers la dîme55. Cela généra une masse montante de frustration chez les exclus de plus en plus nombreux de ce système de plus en plus sélectif. Et tout cela pour quoi ? Pour répondre à des questions telles que, en citant Erasme : « Dieu aurait-il pu s’incarner dans une femme ? Et dans un diable, et dans un âne, et dans une citrouille, et dans un caillou ? »56 On arriva, l’expression est connue, à discuter du « sexe des anges » — ce qui n’est d’ailleurs pas sans nous rappeler les sujets étudiés dans certains départements de littérature comparée américains.

Entre le XIVe et le XVIIe siècle, le coût du système scolastique semble de moins en moins justifié par ses rendements. Cette crise du paradigme scolastique s’incarne dans le destin d’une classe entière, celle de ces « fonctionnaires » hyper-formés, dont le savoir hautement technique n’est plus en mesure de fournir une suffisante valeur ajoutée à la société qui est censée les rémunérer. Une nouvelle génération d’intellectuels dits humanistes (des intellectuels plutôt populistes, au passage, et relativement ignorants selon les critères de leur époque) surgit de la périphérie pour assiéger le centre. Et pourtant, comme l’écrivait Pierre Chaunu : « Soyons juste, le latin scolastique est une langue précise, rigoureuse, que les philosophes du XXe siècle admirent mais qui n’est pas comprise, au début du XVIe siècle, par le milieu humaniste, qui conteste l’objet autant que la technique de ce savoir.»57

Ne sommes-nous pas en train de revivre la même crise ? L’augmentation générale du niveau d’instruction dans les pays avancés a cessé de se traduire par des gains de productivité58 et apparaît aujourd’hui exclusivement comme une pure dépense positionnelle censée servir à abattre la concurrence sur le marché du travail59. Pour obtenir la même performance dans les métiers hautement qualifiés, la société doit payer plus cher car il faut prendre en compte le coût croissant du processus de sélection (signaling)60. Or un manager de 2018 n’est pas dix fois mieux payé qu’un manager de 1968 parce qu’il est dix fois plus productif, mais simplement parce qu’il est dix fois plus difficile de le sélectionner61. Ce sont précisément ces frais de sélection, totalement improductifs, qui pèsent sur le coût des prestations offertes par la classe managériale. Nous parlons pour cela d’un rendement décroissant des élites : bien que le centre demande une quantité croissante de ressources à la périphérie, chaque unité de capital qu’il demande en plus — et il en demande de plus en plus — restitue toujours un peu moins. Elle sert à la reproduction plus qu’à la production. Tout semble confirmer la  formule de Clément Juglar : « La plus grande prospérité et la plus grande misère sont soeurs, et se succèdent toujours »62.

Crise de paradigme, crise de légitimité

C’est ainsi que meurent les dynasties, si l’on croit à l’analyse qu’en fit le grand historien arabe Ibn Khaldun au XIVe siècle : elles s’embarquent dans une escalade de gaspillages pour financer une compétition interne à l’élite63. Le sociologue Jack A. Goldstone a eu le mérite de redécouvrir cette analyse à la fin des années 1980 en faisant du concept de « compétition intra-élites » un des piliers de son histoire des révolutions64. Dans son ouvrage Revolution and Rebellion in the Early Modern World, il dénonce le “factionalism within the elites” qui “paralyzed decision making”. En effet, comme l’avait aussi montré Ibn Khaldun, “Struggles for prestige and authority took precedence over a united approach to resolving fiscal and social problems”.65 Les effets auto-destructeurs de cette compétition intra-élites sont aujourd’hui bien visibles dans la façon dont les médias et les hommes politiques cultivent certains codes du populisme pour s’assurer des gains à court terme. Selon Ibn Khaldun, la course au prestige (« jâh »), c’est à dire l’accumulation de capital symbolique improductif66, interfère avec les activités de production de richesse collective : nous pouvons parler d’une crise de suraccumulation de capital symbolique, soit un écart entre le stock de compétences acquises par les individus et leurs opportunités de valorisation. Du coup le centre (hadara) sollicite le travail de la périphérie (badawa) en échange de prestations de moins en moins performantes. Il s’enfle et n’arrive plus à maintenir son hégémonie. Comme l’écrivait si bien Yeats, “Things fall apart; the centre cannot hold”67.

Chez les intellectuels qui se réclament du populisme — pensons à Jean-Claude Michéa — on entend beaucoup parler de « trahison des clercs », en citant Julien Benda, ou de « révolte des élites », en citant Christopher Lasch. Mais il s’agit d’une lecture morale, voire moralisatrice, qui n’explique pas grand-chose des mécanismes qui ont amené à cette crise. Dans la phase de transition, le paradigme dominant reste le plus efficient face à ses concurrents, même si ses rendements marginaux chutent et ses coûts de gestion augmentent. C’est « le moins pire », pour citer le mot de Churchill, mais être le moins pire ne suffit pas. Pour déclencher la crise d’un système, il suffit d’un écart relatif, c’est-à-dire d’un rendement inférieur par rapport aux attentes. Il s’agit donc, avant tout, d’une crise de légitimité. Dans une de ses dernières conférences en 2017, le physicien Stephen Hawking a parlé d’une révolte globale contre les experts68. Dans cet esprit et dans la conviction que la classe intellectuelle — ce qu’il appelle “intellectual yet idiot”69 —  n’est plus en mesure de piloter le changement, en 2016, Nassim Nicholas Taleb a exprimé publiquement sa préférence pour la candidature de Donald Trump contre celle d’Hillary Clinton, perçue comme la représentante de la technostructure. Par ses analyses à contre-courant et son style excentrique, Taleb est peut-être le plus lucide des penseurs anti-système, celui qui a le mieux cerné les contours de cette crise : non pas une révolte contre le capitalisme en tant que tel, ni même contre les plus riches, mais justement une réaction hostile contre ses infrastructures technocratiques, contre son épistémè.

Pour expliquer la spécificité de cette phase, l’historien de la science Thomas Kuhn fait appel à la dimension irrationnelle du sentiment : « Comme les révolutions politiques, les révolutions scientifiques commencent avec un sentiment croissant, souvent restreint à une petite fraction du groupe scientifique, qu’un paradigme a cessé de fonctionner de manière satisfaisante pour l’exploration d’un domaine de la nature sur lequel ce même paradigme a antérieurement dirigé les recherches. »70 Il précise tout de suite après : « Dans le développement politique comme dans celui des sciences, le sentiment d’un fonctionnement défectueux, susceptible d’aboutir à une crise, est la condition indispensable des révolutions. »71 Ceci résonne avec l’analyse proposée par le premier grand théoricien des élites, le juriste Gaetano Mosca, qui écrivait en 1896 que « une classe politique déchoit lorsqu’elle n’arrive plus à exercer les qualités qui l’avaient portée au pouvoir »72.

