Quand Salvini rêve de refaire l’Europe

Hier, notre pièce de doctrine hebdomadaire se penchait sur l’émergence, dans le contexte des futures élections européennes, d’un euronationalisme. Afin de l’emporter en mai 2019, les forces nationalistes des différents pays de l’Union européenne apparaissent désormais désireuses de se rapprocher à l’échelle continentale. Cette volonté d’unification a notamment été exprimée de façon particulièrement énergique et explicite par l’actuel vice-président du Conseil et ministre de l’Intérieur italien Matteo Salvini lors d’un discours à Pontida le 1er juillet dernier qu’a analysé pour notre rubrique « Archives et Discours » Lynda Dematteo, spécialiste de la Ligue du Nord.

Lynda Dematteo est anthropologue au CNRS et enseigne à l’EHESS. Au début des années 2000, elle a suivi pendant un an et demi les militants de la Ligue du Nord, des mairies des vallées de Bergame jusqu’au siège de la rue Bellerio en périphérie de Milan. Elle a rendu compte de ses observations ethnographiques dans L’idiotie en politique paru en 2007 aux éditions du CNRS et en 2011 aux éditions Feltrinelli.


Par Lynda Dematteo, anthropologue

IIAC (CNRS / EHESS)

Depuis les élections générales du 4 mars 2018, la Ligue, qui a obtenu 17% des suffrages lors de ce scrutin, n’a cessé de monter dans les sondages. Elle s’est stabilisée autour de 30% d’opinions positives. En mai, elle a également obtenu des scores très favorables lors des élections régionales dans la Vallée d’Aoste, dans la région du Frioul-Vénétie Julienne et fin octobre dans le Haut Adige. C’est le signe que le nationalisme de son leader Matteo Salvini, devenu entre-temps vice-président du Conseil et ministre de l’Intérieur, rencontre un consensus auparavant inimaginable. A titre de comparaison, sous l’éphémère direction de Roberto Maroni, la Ligue n’avait remporté que 4% des suffrages en 2013.

Le 1er juillet 2018, depuis le champ de Pontida, l’homme fort du gouvernement de coalition s’est adressé directement aux dirigeants de l’Union européenne, à commencer par le couple franco-allemand :

« Il n’y a plus d’opposition en Italie, maintenant nos ennemis sont en Europe ».  

Il a livré aux personnes présentes un discours très habile qui présente de fortes continuités avec la rhétorique de la Ligue du Nord tout en signifiant clairement la mutation politique de ce parti. Depuis qu’il a pris la direction de la Ligue en 2013, Matteo Salvini a redéfinit sa plateforme idéologique en s’inspirant du Front National de Marine Le Pen. La Ligue est devenu nationale, abandonnant toutes les références à l’identité du Nord, et pour la première fois, elle a présenté des candidats dans toutes les régions de la péninsule italienne, n’hésitant pas à recruter des néo-fascistes.

Pour les anciens chefs de la Lega Nord, il s’agit bel et bien d’une rupture. Umberto Bossi, fondateur et ancien dirigeant de la Ligue du Nord,  ne s’est pas déplacé. Il n’a pas accepté le virage nationaliste de son successeur et l’alliance avec le Mouvement Cinq Étoiles qu’il assimile à l’ancienne Démocratie Chrétienne. Sa mise en garde fut pour le moins brutale : « Si l’autonomie du Nord n’est pas respectée, Salvini finira pendu par les pieds comme Mussolini ». Quant à Roberto Maroni, prédécesseur de Salvini et ancien président de la Lombardie, il a préféré se retirer de la vie politique. Cela ne l’a pas empêché par la suite de prétendre s’être mêlé aux militants réunis ce jour-là.

Pontida, lieu fondateur de la Ligue 

Depuis 1990, la Ligue organise au début de l’été un meeting où le leader énonce les grandes orientations politiques de son parti lors d’un discours fleuve. C’est dans un champ près de l’abbaye de Pontida, non loin de Bergame, que les militants et leurs dirigeants se réunissent annuellement. Ils s’y rendent en masse pour renouveler une expérience fondatrice et se sentir confortés dans leur foi partisane.

Pour les Italiens, Pontida est en effet un lieu chargé de sens, quoique ce dernier a évolué au cours des siècles. En 1167, les émissaires des cités du nord de l’Italie se réunirent dans l’abbaye de Pontida pour faire le serment de rester unis face à la menace de l’empereur Frédéric Barberousse : ils formèrent ainsi la première Ligue lombarde. Pontida est ensuite devenue au XIXe siècle un symbole de libération et d’émancipation pour les Italiens de Lombardie et de Vénétie qui vivaient sous domination austro-hongroise. Ils firent de la première armée de roturiers qui s’était opposée aux incursions des chevaliers teutoniques dans la plaine du Pô leurs illustres prédécesseurs.

En 1990, Umberto Bossi réunit dans ce village ses plus fidèles compagnons pour leur faire jurer de « défaire l’Italie ou mourir ! »1. Cette performance politique a totalement renversé le sens du symbole préexistant puisqu’il ne s’agissait plus de faire advenir la nation italienne mais de libérer la Lombardie du joug de Rome, pour recouvrir la liberté en payant moins d’impôts. Les Lombards de la Ligue affichaient leur proximité culturelle avec les pays germanophones contre un Sud gangréné par la mafia. Ils se disaient pro-européens. La rupture avec l’Union européenne n’est intervenue que plus tard après le passage à la monnaie unique et le discours anti-européen est devenu central à la suite de la crise financière de 2008 et du plan d’austérité du gouvernement Monti.

Les grands meetings de Pontida ponctuent l’histoire de la Ligue. Au fil des ans, ils ont pris de l’importance même s’ils ont connu une brutale chute de fréquentation en 2012 à la suite de révélations sur des détournements des fonds publics destinés aux campagnes électorales. Le slogan « Padroni a casa nostra » peint en lettres géantes sur le mur qui borde le champ avait alors été transformé pendant la nuit en « Ladroni a casa nostra »2. En juillet 2018, le tribunal de Gênes a confirmé que la Ligue avait détourné plus de 48 millions d’euros entre 2008 et 2010. Le Trésor italien est encore loin d’avoir recouvré la totalité de cette somme. Mi-septembre, la presse italienne, à commencer par L’Espresso qui a consacré de nombreux articles aux malversations financières de la Ligue, rapportait que les magistrats génois s’étaient notamment rendus au Luxembourg pour en retrouver la trace.

Malgré la poursuite des investigations, jamais le village de Pontida n’avait accueilli autant de militants que le 1er juillet 2018. Cette vingt-huitième édition depuis la fondation de la Ligue fut la plus grande kermesse qu’elle ait jamais organisée. Sous le soleil de Lombardie, Salvini est entré en scène vêtu d’une chemise blanche et auréolé du succès politique de l’opération Aquarius qui lui a permis quelques jours plus tôt de critiquer sur la scène européenne la politique d’accueil “hypocrite” d’Emmanuel Macron. Le Capitano a restitué sa fierté au peuple de la Ligue et les militants sont venus en nombre pour l’applaudir ou faire un selfie avec lui. Ils étaient 50 000 selon les agences de presse et 75 000 selon les organisateurs.

Plus surprenant encore, ils sont venus de toute l’Italie pour acclamer le nouveau leader de la Ligue. Auparavant, environ 120 bus partaient des différentes régions d’Italie du Nord pour rejoindre le champ de Pontida. Cette année, ils étaient 200 avec des renforts venus de Sardaigne, de Campanie, du Molise, des Pouilles, de la Calabre et de Sicile3. Dans son discours, Matteo Salvini a d’ailleurs pris soin de souligner la présence des banderoles des régions du Sud de l’Italie, mais également celle des drapeaux russe, catalan et israélien. La disposition des drapeaux est toujours très bien orchestrée dans les meetings de la Ligue et elle révèle les enjeux politiques du moment.

De Pontida à Bruxelles, la « Ligue des ligues » de Matteo Salvini

Le discours de Salvini se comprend mieux si l’on tient compte du fait qu’il ne s’adresse pas seulement à ses partisans, mais également aux dirigeants français et allemands, ainsi qu’aux intellectuels qui, depuis Paris et New York, s’en prennent à la Ligue : « On doit bien entendre aussi à Paris : Matteo ! Matteo ! » Et le parterre reprend en coeur « Matteo ! Matteo ! ». Si la mobilisation des militants du Sud prouve qu’aujourd’hui la Ligue est devenue nationale, Salvini veut désormais étendre son projet politique à l’Europe entière. Convaincu que l’avenir appartient aux peuples contre l’establishment et la globalisation, il déclare en effet vouloir franchir une étape supplémentaire en faisant de son parti la matrice d’une coalition de Ligues sur le continent :

« Ce n’est pas la Ligue qui a changé, c’est le monde qui a changé. Tout seul nous n’allions nulle part. Pour vaincre, il fallait unir l’Italie, comme il faudra unir l’Europe. Et moi je pense à une Ligue des ligues d’Europe qui regroupe tous les mouvements libres et souverains qui souhaitent défendre leurs peuples et leurs frontières ».

Les membres de son parti y travaillent depuis au moins cinq ans. Dans le sillage de la crise grecque, ils ont réuni le 19 décembre 2014 dans le palais de la province de la Lombardie à Milan divers représentants des forces national-populistes et des groupes néo-fascistes européens : le leader de Forza Nuova, Roberto Fiore, le député européen, Udo Voigt du Nationaldemokratische Partei Deutschlands, les grecs d’Alba Dorata, les Anglais du British National Party et les Espagnols de Democracia Nacional. Face aux protestations du maire de Milan, Matteo Salvini s’est dissocié, mais la rencontre a été maintenue.

S’il cultive indiscutablement le dialogue avec les néo-fascistes européens, Matteo Salvini préfère afficher sa proximité avec Marine Le Pen : le 28 janvier 2016, il a réuni dans le palais des congrès de Milan les représentants des partis qui forment aujourd’hui le groupe parlementaire L’Europe des Nations et des Libertés. A Pontida, Matteo Salvini a de nouveau déclaré que la Ligue est la dernière chance de survie de la civilisation chrétienne en Europe. Il ne s’en prend pas uniquement aux antifascistes locaux mais surtout à l’Europe des multinationales qu’il accuse de construire un avenir de précarité et d’incertitude. Il affirme, très sûr de lui, que la bataille des européennes qui s’engage opposera l’Europe de la finance et de l’immigration à celle des peuples et de l’emploi. D’ici là, son objectif est de tenir la gauche européenne à l’écart du pouvoir pendant au moins trente ans en s’unissant aux autres néo-nationalistes européens. L’Europe (celle des multinationales) est également assimilée au communisme : « Nous ferons tomber le mur de Bruxelles ! », clame Salvini. L’agitation de la menace communiste rapproche sa rhétorique de  de celle de Silvio Berlusconi ou de Viktor Orbán.

Comme le rappelle le slogan derrière lui, il prône “le bon sens au gouvernement” en préconisant plusieurs mesures : l’abrogation de la loi Fornero sur le recul de l’âge de la retraite, la baisse des impôts pour relancer l’activité et l’abolition des études sectorielles. Avec l’évasion fiscale, les rapports entre les entrepreneurs italiens et le fisc se sont tellement dégradés qu’ils sont imposés, non sur la base de ce qu’ils déclarent, mais sur la base de ce qu’ils sont censés gagner selon les estimations de l’administration. L’électorat traditionnel de la Ligue composé essentiellement de commerçants et de petits artisans réclame depuis des années l’abolition de ce système vexatoire. Les mesures annoncées par Matteo Salvini sont un déni des conséquences de la mauvaise gestion de l’ère berlusconienne que les dirigeants de droite refusent d’endosser en rendant Bruxelles responsable des mesures d’austérité imposées aux Italiens. Le leader de la Ligue prétend qu’il maintiendra ce qu’il a promis dans l’intérêt du peuple, même s’il lui faut pour cela ignorer le contenu des traités européens.