Les attentes vis-à-vis du système en place sont définies par la série des performances précédentes (par exemple : la croissance du PIB entre 1945 et 1955) mais aussi par les objectifs fixés au sein même du système dans sa phase de légitimation. Pourquoi, demandaient les hommes de l’après-guerre, devrions-nous accepter de laisser défigurer nos villes et nos campagnes par l’industrialisation ? Parce que, répondirent les technocrates, c’est le prix à payer pour entrer dans l’ère de l’opulence — vous ne serez pas déçus, il y en aura pour tout le monde. Pourquoi, demandaient les paysans en 1789, devrions-nous accepter la centralisation administrative et l’abattement des douanes internes, c’est-à-dire accepter de mettre en danger les organes vitaux de l’économie morale qui régit l’Ancien Régime ? Parce qu’on vous promet l’égalité, la liberté et la fraternité ! Or aucun système ne peut garantir la réalisation de toutes les promesses qu’il lui a été nécessaire de faire pour s’installer. À chaque grande transition, en 1789 comme en 1945, la nouvelle classe dirigeante doit s’engager à obtenir des résultats qu’elle ne pourrait maintenir à long terme. Elle construit même des mythes politiques : elle doit ensuite faire face à la déception qu’elle provoque. C’est précisément ce terme de « déception » (Enttäuschung) que Nietzsche utilise pour expliquer la cause du nihilisme de son époque73. Il avait écrit quelques années auparavant : « On commence à entrevoir le contraste entre le monde que nous vénérons et le monde que nous vivons : le monde que nous – sommes. »74 Les économistes Daniel Kahneman et Amos Tversky ont développé dans leur théorie des perspectives un concept qui traduit ce sentiment de déception : il s’agit de l’aversion à la perte, un biais comportemental qui fait que les humains attachent plus d’importance à une perte qu’à un gain du même montant75.

Le contraste dont parle Nietzsche est d’autant plus saisissant que ces attentes ont été généreusement alimentées. La légitimité constitue une dette qui doit tôt ou tard être payée. Le politologue italien Norberto Bobbio dénonçait en 1984 les « six promesses non tenues » de la pensée libérale classique : l’incomplétude de la société pluraliste, la revanche des intérêts particuliers, la persistance des oligarchies ainsi que celle du pouvoir invisible, l’espace limité de mise en application, l’échec de l’éducation76. Les réalistes rappelleront qu’il serait justement irréaliste d’attendre d’un simple système politique la réalisation du paradis sur terre : cela est vrai, mais si nous vivons bel et bien dans « l’empire du moindre mal », pour citer un intellectuel « populiste » comme Michéa77, alors l’erreur fut de prétendre, sans pouvoir ensuite le garantir, qu’il s’agissait du « meilleur des mondes ». Comme l’ont argumenté de façon convaincante des auteurs très différents comme Alexis de Tocqueville78, Joseph Schumpeter79 ou Fred Hirsch80, la fragilité de la société libérale tient toute dans la contradiction structurelle entre les aspirations qu’elle doit susciter et les opportunités qu’elle peut garantir. Dès lors que ce modèle a été exporté au monde entier, ce sont également ses contradictions qui ont changé d’échelle, comme l’ont montré les intellectuels de la décolonisation. La dette est devenue planétaire ; on voit mal comment elle pourrait désormais être payée.

La stratégie de l’outsider

La déception croissante face au paradigme en crise a aussi une explication sociologique : étant donné que le processus de sélection de la classe dirigeante a tendance à devenir de plus en plus laborieux, il génère de plus en plus de déchets81. Le centre n’est pas en mesure d’absorber tous les individus qui ont été formés pour en faire partie : ceux-ci ne possèdent pas une quantité suffisante de capital symbolique, de « jâh » comme dirait Ibn Khaldun, pour trouver leur place sur le marché du travail intellectuel, mais ils en ont assez pour représenter une menace à la stabilité du système82. Les individus issus de cette classe d’exclus, de déçus et de frustrés, sont les candidats idéaux pour guider la révolte de la périphérie contre le centre. C’est au fond l’histoire que raconte la légende du Joueur de flûte de Hamelin, rendue célèbre par les frères Grimm : puisque la ville refuse de le rémunérer pour son talent musical, celui-ci se venge en entraînant au son de son instrument les enfants du village pour qu’ils se jettent du haut d’une montagne. Selon Peter Turchin, la surproduction des élites est un des facteurs qui déclenche, aujourd’hui comme à la fin de l’Empire romain, une longue période d’instabilité politique83.

Ibn Khaldun était un exclu de la classe managériale de son époque, celle des docteurs du Coran, et peut-être a-t-il profité de sa condition d’outsider pour apprendre à penser de façon plus originale que ses pairs. On parlerait aujourd’hui de disruption. Il a en tout cas proposé une théorie qui va dans ce sens, car selon l’historien arabe ce sont justement les outsiders — les barbares — qui permettent de redémarrer le cycle dynastique84. Il y a quelques années, le romancier italien Alessandro Baricco proposait justement la métaphore des « Barbares » pour raconter cette nouvelle humanité dont les codes sont totalement nouveaux et indéchiffrables pour les tenants de l’ancien monde85. De même, Erasme et Hobbes, que nous avons cités, étaient des recalés du système scolastique ; les humanistes étaient généralement issus de cycles d’études courts (arts libéraux) ou de moindre prestige, de filières secondaires, d’échecs universitaires et professionnels. Si Erasme finit par obtenir un doctorat de « série B » à Turin, nous conservons les sujets de dissertation qui furent donnés au futur auteur du Léviathan à Oxford en 1608, et qui le dégoûtèrent à jamais de la carrière scolastique : « S’il serait mieux d’avoir une seule langue pour tout le monde ou plusieurs langues dans chaque nation ; si une colossale inondation de toute la terre serait une catastrophe plus grande qu’une glaciation… »86

De par ses études, cette nouvelle classe était plus férue en rhétorique qu’en logique ; c’est donc sur le plan de la rhétorique, et non sur celui strictement logique, qu’elle mena sa bataille culturelle. Là, la frontière de la discipline était plus atteignable et il était donc moins coûteux d’innover et de produire des résultats visibles. Chez les humanistes, un bon mot suffisait à liquider une somme théologique : prenez le traitement que réserve Rabelais à Duns Scot87, philosophe très fin qui ne sera redécouvert qu’au XXe siècle. C’est une opération de ce type qui fit la renommée de Descartes, comme le comprit des siècles plus tard Nietzsche en l’accusant de sophisme pour avoir refondé la science sur la base d’un calembour88. Paul K. Feyerabend écrivait: « Il est clair que l’attachement aux idées nouvelles devra être provoqué […] par des moyens irrationnels tels que la propagande, l’émotion, les hypothèses ad hoc, et l’appel à des préjugés de toutes sortes. Nous avons besoin de ces moyens irrationnels. »89 Il décrit la réalité inavouable derrière les changements de paradigme, que son maître Karl Popper avait caché derrière une logique de la découverte scientifique assez peu réaliste. Nietzsche ne disait rien de différent : « Mais vous êtes-vous jamais assez demandé vous-même à quel prix l’édification de tout idéal en ce monde a été possible, combien pour cela la réalité a dû être calomniée et méconnue, combien on a dû sanctifier de mensonges, troubler de consciences, sacrifier de divinités. » Sa conclusion anticipe, sur un ton visionnaire, la vision schumpeterienne des cycles économiques : « Pour que l’on puisse bâtir un sanctuaire, il faut qu’un sanctuaire soit détruit : c’est la loi — qu’on me montre un cas où elle n’a pas été accomplie ! »90