Il souhaite également mettre un terme au « business de l’accueil » que le Parti Démocrate aurait selon lui favorisé. Lorsqu’il évoque « les barques chargées d’esclaves qui s’éloignent des côtes italiennes », il reprend à son compte la description que le pape propose de l’afflux de migrants africains tout en se débarrassant de l’injonction d’hospitalité. Les applaudissements redoublent. Selon le catéchisme de Matteo Salvini, les limites de l’Italie ont été atteintes. Alors que les jeunes Italiens ont repris les anciennes routes de l’émigration, ses politiciens doivent conjurer le spectre de la pauvreté en rejetant les demandeurs d’asile4. Plutôt que de reconnaître l’existence du devoir d’accueil, le leader de la Ligue se dit prêt à investir en Afrique les fonds qui lui font défaut pour remettre son pays à flots tout en agitant un rosaire que lui aurait offert une femme nigérienne trompée par des passeurs. Le 24 février 2018, lors de son dernier meeting de campagne à Milan, il avait pareillement agité de manière théâtrale un rosaire donné par une femme âgée.

Préoccupé par le trafic d’êtres humains en Méditerranée, Matteo Salvini réaffirme sa volonté de lutter contre le crime organisé. Pourtant, son élection à un siège sénatorial dans le sud de la Calabre pose un certain nombre de questions lorsque l’on connaît l’emprise locale de la ‘Ndrangheta dans cette région. Tandis que Roberto Saviano, l’auteur de Gomorra, est devenu l’un des premiers opposants de Salvini et accuse le vice-président du Conseil de servir la mafia, The Guardian a révélé que Giuseppe Scopelliti, un politicien local très populaire qui l’avait soutenu pendant la campagne, avait des liens avérés avec la mafia calabraise.

Pontida, un champ d’amour et de haine

Le nouveau leader entraîne ses auditeurs dans un tourbillon de sentimentalité populiste. Il commence par saluer les compagnons disparus, notamment Gianluca Buonanno, un élu piémontais, décédé en 2016 dans un accident de la route qui s’était distingué en interdisant, par décret municipal, les baisers homosexuels dans la Valsesia. Accompagné par la mère éplorée du défunt, Matteo Salvini va embrasser un arbre, rebaptisé en l’hommage du défunt « arbre de la vie ». Ces gestes à caractère religieux évoquent les premiers rituels pseudo-celtes de la Ligue des origines5.

« L’amour l’emporte toujours sur l’envie et sur la haine » proclame cette affiche des élections régionales de 2010. Comme Salvini aujourd’hui, Silvio Berlusconi a fait de son « amour » pour les Italiens l’un de ses principaux arguments politiques.

Visiblement ému, Salvini introduit son discours par les mots du poète Davide Rondoni, membre de Comunione e Liberazione6 : « Aimer est l’occupation de qui n’a pas peur ». Les deux hommes ont sympathisé et l’image de leur accolade a circulé dans les médias italiens comme une totale incongruité. Si Salvini reprend les mots de son nouvel ami, c’est d’abord pour s’adresser aux antifascistes. Le 22 avril 2017, les antifas de Bergame avaient en effet organisé à Pontida un rassemblement national célébrant “la fierté antiraciste, migrante et méridionale”. Ils ont réitéré leur occupation du champ de Pontida le 16 juin 2018. Matteo Salvini avait alors posté sur Facebook la photo de l’un des organisateurs en lui attribuant ces paroles « JE HAIS LA LIGUE, ouvrons les ports et renvoyons Salvini »7 avant d’ajouter « Non, nous ne détestons personne et nous leur envoyons aussi un baiser. P.s. Pour la vraie Pontida, celles des sourires, de l’espérance et du futur, le rendez-vous c’est dans deux semaines, le 1er juillet, et je vous attends avec une foule de gens ».  Ainsi, il reprend à son compte le discours de l’amour de Forza Italia, et il s’engage, comme Berlusconi avant lui, à signer un pacte d’honneur et d’amour avec les Italiens.

En ce 1er juillet 2018, les propos explicitement xénophobes sont bannis. Pourtant, durant mon enquête de terrain au début des années 2000, j’ai entendu des bordées d’insultes racistes sur ce champ. Toujours à Pontida, Matteo Salvini a été filmé le 13 juin 2009 alors qu’il entonnait, un verre de bière à la main, un chant de supporters milanais raciste et anti-napolitain.  Désormais, la Ligue doit se montrer sous son meilleur jour et Salvini insiste à plusieurs reprises sur le fait que ce rassemblement représente une « Italie souriante »8. Pour croître, la Ligue doit s’ouvrir et accueillir les nouveaux venus. S’il souhaite rester secrétaire de la Ligue alors qu’il est au gouvernement, il appelle ses subordonnés à ne pas avoir peur d’ouvrir la porte à de plus talentueux qu’eux-mêmes. Les militants doivent apprendre à chérir les différences comme ils apprécient la diversité des dialectes, et démontrer qu’ils ne sont pas racistes. Il oppose l’Italie de l’amour – la sienne – à celle des frustrés et des gens haineux qui ont des maux d’estomac depuis que la Ligue a remonté la pente.

Ce retournement des discours que les antifascistes tiennent généralement sur l’extrême-droite inaugure toute une série d’inversions discursives. Le procédé rhétorique est classique dans l’extrême-droite : il a pour effet de délégitimer l’adversaire tout en s’auto-légitimant. Dans la même veine, Matteo Salvini met en garde les ténors de la télévision italienne : Gad Lerner et Michele Santoro qui ont déjà été menacés par Silvio Berlusconi, mais aussi Eugenio Scalfari et Fabio Fazio, en leur souhaitant une longue carrière professionnelle, avant de préciser qu’ils portent malheur parce que ce sont des personnages envieux, pleins de colère et de rancoeur, parce qu’ils se sentent désormais impuissants face à la Ligue.