Le révolutionnaire est toujours un populiste ; c’est un populiste qui a gagné. Au moment où un nouveau paradigme s’offre en substitution, il ne peut garantir le même rendement que le paradigme dominant. Il opère dans un vide de résultats, compensé par ce surplus de légitimité qu’il a su conquérir en jouant sur les affects. Il s’agit là encore d’une stratégie cohérente avec celle des décolonisateurs. Comme le disait le leader panafricain Thomas Sankara, bien avant Steve Jobs ou autre gourou du management : « On ne fait pas de transformations fondamentales sans un minimum de folie. Dans ce cas, cela devient du non-conformisme, le courage de tourner le dos aux formules connues, celui d’inventer l’avenir. D’ailleurs, il a fallu des fous hier pour que nous nous comportions de manière extrêmement lucide aujourd’hui. »91

Si l’on accepte la définition laboétienne du rapport de pouvoir comme servitude volontaire, voire comme calcul rationnel des coûts et des bénéfices de la soumission, la folie — qui s’incarne dans des sentiments comme la haine ou l’honneur — apparaît comme une condition irrenonçable du changement de paradigme. Dans sa forme plus extrême, lorsque l’échange inégal se présente sous l’aspect d’un choix entre la vie et la mort, pour réclamer sa liberté, l’esclave accepte de renoncer à la certitude de ne pas être tué par son maître. Il fait un pari absurde, une erreur de calcul plus ou moins consciente. L’histoire est jalonnée de ces erreurs de calcul ; depuis le temps de Moïse, qui embarqua son peuple dans un projet de libération nationale qui n’eut de succès que grâce à la coïncidence — divine, disent certains — de quelques phénomènes atmosphériques très rares. Il n’y a aucune matrice de risque qui puisse justifier de telles décisions, et pourtant elles apparaissent souvent comme nécessaires ex post.

La courbe d’apprentissage du populiste

Si le changement de paradigme apparaît comme nécessaire à long terme, il n’est jamais inévitable : le système peut vivoter longtemps dans sa phase de rendements décroissants. C’est donc un événement improbable qui lui donne une fin anticipée : une bataille téméraire, une victoire électorale déconcertante… La probabilité que cet événement se vérifie est particulièrement haute dans la phase de transition hégémonique, justement parce que la crise de légitimité du centre pousse les exclus à prendre de plus en plus de risques irrationnels pour l’attaquer. C’est donc par un effet stochastique que l’on peut avoir l’impression que l’histoire était déjà écrite ou, en pensant à la victoire de Constantin à la bataille du pont Milvius, qu’il s’agit de la volonté divine. De plus, une victoire improbable comme celle de Constantin produit un surplus de légitimité dont la nouvelle classe dirigeante pourra jouir un certain temps. S’ouvre ainsi la seconde phase de la transition hégémonique, au croisement entre deux courbes : après celle des rendements décroissants du paradigme sortant, c’est la courbe d’apprentissage du nouveau paradigme qui attire notre attention.

Un paradigme, nous l’avons déjà évoqué, est rarement opérationnel au moment où il se met en place. Comme un nouvel équipement industriel, il met un certain temps à atteindre son niveau de productivité optimal : c’est précisément cela que décrit chez les économistes la courbe d’apprentissage, c’est-à-dire l’augmentation de la performance avec l’expérience, qui passe par une phase de performances très insatisfaisantes92. Cette phase initiale peut être très coûteuse, d’autant plus que l’on remplace souvent une machine fonctionnante (mais potentiellement en déclin) par une autre, qui n’est pas encore fonctionnante. Il s’agit d’un investissement qui est censé être amorti dans la phase successive, lorsque le nouveau système fonctionnera à plein régime (avant d’être à son tour érodé par les rendements décroissants, et à son tour remplacé). Cependant, Schumpeter avait formulé une théorie selon laquelle les entreprises ont tendance à grossir jusqu’au point où elle ne peuvent plus prendre le risque d’innover, car cela demanderait une destruction de capital trop importante ; le destin de ces grosses structures est de subir la concurrence de nouvelles entreprises plus agiles93. L’économiste autrichien parlait de destruction créatrice et cela s’applique très bien au cycle de substitution des paradigmes. Là aussi, des crises périodiques portent à l’inexorable dévalorisation ou destruction de capital culturel, symbolique mais aussi humain, puisqu’il s’agit également de remplacer une classe d’individus par une autre, de façon parfois violente dans les contextes révolutionnaires. Les systèmes démocratiques ont une façon plus douce de gérer le changement, au risque de faire obstacle à la nécessité de liquider le stock de capital en excès. C’est aussi ce que montra l’historien Alberto Aquarone à propos du fascisme et de son incapacité à intervenir en profondeur sur la technostructure juridique et administrative de l’Etat italien94. Malgré les promesses ronflantes du Duce, celle-ci résista à toutes les tentatives de bouleversement — et pourtant, il est certain que ces tentatives eurent tout de même des effets collatéraux catastrophiques.

Dès que la compétition électorale américaine de 2016 se fut terminée par la victoire surprenante de Donald Trump, entrepreneur et célébrité médiatique aux idées politiques hétérodoxes, le président en fonction Barack Obama abandonna son ton de campagne électorale pour se montrer rassurant : le message qu’il voulait faire passer dans ses conférences de presse était que le système politique américain était solide. L’Etat, voire le deep state, pouvait absorber le choc de l’arrivée d’un homme impétueux et sans expérience à la plus haute charge de l’Etat. “This office has a way of waking you up”, a expliqué Barack Obama. “Those aspects of his positions or predispositions that don’t match up with reality, he will find shaken up pretty quick because reality has a way of asserting itself.”95 L’histoire qui a suivi aura montré l’incroyable résilience du système, qui a neutralisé certaines des propositions du candidat Donald Trump et son potentiel destructeur. Mais le risque n’est que reporté : si le système ne trouve pas une façon de se renouveler, une nouvelle crise surviendra tôt ou tard. C’est d’ailleurs de cette constatation que naissent des offres politiques comme Emmanuel Macron en France ou le Movimento Cinque Stelle en Italie. Mais si le système n’a pas grand chose à craindre de ce dégagisme modéré, ce qui justement devrait nous inquiéter est que cette demande de changement, insatisfaite, ne disparaîtra pas. Ni Emmanuel Macron, ni le Movimento 5 Stelle, ni même Donald Trump ne semblent représenter une menace pour la technostructure ; or c’est justement celle-ci qui est en crise.