Pour finir, Matteo Salvini tente de réaliser une synthèse inédite et iconoclaste des divers discours de la droite italienne. Il cite l’influent penseur Gianfranco Miglio, professeur de l’université catholique de Milan décédé en 2001, alors même que ce partisan de l’ethno-fédéralisme aurait eu bien du mal à se reconnaître dans le “souverainisme” affiché de Salvini. Dans le même temps, il tente de s’approprier les thématiques classiques du néo-fascisme en assimilant la défense des frontières italiennes au combat des soldats de la Première Guerre mondiale. Cette « guerre de tranchée » contre les réfugiés est pour lui « héroïque ». Il envoie également des signaux aux catholiques intégristes en exaltant la maternité tout en refusant de considérer « les familles arc-en-ciel » qui sont pourtant déjà reconnues de fait par la magistrature italienne9. Il annonce également vouloir revenir sur les droits civils acquis dans les années 1970 : notamment les remises de peine, sérieusement entamées par le nouveau décret sécurité, et la loi Basaglia qu’il récuse sous prétexte qu’elle laisserait les familles italiennes gérer seules la folie des leurs alors qu’elle avait mis un terme aux traitements psychiatriques inhumains en usage jusqu’en 1978. Ce télescopage de références permet à Matteo Salvini de se poser en rassembleur. La Ligue ne s’est jamais définie comme un parti, elle se définissait auparavant comme un mouvement, dorénavant elle sera une communauté, une famille, dont Matteo Salvini sera le père attentif. Cette façon d’infantiliser les Italiens a là encore des antécédents fascistes.

Détourner les grandes figures de la Résistance européenne

Fort de son succès, Matteo Salvini entend changer le monde et lorsqu’il évoque ses nouvelles ambitions internationales, il cite Walt Disney : « Si tu peux le rêver, tu peux le faire »10. Le mélange des genres et des références est caractéristique du style des leaders de la Ligue. Cela leur permet de désamorcer l’aspect menaçant de leurs assertions les plus violentes.

Matteo Salvini n’hésite ainsi pas à infléchir le discours de deux grandes figures de l’anti-fascisme européen, la philosophe Simone Weil et l’entrepreneur Adriano Olivetti. Il n’est pas à son premier coup d’essai. Le 24 février 2018, il citait lors de son discours de fin de campagne l’intellectuel Pier Paolo Pasolini et Sandro Pertini, un ancien résistant élu Président de la République italienne en 1980. Il a pris l’habitude de citer des figures très populaires au sein de la la gauche pour mieux dévoyer le sens de leurs écrits et de leurs actions. Soulignons également qu’à Pontida, il choisit de citer deux personnalités juives, tout comme il a soigneusement signalé la présence d’un drapeau israélien parmi les nombreuses bannières vénitiennes que les militants agitaient sous sa tribune.

Farouchement hostile à l’Islam, le leader de la Ligue a récemment adopté des positions pro-israéliennes comme le Parti de la Liberté aux Pays-Bas ou le nouveau FPÖ autrichien, et depuis sa visite à Jérusalem en 2016, il se définit même comme un « Frère d’Israël ». Les néo-nationalistes européens alimentent sciemment l’hostilité entre les diverses communautés religieuses qui composent la société. C’est aussi une façon d’alimenter le ressentiment des antifas italiens, généralement pro-palestiniens, contre la communauté juive de leur pays, mais les Juifs italiens ne sont pas dupes de la manoeuvre11.

Dans cette stratégie, la philosophe Simone Weil joue un rôle clé. Parce que cette jeune intellectuelle issue d’une famille juive agnostique a souligné dans ses écrits le besoin d’enracinement de l’être humain, elle suscite aujourd’hui l’intérêt de l’extrême-droite européenne qui dénonce la globalisation et pourfend le cosmopolitisme. Cependant, les spécialistes de ses écrits se sont élevés contre les usages inappropriés qui sont faits de son “prélude à une déclaration des devoirs envers l’être humain” publié par Camus en 1949. Pour cette militante et mystique de gauche, l’enracinement était bien autre chose que le mythe des racines. Il s’agissait du besoin que chacun éprouve, quelque soit ses origines, de faire partie d’une communauté concrète de citoyens.

De la même façon, Matteo Salvini associe l’expérience politique de l’entrepreneur Adriano Olivetti à celle de son parti en prétendant que son modèle entrepreneurial basé sur la participation rejoint les idéaux fédéralistes des fondateurs de la Ligue du Nord. Cependant, le Mouvement communautaire promu dans les années 1950 par le dirigeant de cette célèbre multinationale italienne spécialisée dans les machines à écrire puis l’informatique, était socialiste et libéral, et non ethniciste et anti-globalisation.

Aujourd’hui, le leader de la Ligue semble également vouloir devenir le leader d’une hétérogène « internationale populiste », alors même que l’internationalisme, parce qu’il est un cosmopolitisme, n’a rien à voir avec l’idéologie de la Ligue. Il s’agit d’un oxymore tout à fait caractéristique de ceux promus depuis la fin des années 1960 par la nouvelle droite française. Influencés par ce courant idéologique, les membres de la Ligue utilisent cette figure de style pour mieux singer la gauche et confondre l’électorat populaire. Ainsi, Umberto Bossi parlait des « communauté de base » (une expression propre à l’extrême-gauche) pour désigner les diverses « tribus celtes » qui composaient selon lui la Padanie. Ces usages à contre-sens permettent aux représentants de l’extrême-droite de déposséder leurs adversaires de leurs symboles, pour mieux accréditer ensuite leur propre engagement à l’égard des classes populaires. Comme les mots sont vidés de leur sens et les combats du passé ridiculisés, il devient alors très difficile d’engager un véritable débat démocratique.