Vers une décolonisation de l’Occident ?

Aujourd’hui, la crise du paradigme est devenue civilisationnelle, car elle touche les valeurs fondamentales de la modernité occidentale. Le noyau idéologique du système-monde libéral, longtemps à l’abri de toute remise en question, est désormais exposé en plein jour. Selon Wallerstein, les valeurs universelles promues par l’Occident depuis le XVIe siècle ont toujours servi de justification pour des projets hégémoniques, et n’ont rien de réellement universel96. Un autre marxiste, Slavoj Zizek, a affirmé que les droits de l’homme sont un « alibi pour l’intervention militaire, la sacralisation de la tyrannie du marché, le fondement idéologique du politiquement correct »97. Marx lui-même, notamment dans La question juive en 1843, avait dénoncé ces « droits de l’homme égoïste, de l’homme séparé de l’homme et de la communauté»98.

Nassim Nicholas Taleb, dans son dernier livre, fait aussi une critique de l’universalisme, en proposant une curieuse mise à jour évolutionniste du Dasein heideggerien à travers le concept de “Skin in the game” (jouer sa peau). Il arrive à la conclusion qu’il est impossible, dans la pratique, de concilier ethnicité et universalité : le respect de l’autre n’est possible qu’à l’échelle communautaire. Aujourd’hui, ces idées percent à droite : chez les souverainistes, les nationalistes, les trumpiens ou les lepenistes. S’agit-il d’une récupération ? Pas forcément, puisque c’est bien dans la pensée conservatrice européenne qu’il faut chercher l’origine de la critique de l’universalisme, que l’on associe le plus souvent à la gauche. Le relativisme culturel des modernes naît dans les écrits d’Edmund Burke sur la liberté des colonies99 et se formalise dans le célèbre argument historiciste de Joseph de Maistre : « Il n’y a point d’homme dans le monde. J’ai vu, dans ma vie, des Français, des Italiens, des Russes… »100 Sans oublier Carl Schmitt, dont la critique radicale du libéralisme inspira de nombreux intellectuels et militants communistes à partir des années 1960101. Des philosophes postmodernes avant l’heure ? Pourquoi pas. Si, comme l’explique Wallerstein, le grand mythe politique qui fonde l’ordre du système-monde est bien celui des Lumières — avec leur universalisme toujours promis et jamais vraiment réalisé — il n’est pas étonnant que les contre-pouvoirs radicaux se réclament, de façon explicite ou pas, de la tradition des Anti-Lumières, comme l’a nommée l’historien Zeev Sternhell102. Les philosophes et les juristes allemands de la première moitié du XIXe siècle furent les premiers à comprendre que si l’universalisme avait servi dans un premier temps le projet de colonisation interne du territoire français, avec Napoléon il devenait l’instrument d’une tentative de colonisation européenne103. Nietzsche dénonçait une imposture : « L’histoire de l’Europe est la téléologie de la raison : mais la catastrophe nihiliste révèle que ces “idées de la raison” ne sont que de “funestes préjugés”. »104

La dénonciation de ces préjugés souvent hypocrites est une stratégie compréhensible, peut-être la seule efficace, dans le but de désarticuler le tissu idéologique de l’ordre dominant. Mais on ne peut taire les terribles conséquences qui risquent de peser sur les minorités, dès lors que l’on décide de liquider les valeurs universalistes qui servaient justement à les protéger depuis 1789. Si l’on repense aux conséquences de la révolution conservatrice de l’entre-deux-guerres en Allemagne, avec la montée de l’antisémitisme et l’arrivée d’Hitler au pouvoir, on mesure aussi les danger qui planent sur l’Europe aujourd’hui. La grande lassitude de l’ordre dominant ne risque-t-elle pas de déclencher une réaction semblable ?

C’est la légitimité des temps modernes qui est — de nouveau — remise en question sur tous les fronts : le centre est assiégé à sa droite comme à sa gauche. La parabole qui va de la philosophie conservatrice allemande (Nietzsche, Schmitt et Heidegger surtout) vers la French Theory (Lacan, Foucault, Derrida…) jusqu’à la pensée décoloniale (Fanon, Saïd, Gayatri Spivak…) est un beau paradoxe qui peut aider à expliquer quelques ressemblances entre les populistes d’aujourd’hui et les décolonisateurs d’hier. Si Slavoj Zizek et d’autres radicaux ont semblé un moment être séduits par les valeurs antimondialistes portées par la candidature de Donald Trump105, de son côté, le Russe Aleksandr Dugin, un des plus influents penseurs de la nouvelle droite internationale, saluait dans sa Chetvertaya Politicheskaya Teoriya (2009) l’œuvre de déconstruction des valeurs universalistes, réalisée par des philosophes tels que… Michel Foucault. On parle dans le monde anglo-saxon de “regressive Left” pour évoquer une gauche relativiste qui, ayant abandonné les valeurs universalistes et progressistes du libéralisme classique, subit l’influence des minorités religieuses106. Mais la “progressive Left” qui a appuyé les malheureuses interventions militaires en Irak ou en Libye peut-elle encore donner des leçons à qui que ce soit ? L’Occident a fait encore pire que de s’embarquer dans des guerres injustes : il les a perdues.

La destruction créatrice

Schumpeter avait fait sa prophétie en 1942 : « En brisant le cadre pré-capitaliste de la société, le capitalisme a ainsi brisé non seulement les barrières qui l’ont empêché de progresser, mais aussi les contreforts qui empêchaient son effondrement. » Et il concluait : « Le processus capitaliste, à peu près de la même manière qu’il a détruit le cadre institutionnel de la société féodale, mine aussi le sien propre. »107

Nous vivons dans la déliquescence de l’ancien ordre dominant. Populistes et décolonisateurs mettent au coeur de leur combat le Peuple, ou la Nation, pour mieux attaquer l’idéologie universaliste qui sert les intérêts du centre contre la périphérie. On sait que la droite radicale aime depuis quelques temps citer Marx, pour se présenter comme l’héritière de la gauche socialiste108 ;on ne devrait pas être surpris de voir qu’elle apprécie aussi les propos de Malcolm X109 (soit dit en passant, lecteur d’Oswald Spengler et défenseur de sa théorie racialiste110) ou de Thomas Sankara111. Il ne s’agit pas ici de discréditer certaines idées en les renvoyant dos à dos, mais d’admettre que la reconfiguration du champ idéologique a produit des généalogies qui dépassent le clivage droite-gauche. Puisque l’Union Européenne incarne aujourd’hui les valeurs de l’universalisme libéral, il est inévitable que le souverainisme anti-européen absorbe progressivement les codes, les méthodes et les mythes de la pensée décoloniale. L’Italie et la France de demain comme l’Algérie d’hier ? Dans un telle logique de polarisation112, la convergence aux extrêmes ne peut que porter à une radicalisation du centre, en rendant encore plus difficile aux élites la prise de conscience des réformes qui seraient nécessaires à leur survie.

Peut-être l’universalisme libéral reste-t-il toujours le paradigme le plus convaincant sur le papier ; mais la liste de ses échecs (parfois de ses crimes) pèse lourd dans l’analyse des coûts et des bénéfices, et pèse surtout sur le contexte de déception qui l’entoure, à cause de ses rendements décroissants. Il est curieux de remarquer qu’une partie de la classe moyenne occidentale, sous la menace d’une exclusion du centre, est arrivée exactement aux mêmes conclusions défendues depuis longtemps par les militants de la décolonisation. Peu importe que les analyses diffèrent sur la nature de la véritable périphérie, que l’on s’appelle Christophe Guilluy (s’agit-il des ancien territoires ruraux ?) ou Houria Bouteldja (…ou plutôt des cités de banlieue ?) : l’accord est total sur ce que l’on doit considérer comme centre, incarné par l’hypocrisie des bobos, l’arrogance des experts, la corruption des politiques, les duperies de l’universalisme et, pourquoi pas, l’héritage de Descartes, comme l’écrivait Heidegger avant Bouteldja113.

Dans cette phase de crise — cet interrègne, écrivait Gramsci, quand l’ancien meurt et le nouveau ne peut pas naître — il faut être prêt à ce que l’inattendu advienne ; il ne pourra être retardé à l’infini. Pour conclure, nous voudrions citer le Oxford Handbook of Megaproject Management, plutôt qu’un philosophe : “If a system or process is systematically delivering poor outcomes, it is an indicator of fragility. Discard or redesign the system.”114 Il semble évident qu’un cycle ne pourra recommencer qu’après une colossale destruction — touchant les élites et leur capital symbolique, accumulé sous forme de paradigmes culturels et scientifiques — qui rétablirait un nouvel équilibre viable entre le centre et la périphérie. Car la question n’est plus de savoir qui a raison et qui a tort, mais comment remplacer le moteur de cette machine qui ne fonctionne plus à son niveau de performance optimal. Les Donald Trump et autres Movimento 5 Stelle, ces populismes déjà mis sous tutelle par les technostructures respectives, ne sont qu’une anticipation de ce qui devra advenir. L’Histoire nous demande aujourd’hui un gigantesque sacrifice ; espérons du moins que les catastrophes du passé nous ont enseigné quelque prudence, et que parmi tous les populismes qui se portent candidats à remplacer l’ordre dominant, nous saurons choisir le moins dévastateur. Car comme l’écrivait le premier grand théoricien des crises du capitalisme, Jean Simonde de Sismondi : « Un certain équilibre se rétablit, il est vrai, à la longue, mais c’est par une effroyable souffrance. »115