Alors que le discours de Pontida du 1er juillet 2018 repose sur les fondamentaux de la pensée politique de la Ligue, le style de Matteo Salvini diffère substantiellement de celui d’Umberto Bossi. Contrairement aux années précédentes, le racisme est rendu implicite et, pour ainsi dire, imperceptible. L’écrivain italien Christian Raimo qui s’est lui aussi attelé à démonter le discours de Matteo Salvini, définit son attitude comme étant « passive-agressive »12. De fait, Matteo Salvini adopte généralement la position de la victime et tient des propos ambigus. Il sait aussi se repositionner afin de mieux piéger ses adversaires et limiter leur capacité d’action. Ainsi, depuis que la Ligue est devenue nationale, les antifas devront trouver un autre motif que la “fierté méridionale” pour venir occuper le champ de Pontida. Et s’ils ne veulent pas passer pour plus fascistes que leurs adversaires déclarés, ils devront également apprendre à distinguer les Juifs italiens des représentants du gouvernement israélien dont ils contestent la politique13.

De ce discours, les Européens peuvent également tirer des leçons intéressantes sur l’attitude du leader de la Ligue. Matteo Salvini tend aujourd’hui un piège aux hommes de la Commission en suscitant leur intransigeance pour mieux attiser, pense-t-il, les sentiments anti-européens des Italiens avant les élections de mai 2019. C’est un jeu très dangereux qui a déjà des effets économiques dommageables pour les citoyens de son pays et qui pourrait porter un coup fatal à l’Union européenne et donc à l’Italie elle-même

Édition : Lucie Rondeau du Noyer


1. Umberto Bossi détourne ici une célèbre phrase attribuée à Garibaldi. Avant la bataille de Calatafimi en 1860, le héros de l’unification italienne aurait déclaré : “Ici, on fait l’Italie ou on meurt !” (qui si fa l’Italia o si muore!)

2. « Patrons chez nous » est un ancien slogan de la Ligue, emprunté aux souverainistes québécois. En italien, remplacer le « P » par un « L » transforme le slogan en « Voleurs chez nous ».

3. Les journalistes italiens qui ont fait le voyage avec les militants du Sud ont rendu compte de l’engouement que suscitait Matteo Salvini. De manière générale, jamais le meeting de Pontida n’avait autant focalisé l’attention des médias nationaux et internationaux : entre 250 et 300 journalistes ont été accrédités par le Ligue.

4. En 2013, le nombre d’Italiens qui quittaient leur pays était supérieur à celui des migrants qui y arrivaient.

5. Parmi ces gestes, Umberto Bossi avait donné une importance fondamentale au prélèvement d’une ampoule d’eau à la source du Pô dont le contenu était ensuite répandu dans la lagune de Venise au cours d’un deuxième grand rassemblement annuel. Jusqu’en 2016, Umberto Bossi a accompli ce rituel qui signifiait la “régénérescence” d’un Nord libéré du Sud (cf. Dematteo, 2007, p. 80-89). Salvini ne l’a pas repris à son compte depuis qu’il dirige le parti. Par le passé, Pondita a également été le lieu de célébration des mariages padans.

6. Comunione e Liberazione est un mouvement catholique italien qui fédère aussi bien des entreprises que des groupes de jeunesse. La rencontre qu’il organise annuellement à Rimini réunit entre 700 000 et 800 000 personnes.

7. En réalité, le militant interrogé se contentait de dénoncer le racisme du nouveau gouvernement jaune-bleu et l’indifférence à l’égard des migrants.

8. L’image de “l’Italie souriante” évoque le mythe “Italiani, brava gente” qui a permis à l’Italie de redéfinir son image après la défaite de 1945 . Les soldats italiens auraient fait preuve de moins de barbarie que les nazis et leurs alliés européens. Contre toute évidence, seuls les Italiens continuent à faire preuve d’auto-complaisance en avançant qu’ils sont plus jovials ou plus jobards, et donc moins cruels, que les autres Européens.

9. Un arrêt de la Cour suprême de cassation du 15 mars 2012 a affirmé que les couples du même sexe ont le même droit à la vie familiale que les couples hétérosexuels mariés. Depuis le 5 juin 2016, l’Etat italien reconnaît l’union civile des couples homosexuels et leur accorde la plupart des droits détenus par les couples mariés hétérosexuels.

10. C’est aussi une manière de rappeler qu’il est le papa d’une petite fille et qu’il connaît ses classiques. Le 24 février 2018 à Milan, il était monté sur la tribune avec sa fille dans les bras à l’occasion de son discours de fin de campagne. Quelques semaines plus tard, il s’était publiquement alerté du fait que la princesse Elsa de La reine des neiges puissent se révéler lesbienne dans le prochain film produit par Walt Disney. Depuis le régime fasciste, cet usage politique des enfants représente la rupture d’un tabou en Italie.

11. Momigliano, Anna, ‘‘For Many Italian Jews, Far-right Parties No Longer Getting a Pass for Being pro-Israel’’, Haaretz, 23 Juillet 2018.

12. Raimo, Christian, « Come smontare la retorica di Matteo Salvini », Internazionale, 3 juillet 2018.

13. Ces dernières années, à l’occasion des défilés de la fête de la Libération, les représentants des communautés juives italiennes de Milan et de Rome ont été brutalisés par des militants d’extrême-gauche qui contestaient leur présence.


En annexe au commentaire de L. Dematteo, le GEG vous propose une traduction de l’allocution de Matteo Salvini à Pontida le 1er juillet 2018 :

« Ici il n’y a pas que de l’amour, il n’y a pas d’envie, il n’y a pas de jalousie, il n’y a pas de rancœur. La vie est trop brève pour perdre son temps à haïr ; laissons à d’autres ce soin : à menacer, à ronger leur frein, à épuiser les stocks de Maalox dans les pharmacies italiennes. Je remercie les forces de l’ordre et les infirmiers volontaires qui nous donnent un coup de main. Souvenons-nous de qui nous suit de là-haut : de Gianluca Bunonanno, de tous les amis et les amies qui ne sont plus. C’est pour cela qu’avec la maman de Gianluca, je vais à l’arbre de la vie afin de dire une prière aussi pour notre difficile combat.

On ne trouve pas un parti ici, mais une communauté qui changera le monde. Comme le disait Walt Disney : « Si tu peux le rêver tu peux le faire ». Nous avons commencé avec le rêve de changer nos villes. Et, en honneur du sacrifice de nos grands-pères qui défendaient nos frontières, nous avons aujourd’hui un gouvernement qui défend ses frontières. En 1918, naissait ce génie, cela n’arrive pas si souvent, de Gianfranco Miglio qui a consacré sa vie à l’étude, à l’effort, au sacrifice. Nous sommes passés de son ambition de changer les régions à celle de transformer le pays. Pourtant, nous ne devons pas nous en contenter, l’objectif est de changer l’Europe en donnant une voix à ces peuples qui ont été brisés par ceux qui avaient seulement à cœur le sort de la finance et des multinationales pour nous offrir un futur de précarité et de peur. Dans leur monde, l’emploi à durée indéterminée et la retraite sont des rêves. C’est pour cela que je renouvelle ma promesse de supprimer la loi Fornero en tant que loi injuste, inhumaine et profondément mauvaise. Je la jette au visage de ces bavards qui, n’ayant jamais passé la moindre seconde de leur vie dans une usine, disent que l’on peut travailler plus longtemps et qui ajoutent que grâce à cette réforme les comptes publics sont à l’équilibre. Nous réintroduisons tout de suite la cote 100, nous baissons les taxes pour les entreprises et les familles parce qu’il est impossible d’ouvrir un magasin. Tout cela est possible et nous chercherons à le faire en respectant les traités qui nous lient : mais je vous donne ma parole d’honneur s’il me faut ignorer une virgule imposée par Bruxelles pour assurer le futur de nos enfants, pour éviter qu’ils ne fuient à l’étranger parce qu’il n’y pas de travail après leurs diplômes, pour que notre peuple soit plus heureux, j’ignorerai cette virgule. Le bonheur du peuple compte davantage. Et, demandez aux Grecs, à toutes les victimes de normes budgétaires insensées, s’ils sont heureux !

On me dit qu’il est impossible de toucher à l’Union européenne parce qu’elle garantit la paix entre les peuples. Mais le fait est que le courage de la Ligue, qui se propagera à tous les autres pays européens, est le dernier espoir de survie pour l’Europe. C’est seulement si nos idées arrivent dans toute l’Europe que celle-ci aura un espoir d’exister. Autrement, ce sera ceux pour qui les frontières et les règles n’existent pas qui triompheront. Ce sont les mêmes pour qui il n’existe que des droits et pas de devoirs. Nous disons que les devoirs viennent avant les droits : ceux qui vivent en Italie depuis un moment et, surtout, ceux qui arriveront demain doivent se le mettre en tête. Rien n’est gratuit. Rien n’est offert. Simone Weil disait que tout ce qui déracine un être humain était criminel : c’est exactement ce qu’ils ont essayé de mettre en place entre Berlin, Bruxelles et Paris, sacrifier les racines au nombre afin de créer des consommateurs à vendre aux multinationales. Ce ne sont pourtant pas des nombres, mais des femmes et des hommes avec les mêmes droits que chacun.

Nous ne sommes pas là pour enlever des droits à qui que ce soit : si l’État n’entre pas dans les magasins avec des études sectorielles, il est encore plus impossible qu’il entre dans les salons et dans les chambres. Chacun fait ce qu’il veut, avec qui il veut dans sa chambre. Mais je défendrai les droits de celui qui n’a pas de voix, des enfants à avoir un père et une mère, des femmes pour qu’elles ne deviennent pas des utérus en location, des enfants mis en vente. Tout cela n’est pas le progrès, c’est la fin d’une civilisation. Je demande à nos maires et à nos gouverneurs de mettre au cœur de leur action les politiques familiales, les crèches, mais aussi de permettre aux femmes d’être mères et travailleuses, car il est impossible de choisir. Nous voulons honorer les engagements que nous avons pris. Voici un mois exactement que nous avons prêté serment et pensons que les Italiens, mais aussi toute l’Europe, se rendent compte qu’il y a un gouvernement qui a plus accompli en un mois que d’autres en six ans de somnolence. De la loge d’où je vous parle, je vois deux banderoles qui me disent combien il est beau d’être de ce peuple : la coordination provinciale de Vibo Valentia et Padoue et les kiosques de la Lombardie et de la Sardaigne. Rien ne nous divise plus. Nous ne sommes pas seulement en train de vaincre en Italie, nous aussi sommes en train de l’emporter en Europe et à l’échelle internationale. Pour vaincre, évidemment, il faut de la fierté, il faut de la dignité. Je dédie cela à ceux qui parlerons de l’horrible peuple de Pontida : ici, y a un peuple qui aime, un peuple qui a retrouvé sa fierté. Défendre les frontières, la culture et le travail de ce pays est la raison pour laquelle je me lève le matin. Je n’arriverais pas à me regarder dans une glace si je n’utilisais pas chaque instant de la journée pour défendre son histoire : à l’instant et pour la troisième fois ce mois-ci, une barque chargée d’esclaves s’éloigne de nos côtes.  

Savez-vous pourquoi tant de gens sont nerveux ? Parce qu’ils s’étaient mis en tête de gagner cinq milliards d’euros grâce au business de l’immigration. À ces spéculateurs, je conseille de changer de métier parce qu’ils ne verront plus cet argent. Le moment de se reposer est venu pour ceux du PD : et ils se reposeront encore plus pendant les mois à venir alors que nous en aurons bien peu le temps. Selon le point 22.41 du catéchisme, les nations plus riches sont tenues d’accueillir des étrangers dans la limite du possible. Je pense qu’en Italie les limites du possible ont été atteintes. En appliquant ce catéchisme, les portes de l’Italie sont ouvertes aux femmes et aux enfants qui fuient la guerre et arriveront en avion, pas sur des bateaux pneumatiques : pour tous les autres, notre aide servira à ce que chacun chez soi puisse prospérer en travailler. Il faut dépenser en Afrique l’argent qui doit y être dépensé.