Edition : Henri Camenen

1. Sur la signification politique de la métaphore du siège dans la culture pop, et notamment dans la série animée « L’Attaque des titans », voir l’article de Tommaso Guariento, « Sotto assedio », publié sur le site Prismo (http://www.prismomag.com/sotto-assedio/).
2. Thomas Kuhn, La structure des révolutions scientifiques, Paris, Flammarion, 1983, p. 133.
3. Paul Feyerabend, Contre la méthode. Esquisse d’une théorie anarchiste de la connaissance, Paris, Seuil, 1979.
4. Ernesto Laclau, La raison populiste, Paris, Seuil, 2008. On nous pardonnera le grand nombre de références bibliographiques que présente cette tentative synthétique d’esquisser un modèle général de la transition populiste, car ici notre but est justement de relier des champs disciplinaires lointains et des expériences historiques variées.
5. Ce texte est une version synthétique du noyau théorique de mon livre à paraître en Italie en 2019 aux éditions Minimum Fax, La guerra di tutti.
6. Présentation de Tristan Dagron in Etienne de La Boétie, Discours de la servitude volontaire, Paris, Vrin, 2002.
7. Emmanuel Arghiri, L’échange inégal. Essai sur les antagonismes dans les rapports économiques internationaux, Paris, Maspero, 1969.
8. Les recherches de Arghiri et d’autres économistes, sociologues et politologues convergent dans l’analyse des systèmes-monde, théorisée par Immanuel Wallerstein. Cf. Immanuel Wallerstein, Comprendre le monde. Introduction à l’analyse des systèmes-monde, Paris, La Découverte, 2006.
9. « J’appelle capital symbolique n’importe quelle espèce de capital (économique, culturel, scolaire ou social) lorsqu’elle est perçue selon des catégories de perception, des principes de vision et de division, des systèmes de classement, des schèmes classificatoires, des schèmes cognitifs, qui sont, au moins pour une part, le produit de l’incorporation des structures objectives du champ considéré, c’est-à-dire de la structure de la distribution du capital dans le champ considéré. » (Pierre Bourdieu, « Un acte désintéressé est-il possible ? », Raisons pratiques, Paris, Seuil, 1994, pp. 160-161).
10. James Burnham, L’Ère des organisateurs, Paris, Calmann-Lévy, 1947.
11. Antonio Gramsci, Cahier de Prison 12, § 1, Cahiers de prison, tome III. Cahiers 10 à 13, Paris, Gallimard, 1978.
12. Christophe Guilluy, La France périphérique : comment on a sacrifié les classes populaires, Paris, Flammarion, 2014.
13. Michel Onfray, Décoloniser les provinces, Paris, Les Editions de l’Observatoire, 2017.
14. Cf. Roger Martelli, “La gauche dans le piège de Guilluy”, sur le site de la revue Regards, http://www.regards.fr/qui-veut-la-peau-de-roger-martelli/la-gauche-dans-le-piege-de-guilly,8073.
15. Malgré les opinions plutôt critiques du philosophe sur la religion musulmane, des extraits d’une vidéo où Michel Onfray critique la politique néocoloniale de l’Occident envers les pays musulmans ont été repris en novembre 2015 dans une revendication de l’organisation Etat Islamique.
16. Cf. Houria Bouteldja, Les Blancs, les Juifs et nous. Vers une politique de l’amour révolutionnaire, Paris, La Découverte, 2016. Voir aussi Pascal Blanchard, Nicolas Bancel, Sandrine Lemaire et Olivier Barlet, La fracture coloniale. La société française au prisme de l’héritage colonial, Paris, La Découverte, 2005.
17. Alberto Martinelli, La modernizzazione, Laterza, Roma-Bari, 2010.
18. Thomas Hobbes, Léviathan, Paris, Folio, 2000.
19. Terence K. Hopkins, Immanuel Wallerstein, The Age of Transition: Trajectory of the World-System 1945-2025, Londres, Zed Books, 1996.
20. Friedrich Nietzsche, Généalogie de la morale, Ire dissertation, § 12 et IIIe dissertation, § 13, § 17 et § 20 in Œuvres philosophiques complètes, VII. Par-delà bien et mal – La Généalogie de la morale, Paris, Gallimard, 1971. Edmund Husserl s’exprime de façon semblable dans sa conférence de 1935, La crise de l’humanité européenne et la philosophie, Paris, Gallimard, 1976. Cf. Jean Vioulac, « De Nietzsche à Husserl. La phénoménologie comme accomplissement systématique du projet philosophique nietzschéen », Les Études philosophiques, 2005/2 (n° 73), Presses Universitaires de France, 2005.
21. Paul Kennedy, Naissance et déclin des grandes puissances, Paris, Payot, 1991.
22. Par exemple Allan H. Meltzer, “End of the American century”, in Economic and Political Studies, Volume 1, 2013 – Issue 1, pp. 79-88. Voir aussi Emmanuel Todd, Après l’empire, Paris, Gallimard, 2002 et Immanuel Wallerstein, The Decline of American Power. The U.S. in a Chaotic World, New York, The New Press, 2003.
23. Mr. Nathan P. Freier, Colonel (Ret.) Christopher M. Bado, Dr. Christopher J. Bolan, Colonel (Ret.) Robert S. Hume, Colonel J. Matthew Lissner, At Our Own Peril: DoD Risk Assessment in a Post-Primacy World, Strategic Studies Institute du U.S. Army War College, mise en ligne le 29 juin 2017, https://ssi.armywarcollege.edu/pubs/display.cfm?pubID=1358.
24. Données Banque mondiale, World Development Indicators.
25. Cf. l’argument de Thomas Piketty dans Le Capital au XXIe siècle, Paris, Le Seuil, 2013.
26. Données Ameco Data Bank of European Commission : https://en.wikipedia.org/wiki/Marginal_efficiency_of_capital#/media/File:MEoC.png.
27. L’analyse récente la plus complète est probablement celle de Andrew Kliman, The Failure of Capitalist Production. Underlying Causes of the Great Recession, Londres, Pluto press, 2011. En France, nous signalons les recherches de Marcel Roelandts. Du côté des économistes mainstream, il faut signaler Martin Feldstein, Lawrence Summers and Michael Wachter, “Is the Rate of Profit Falling?”, Brookings Papers on Economic Activity, Vol. 1977, No. 1 (1977), pp. 211-228.
28. Le premier à dénoncer cette tendance dans une perspective marxiste fut James O’Connor dans The Fiscal Crisis of the State, New York, St. Martin’s Press, 1973. Pour une critique marxiste de Keynes, la référence reste le texte de Paul Mattick, Marx et Keynes. Les limites de l’économie mixte, Paris, Gallimard, 1972.
29. Costas Lapavitsas, Profiting Without Producing. How Finance Exploits Us All, Londres, Verso, 2014.
30. Sur le débat autour du principe de précaution, voir Cass Sunstein, Laws of fear. Beyond the precautionary principle, Cambridge, Cambridge University Press, 2012 ; ainsi que Gregory N. Mandel, James Thuo Gathii, “Cost-Benefit Analysis Versus the Precautionary Principle : Beyond Cass Sunstein’s Laws of Fear”, University of Illinois Law Review, p. 1037, 2006. La question des « coûts socialement acceptables pour des mesures à mettre en œuvre dans l’application de la précaution » est aussi soulevée par Robert Kast, « Calcul économique et mise en pratique du principe de précaution », Économie publique, 21, 2007/2 : http://journals.openedition.org/economiepublique/7882.
31. Une application de l’équation Lotka-Volterra à la reproduction des élites est proposée dans Peter Turchin, “Long‐Term Population Cycles in Human Societies”, Annals of the New York Academy of Sciences, 2009. Dans une veine similaire, voir aussi Nikolay K. Vitanov, Zlatinka I. Dimitrova, Marcel Ausloos, « Verhulst–Lotka–Volterra (VLV) model of ideological struggle », Physica A : Statistical Mechanics and its Applications, 2009, Vo. 1162, Issue 1, pp. 1-17.
32. Paul Collier and David Dollar, “Aid Allocation and Poverty Reduction”, Development Research Group, World Bank, 1999.
33. William Easterly, Le fardeau de l’homme blanc. L’échec des politiques occidentales d’aide aux pays pauvres, Paris, Markus Haller, 2009.
34. Ivan Illich, Energie et équité in Œuvres complètes, I, Paris, Fayard, 2004.
35. Robert J. Gordon, The Rise and Fall of American Growth, Princeton, Princeton University Press, 2016.
36. Robert J. Gordon, « Secular Stagnation. A Supply-Side View » American Economic Review, 105 (5), pp. 54-59.
37. « Quando si può immaginare che la contraddizione giungerà a un nodo di Gordio, insolubile normalmente, ma domandante l’intervento di una spada di Alessandro ? Quando tutta l’economia mondiale sarà diventata capitalistica e di un certo grado di sviluppo: quando cioè la “frontiera mobile” del mondo economico capitalistico avrà raggiunto le sue colonne d’Ercole. Le forze controperanti della legge tendenziale e che si riassumono nella produzione di sempre maggiore plusvalore relativo hanno dei limiti, che sono dati, per esempio, tecnicamente dall’estensione della resistenza elastica della materia e socialmente dalla misura sopportabile di disoccupazione in una determinata società. Cioè la contraddizione economica diventa contraddizione politica e si risolve politicamente in un rovesciamento della praxis. » (Antonio Gramsci, Quaderni del carcere, vol. II, Einaudi 1975, pp.1278-79).
38. Leopold Kohr, The Breakdown of Nations, Londres, Routledge & K. Paul, 1957.
39. Ibid., p. 12.
40. Oliver E. Williamson, “Transaction Cost Economics. The Natural Progression”, American Economic Review, Vol. 100, No. 3, June 2010, pp. 673-90. Voir aussi le classique Ronald H. Coase, « The Nature of the Firm », Economica. 4 (16), 1937, pp. 386-405.
41. Selon le psychologue des organisations J. Richard Hackman, les groupes humains trop importants ont tendance à être dysfonctionnels, car avec l’augmentation de l’échelle, le coût de la gestion des liens sociaux (“managing the links”) entre chaque individu dans le groupe augmente de façon exponentielle. Cf. J. Richard Hackman, Leading Teams. Setting the Stage for Great Performances, Harvard, Harvard Business Review Press, 2002.
42. David Graeber a dénoncé l’augmentation des tâches inutiles (“bullshit jobs”) qui ponctionnent la génération de valeur sociale dans David Graeber, Bureaucratie, Paris, Babel 2017. Voir aussi la thèse de Staffan Canbäck, Bureaucratic Limits Of Firm Size. Empirical Analysis Using Transaction Cost Economics, 2002.
43. Il s’agit de la critique de la fragilité des grosses structures, formulée dans Nassim NIcholas Taleb, Antifragile. Les bienfaits du désordre, Paris, Les Belles Lettres, 2013. Une loi plus générale est que “As a system grows bigger, the relative size of a stressor required to break it will decline disproportionately” (Atif Ansar, Bent Flyvbjerg, Alexander Budzier, Daniel Lunn, “Big Is Fragile: An Attempt At Theorizing Scale” in Bent Flyvbjerg (ed.), The Oxford Handbook of Megaproject Management, Oxford, Oxford University Press, 2017, Chapter 4, pp. 60-95.
44. En management, on parle d’effet Ringelmann, du nom de l’ingénieur agricole Maximilien Ringelmann, qui analyse la façon dont la productivité des membres d’un groupe diminue tandis que sa taille augmente. Maximilien Ringelmann, « Recherches sur les moteurs animés. Travail de l’homme », Annales de l’Institut National Agronomique, 2nd series, 1913, vol. 12, pp. 1-40.
45. “Size may lead such firms to assume leverage risks that are unsustainable » (Nassim N. Taleb, Charles S. Tapiero, « Risk externalities and too big to fail », Physica A, 2010, vol. 389(17), pp. 3503-350)
46. Une analyse des conséquences de la division bureaucratique du travail, au niveau de l’entreprise mais aussi de la politique, est proposée dans Nassim Nicholas Taleb, Skin in the Game. Hidden Asymmetries in Daily Life, New York, Random House, 2018.
47. Cf Joaquim Silvestre, “Economies and Diseconomies of Scale” in The New Palgrave Dictionary of Economics, pp. 3440-3446 et Staffan Canback, “Diseconomies of scale in large corporations. Theory and empirical analysis”, Industrial Organization, EconWPA, University Library of Munich, 2004.
48. Lee Smolin, Rien ne va plus en physique ! L’échec de la théorie des cordes, Paris, Le Seuil, 2010.
49. “Clinical applications of the law of diminishing returns have been mentioned by several authors. Sonnenberg, writing about gastrointestinal interventions, wrote that the physician “has to weigh the benefit and harm of each sequential medical intervention and decide how far to extend the therapeutic chain and how much longer to proceed in fine-tuning the patient’s health.” Luke and colleagues, discussing the benefits and harms associated with maternal weight gain, wrote, “These findings suggest that, beyond a certain level of weight gain, there is a point of diminishing returns (increase in birth weight) at the expense of increasing maternal postpartum obesity…” (James W. Mold, Robert M. Hamm, Laine H. McCarthy, “The Law of Diminishing Returns in Clinical Medicine. How Much Risk Reduction is Enough?”, Journal of the American Board for Family Medecine, May-June 2010 vol. 23 no. 3, pp. 371-375).
50. Nassim Nicholas Taleb, Skin in the Game: Hidden Asymmetries in Daily Life, New York, Random House, 2018, p. 24.
51. T. Ravichandran, Shu Han, & Sunil Mithas, “Mitigating Diminishing Returns to R&D. The Role of Information Technology in Innovation”, Information Systems Research, 2017, 28:4, pp. 812-827.
52. Tyler Cowen, Average is over. Powering America Beyond the Age of the Great Stagnation, Boston, E.P. Dutton, 2013.
53. Ibidem.
54. In Henri-Charles Puech (sous la direction de), Histoire des religions, Volume 2, Paris, Gallimard, 1970, p. 839.
55. Jacques Verger, Les universités au Moyen- âge, Paris, Presses Universitaires de France, 2013.
56. Erasme, Eloge de la folie, in Gérard Chaliand, Sophie Mousset, L’Héritage occidental, Odile Jacob, Paris, 2002, p. 494.
57. Pierre Chaunu, Le temps des réformes. La réforme protestante, Paris, Editions Complexe, 1984, p. 299.
58. Alison Wolf, Does Education Matter? Myths About Education and Economic Growth, Londres, Penguin, 2002.
59. L’économiste américain Robert H. Frank a beaucoup travaillé sur ce sujet, cf. Robert H. Frank, J. Cook, The Winner-Take-All Society, New York, Martin Kessler Books, 1995 et Robert H. Frank, Darwin Economy. Liberty, Competition, and the Common Good, Princeton, Princeton University Press, 2011.
60. Il s’agit du modèle du marché du travail proposé par Michael Spence, composé d’individus qui envoient des signaux qui expriment leurs compétences. Cf. Michael Spence, “Job Market Signaling”, The Quarterly Journal of Economics, Vol. 87, No. 3 (Aug., 1973), pp. 355-374.
61. Un débat sur ce sujet a été lancé par Bryan Caplan, The Case against Education. Why the Education System Is a Waste of Time and Money, Princeton, Princeton University Press, 2017.
62. Clément Juglar, Des crises commerciales et de leur retour périodique en France, en Angleterre et aux Etats Unis, Paris, Guillaumin et Cie, 1862, p. 253.
63. Ibn Khaldûn, Le livre des exemples, Paris, Gallimard 2002. Sur la philosophie de Khaldûn, voir aussi Abdesselam Cheddadi, « Le système du pouvoir en Islam d’après Ibn Khaldûn », Annales, Année 1980, 35-3-4, pp. 534-550.
64. Jack A. Goldstone, « Révolutions dans l’histoire et histoire de la révolution », Revue française de sociologie, Année 1989, 30-3-4, pp. 405-429. Ce numéro de la revue est entièrement consacré à la sociologie de la révolution.