Le prochain mur qui tombera après Berlin est à Bruxelles, en rendant aux peuples européens, le droit au travail, à la vie, à la santé, à la sécurité. C’est l’autre bataille à mener. Il faut éradiquer de notre magnifique pays, et cela demandera du courage, les horreurs que sont la mafia, de la Camorra et de la ‘Ndrangheta. Elles nous dégoûtent. Et nous les combattrons du Nord au Sud, par tous les moyens dont nous disposons en prenant exemple sur ceux qui ont consacré leur vie à combattre le milieu, et pas en paroles. Il y a un personnage que j’aimerais voir étudier par les jeunes gens qui se lancent dans les études de droit : Rosario Olivatino, mort à 38 ans, victime de la mafia. C’était un juge intègre et honnête qui ne se montrait pas à la télé, qui ne donnait pas d’interviews. Il ne s’est pas enrichi à millions par l’antimafia verbale. Il a donné sa vie pour nous et pour nos enfants. Voilà l’antimafia que nous aiderons, celle des Falcone, des Borsellino, des Giuliano, des Cassarà, de Rocco Chinnici. Depuis Pontida nous avertissons les camorristes et les mafieux, comme les trafiquants d’êtres humains : la fête est finie. Quittez la Sicile et la Lombardie ! Et honneur aux héros qui ont donné leur vie pour défendre ce pays. C’est une guerre que nous mènerons avec toutes les armes que la démocratie nous offrent alors qu’à mes côtés ceux qui portent l’uniforme de nos forces de l’ordre, garantissant notre sécurité, seront dotés de pistolets électriques pour mieux faire leur travail. Nous travaillons pour une Italie meilleure, souriante, respectueuse des règles.

Je pense à une réforme qui semblait juste sur le papier, mais qui s’avère désastreuse en laissant des milliers de familles dans la misère : celle des malades psychiatriques qui a fait disparaître les structures qui les soignaient en abandonnant les familles à leur sort. Chaque jour ressemble à un bulletin de guerre parce que l’État se détourne. Je veux un État qui fait peu de choses mais qui les fait bien : soigner celui qui est malade et garantir un système de santé d’excellence du Nord au Sud sera une priorité. Cette grande ambition nous tient à cœur. Nous la portons sans hypocrisie ou esprit de vengeance. Je pense avoir récolté plus d’insultes et d’infamies en un mois que d’autres ministres en une vie. Ce sont des médailles, témoignages de valeur, pour moi.

Un frustré a réussi à dire qu’une tragédie dans la Méditerranée, à trois kilomètres des côtes libyennes, était notre faute. Même les passeurs ont compris que les temps avaient changé et, dans leur désespoir, ils sont contraints de se servir de ce qui se passe. Ils emploient des canots pneumatiques dégonflés et des bateaux aux moteurs à moitié brûlés. Ils se sont habitués à jeter des enfants et des femmes à la mer parce qu’auparavant il y avait quelqu’un pour les aider. Désormais, heureusement, les autorités libyennes ont pleinement repris le contrôle de leur territoire. Je remercie les gardes côtes libyens qui ont secouru en quelques heures plus de mille désespérés qui risquaient de se noyer en les ramenant sur le territoire libyen. Et je remercie les personnes qui enlèvent leur croûte aux mafieux du business de l’immigration.

Et puis il y a les phénomènes qui te parlent de défense de l’environnement et qui peinent à comprendre que nous sommes plus de soixante millions en Italie à être d’accord. Défendre l’environnement revient à dire à la bureaucratie qui t’empêche de nettoyer un torrent ou de tailler un arbrisseau que cela suffit. Laissez les gens de mer s’occuper de la mer comme ils l’ont toujours fait.

Nous travaillons également pour garantir les peines de prison ferme : c’est une loi que nous ferons passer, je l’espère, avant l’été. Il s’agit d’empêcher toute remise de peine pour les assassins et aux violeurs. Nous ne voulons plus qu’il existe la moindre pitié pour les assassins et les voleurs. La prison doit rééduquer, mais j’ai du mal à imaginer que l’on rééduque quelqu’un qui aurait violé un enfant. Nous travaillerons pour que tous ceux qui maltraitent les animaux soient punis avec sévérité. Je le dis au début d’un été qui ne doit plus être la saison pendant laquelle tant de bêtes sont abandonnées. Qu’on ne touche pas à nos traditions, à notre histoire et à notre culture !

De temps en temps ils nous accusent de xénophobie. Cela vous arrivera aussi demain lorsque vous retournerez dans votre bureau ou votre immeuble. Vous trouverez votre collègue bien reposé après être resté sur le divan qui vous demande ce que vous avez fait pour être si fatigué. Il vous traitera de xénophobe, de raciste. Xénophobe veut dire que l’on a peur de la différence. Mais y a-t-il quelqu’un ici à avoir peur de la différence ? Les différences aiguisent ma curiosité, elles m’attirent. Je ne serais pas devenu leghiste à dix-sept ans si je n’aimais pas la diversité, les dialectes, le théâtre, les langues. J’adore la diversité, mais c’est une question de nombres. L’Italie que nous gouvernerons pendant les trente prochaines années est une Italie qui n’a peur de rien et de personne. C’est une Italie orgueilleuse, belle parce que diverse, fonde sur le principe d’autonomie. Je cite volontiers quelqu’un qui respectait le travail et les travailleurs, Adriano Oliveti : son idée de la communauté, du travail, de l’entreprise, fondés sur le respect et sur la participation. Il pensait une Italie fondée sur la communauté. Je défends une idée constitutionnelle qui peut mettre ensemble Olivetti, Miglio, et tous les penseurs fédéralistes qui pourront voir accompli le songe d’un pays respectueux de toutes les identités. Nous ferons en sorte que l’Europe soit une communauté de peuples qui recommenceront à s’aimer et à s’entendre. Je remercie celui qui m’a donné le courage, l’enthousiasme, la passion et les idées pour commencer : il s’appelle Umberto Bossi. Ce n’est pas la Ligue qui a changé, mais le monde : qui veut accompagner le changement du monde ne peut se permettre de rester à l’arrêt. Nous avions compris que, seuls, nous ne réussirions rien : pour vaincre, il fallait s’unir en Italie et en Europe. Pensez à des Ligues en Europe qui uniraient tous les mouvements libres et souverains qui veulent défendre le droit des gens, les entreprises, le bien-être de leurs enfants. C’est à ce futur pacifique et souriant que nous travaillons.

Les drapeaux que je vois sur ce pré — celui d’Israël et celui des Marches, celui du Piémont et celui de la Russie, celui des Lions de Saint-Marc et tous les autres — disent tous, comme nous le disons nous-mêmes, à soixante millions d’Italiens à voix basse et avec le sourire : sortez de vos maisons, arrachez-vous à vos divans et à vos fauteuils, quittez les boutiques et les tribunaux ! Si un peuple bouge, il gagne. Retrouvons le goût de travailler, de vaincre, de sourire. À un peuple comme celui-ci, rien d’impossible ! Il y a quatre ans, sur cette tribune, avec une Ligue à 5 ou 6 % et un secrétaire en short, chemisette et décapeuse, vos doutes étaient compréhensibles. Ils disaient même que la Ligue était finie. Longue vie à tous les cyniques ! En quatre ans, ils s’en sont passées des choses. Qui pensait que nous gagnerions non seulement dans le Frioul ou en Val d’Aoste, mais que la Lega deviendrait nécessaire pour vaincre en Molise ou en Sicile. Qui pensait que Pise ou Terni pourraient avoir un maire de la Ligue ? Que nous gagnerions à Sienne ou à Viterbe ? En Lombardie ou en Piémont ? Préparons-nous à vaincre dans les mois qui viennent dans les Abruzzes, en Basilicate, et en Sardaigne. Je vous demande seulement une chose : ne regardez-pas les sondages, ils les rendent négatifs à dessein juste avant les élections et ils les rendent positifs après pour que quelques-uns se montent la tête. Nous ne nous montons pas la tête en regardant les sondages : les pieds bien plantés dans la terre, nous sommes tous au travail 24 heures sur 24, maires, conseillers, députés, sénateurs.

Ils cherchent à nous brouiller avec nos compagnons de route et de gouvernement. Ils n’y parviendront pas : moi qui cherche toujours à être objectif, je dois dire qu’en un mois j’ai trouvé chez les dirigeants et les ministres du Mouvement 5 Étoiles des personnes honnêtes, cohérentes, pleines de la volonté de changer ce pays. Bien sûr, c’est au ministre de l’Intérieur de décider si les portes du pays sont ouvertes ou fermées et j’ai l’ambition de rester longtemps à ce ministère : ma vie, sans aucune distinction de couleur politique, est à la disposition de soixante millions d’Italiens. Je chercherai à écouter et à donner un coup de main à tout le monde. Mais personne ne peut m’arracher du cœur l’orgueil et la passion d’être le secrétaire de cette merveilleuse Ligue. Du Nord au Sud, amis secrétaires de section, ne laissons pas passer cette occasion. Nous devons prendre racine et ouvrir les portes de nos sièges. Nous n’avons pas peur d’ouvrir nos portes à quelqu’un de plus talentueux que nous qui, peut-être, sera maire à notre place. Nous devons trouver des gens meilleurs que nous, l’Italie comme la Ligue ont besoin de gens meilleurs que nous. J’attends seulement le moment, et il viendra, où quelqu’un de meilleur que moi apparaîtra — et j’en vois déjà, ils sont nombreux — pour accomplir la chose la plus belle et la plus épuisante du monde, secrétaire de la Ligue. Je veux qu’ici il y ait de nombreux vice-secrétaires qui, le jour venu, puissent prendre le glaive et continuer la bataille. En attendant, je ne lâche rien, n’en doutez jamais ! Je conseille à celui qui ne l’a jamais vécu de venir à la Pontida du samedi soir, celle de nombreux jeunes gens.

Ceci n’est pas une réunion de parti. Ce n’est pas un meeting. C’est un dimanche en famille, de communion et de communauté, pendant lequel nous avons fait le point sur le peu que nous avons fait. Si nous sommes si forts, en ayant à peine commencer, imaginons-nous où nous serons lorsque nous aurons fait tout ce que nous voulons. Nous représenterons 99% de la population. Je considère que c’est une réunion de famille un peu élargie. J’aimerais que vous rameniez à la maison la conviction que ceci n’est pas la fin de notre route, mais son début. Ce que nous avons réussi à faire dans les villes et dans les régions, nous le réussirons l’année prochaine à l’échelle continentale. Cette famille devra s’élargir, croître, s’ouvrir : sachez que chacun d’entre vous est un frère ou une sœur pour moi, que les enfants de chacun d’entre vous sont mes enfants, que je vous demande votre aide et vos conseils et que je les demande avec humilité. Je pense qu’il faut en finir avec les affrontements partisans. J’ai toujours avec moi un rosaire confectionné par une femme exploitée, une de celles à qui on avait fait miroiter qu’elle pourrait trouver un abri et un travail en Italie après avoir été arrachée à son pays, à sa terre. Je ferai tout pour mériter votre soutien pour que cette femme, nigériane ou italienne, puisse naître, grandir, étudier, se soigner, travailler et mettre au monde ses enfants dans son pays sans être arrachée à celle-ci et envoyée à l’autre bout du monde. Que chacun soit heureux dans son propre pays.

Jurez-vous de ne pas abandonner avant d’avoir libéré les peuples d’Europe ? Oui ou non ? Vive la Ligue ! Vive le peuple de Pontida ! Tenons ferme et en avant vers la victoire ! »