65. “Nations that were the richest countries in their day suffered fiscal crises because elites preferred to protect their private wealth, even at the expense of a deterioration of state finances, public services, and long-term international strength. (…) At [certain] times, elites have turned into competing factions (…) starving the national state of resources needed for public improvements and international competitiveness.” (Jack A. Goldstone, Revolution and Rebellion in the Early Modern World, Berkeley, University of California Press, 1991, p. 487).
66. Lilia Ben Salem, « Ibn Khaldoun et l’analyse du pouvoir : le concept de jâh », SociologieS [En ligne], Découvertes / Redécouvertes, Ibn Khaldoun, mis en ligne le 28 octobre 2008, consulté le 09 juin 2018. URL : http://journals.openedition.org/sociologies/2623
67. William Butler Yeats, “The second coming”, 1919.
68. Vidéo de la conférence : https://www.youtube.com/watch?v=suS_flYdKEc.
69. Nassim Nicholas Taleb, Skin in the Game. Hidden Asymmetries in Daily Life, New York, Random House, 2018.
70. Thomas Kuhn, La structure des révolutions scientifiques, Paris, Flammarion, 1983, p. 134.
71. Ibidem.
72. Gaetano Mosca, Elementi di scienza politica (1896), cap. II, cité dans Élites. Le illusioni della democrazia, Roma, Gog, 2017, p. 53.
73. Friedrich Nietzsche, Fragments posthumes (1887-1888), 11 [99], p. 242 ; KSA, 13, p. 46.
74. Nietzsche, Fragments posthumes (1885-1887), 2 [131], p. 132-133 ; KSA, 12, p. 129.
75. Daniel Kahneman, Amos Tversky, “Prospect Theory: An Analysis of Decision under Risk”, in Econometrica, 1979, 47, p. 263-291.
76. Norberto Bobbio, Le futur de la démocratie, Paris, Le Seuil, 2007.
77. Jean-Claude Michéa, L’empire du moindre mal, Paris, Flammarion 2007.
78. Alexis de Tocqueville, De la démocratie en Amérique, I (1835) in Œuvres, II, Paris, Gallimard 1992.
79. Joseph Schumpeter, Le capitalisme peut-il survivre ?, Paris, Payot, 2011.
80. Fred Hirsch, Social limits to growth, Harvard, Harvard University Press, 1976.
81. C’est le sujet de mon livre Teoria della classe disagiata, Rome, Minimum Fax, 2017.
82. Cette lecture de Ibn Khaldun est proposée par Peter Turchin, War and Peace and War: The Rise and Fall of Empires, New York, Plume, 2006.
83. Peter Turchin, Ages of Discord: A Structural-Demographic Analysis of American History, Chaplin, Beresta Books, 2016.
84. Sur ce point voir aussi Gabriel Martinez-Gros, Brève Histoire des empires. Comment ils surgissent, comment ils s’effondrent., Paris, Le Seuil, 2014 et l’article de Hamza Garrush, « La modélisation de la prise de pouvoir selon Ibn Khaldoun », French Journal for Media Research, Mises en scène du politique contemporain, 2016.
85. Alessandro Baricco, Les barbares. Essai sur la mutation, Paris, Gallimard 2014.
86. Cité dans Jean Terrel, Thomas Hobbes : philosopher par temps de crises, Paris, Presses Universitaires de France, 2012.
87. Pour le dire dans les mots d’une efficace note en bas de page d’une ancienne édition : « Rabelais traite ici de barbouillements les ouvrages de ce moine, tant à cause que dans dix sept volumes in-folio qu’ils contiennent, et qu’on réimprima à Paris en 1659, il ya de quoi se barbouiller l’esprit à proportion du papier que Scot y a barbouillé, que parce que ces mêmes œuvres donnent à qui les lit l’idée d’un autre barbouillement que le peintre Holbein, sur un endroit de son exemplaire de La Folie d’Érasme avait fort naïvement représenté par Jean Scot à qui l’âme sortait par la bouche, sous la figure d’un enfant stulta cacantis logicalia » (Œuvres de Rabelais, Paris, Dalibon, 1823, p.199).
88. Friederich Nietzsche, Par delà le bien et le mal, I, 17.
89. Paul K. Feyerabend, Contre la méthode, Paris, Le Seuil, 1979, p. 166.#ref89″>↩
90. Friederich Nietzsche, La généalogie de la morale, 2, 24.
91. Thomas Sankara, « Inventer l’avenir », Entrevue avec Jean-Philippe Rapp, 1985, in Thomas Sankara parle. La révolution au Burkina Faso 1983-1987, New York, Pathfinder Press, pp.202-206.
92. Louis E. Yelle, “The learning curve: Historical review and comprehensive survey”, Decision sciences, Vo. 10, Issue 2, April 1979, pp. 302-328.
93. Joseph Schumpeter, Capitalisme, Socialisme et Démocratie, Paris, Payot, 1990.
94. Alberto Aquarone, L’organizzazione dello Stato totalitario, Torino, Einaudi, 2003.
95. https://www.theguardian.com/us-news/live/2016/nov/14/barack-obama-donald-trump-press-conference-pragmatic
96. Immanuel Wallerstein, European Universalism. The Rhetoric of Power, New York, The New Press, 2006.
97. Slavoj Zizek, “Against Human Rights”, New Left Review, 34, July-August 2005, pp. 115-131.
98. Karl Marx, Sur la Question juive, Paris, La fabrique, 2006. Pour le débat autour de la position de Marx voir aussi André Senik, Marx, les Juifs et les droits de l’homme. À l’origine de la catastrophe communiste, Paris, Denoël, 2011.
99. Daniele Niedda, Governare la diversità. Edmund Burke e l’India, Roma, Storia e Letteratura, 2013.
100. Joseph de Maistre, Considérations sur la France (1796), Paris, Complexe, 2006, p. 87.
101. Jan-Werner Müller, Carl Schmitt. Un esprit dangereux, Paris, Armand Colin, 2007.
102. Zeev Sternhell, Les anti-Lumières. Une tradition du XVIIIᵉ siècle à la guerre froide, Paris, Folio, 2010.
103. Emanuele Conte, « Per una storia del diritto medievale nel XXI secolo », in Diritto Comune, Bologna, Il Mulino 2009.
104. Friedrich Nietzsche, Fragments posthumes (1885-1887), 2 [131], p. 132-133 ; KSA, 12, p. 129.
105. Vidéo “Slavoj Zizek on Trump and Brexit – BBC News” : https://www.youtube.com/watch?v=2ZUCemb2plE
106. La revue Cités a récemment consacré un numéro, plutôt polémique, au sujet : « Le postcolonialisme : une stratégie intellectuelle et politique », Cités 2017/4 (N° 72).
107. Joseph Schumpeter, Capitalisme, Socialisme et Démocratie, Paris, Payot, 1990
108. Citons par exemple le numéro 115 de la revue Éléments dirigée par Alain de Benoist, qui annonçait comme programme « Délivrons Marx du marxisme ».
109. Sam McPheeters, « Le jour où Malcolm X a rencontré les nazis », Vice, 25 mai 2015 : https://www.vice.com/fr/article/qbyx8q/le-jour-ou-malcolm-x-a-rencontre-les-nazis-v9n5
110. Malcolm X on The Black Revolution (April 8, 1964) : https://www.icit-digital.org/articles/malcolm-x-on-the-black-revolution-april-8-1964
111. Au catalogue des éditions Kontre Kulture, fondées par Alain Soral, peuvent ainsi figurer les mémoires de Jean-Marie Le Pen, le Testament politique d’Hitler et les discours de Thomas Sankara.
112. Les recherches de l’équipe dirigée par Walter Quattrociocchi au Laboratoire de sciences sociales computationnelles à Lucques (école MIT des hautes études) ont montré ce mécanisme de polarisation des idéologies. Voir Walter Quattrociocchi, Antonio Scala, Cass R. Sunstein, “Echo Chambers on Facebook” (June 13, 2016) : https://ssrn.com/abstract=2795110 ou http://dx.doi.org/10.2139/ssrn.2795110
113. Martin Heidegger, « L’Époque des conceptions du monde », in Chemins qui ne mènent nulle part, Paris, Gallimard, 1986, pp 99-146.
114. Bent Flyvbjerg, ed., The Oxford Handbook of Megaproject Management, Oxford, Oxford University Press, 2017, Chapter 4, pp. 60-95.
115. Simonde de Sismondi, Nouveaux principes d’économie politique, t. 2, Daleunay, Paris, 1819, p. 217.