La tentation néogaulliste

Par François Expert, avec le concours de Gilles Gressani.

Tout en adoptant un discours très favorable à une intégration européenne approfondie, le président français montre tous les signes d’un inconscient gaulliste auquel s’attache le motif géopolitique de « la grandeur de la France ». Que ce soit pour des motifs de politique intérieure ou en raison des réticences rencontrées chez ses partenaires, Emmanuel Macron pourrait ainsi être tenté de faire évoluer son discours dans un sens nettement moins intégrateur. Plus qu’un pas de côté, ce tournant néogaulliste marquerait un retour en arrière et serait lourd de conséquences pour le projet européen dans son ensemble.


Depuis son élection en mai 2017, Emmanuel Macron a développé un discours résolument favorable à l’approfondissement de la construction européenne.

Quelques mois après la passation de pouvoir, le nouveau président dessinait en effet, dans le discours de la Pnyx le 7 septembre, puis dans celui de la Sorbonne le 26 septembre 2017, les contours programmatiques d’un grand dessein refondateur pour les institutions européennes. Certains, injustement peut-être, ont jugé que ces discours étaient trop vagues. D’autres, par un excès inverse, les ont accueillis sans la moindre réserve. Toujours est-il que ces discours, largement écoutés en Europe comme en France, ont été entendus comme ce qu’ils étaient effectivement : les discours les plus ambitieux prononcés sur l’idée européenne depuis de nombreuses années par un dirigeant en fonction.

Le discours de la Sorbonne en particulier marquait l’adhésion du nouveau président à une conception intégrationniste. Tout en évitant soigneusement d’employer le terme de « fédéralisme », Emmanuel Macron n’en proposait pas moins une vision de l’Europe nettement plus ambitieuse que celle de ses prédécesseurs. Évoquant la « refondation d’une Europe souveraine, unie et démocratique », il affirmait par exemple : « Je le dis aujourd’hui avec une conviction intacte : l’Europe que nous connaissons est trop faible, trop lente, trop inefficace, mais l’Europe seule peut nous donner une capacité d’action dans le monde, face aux grands défis contemporains ».

Rejetant « la primauté de la dimension nationale dans la politique européenne », selon la formule de Shahin Vallée, il poursuivait : « L’Europe seule peut, en un mot, assurer une souveraineté réelle, c’est-à-dire notre capacité à exister dans le monde actuel pour y défendre nos valeurs et nos intérêts. Il y a une souveraineté européenne à construire, et il y a la nécessité de la construire ».

En d’autres termes, Emmanuel Macron accusait une franche rupture avec le paradigme de l’ « Europe des nations ». Il paraissait vouloir s’inscrire dans la lignée de Jean Monnet plutôt que dans celle du général de Gaulle.

L’Europe gaullienne

La réponse du général de Gaulle à la question européenne a longtemps fait école, ne serait-ce qu’en définissant une structure formelle, disponible et modulable à l’envi, d’affirmation de la « grandeur » et de l’indépendance française dans et à travers la construction communautaire. Véritable inconscient géopolitique, cette structure n’a cessé d’influencer la conduite des affaires européennes et extérieures de la France depuis les débuts de la Cinquième République.

Le discours gaullien à propos de l’Europe était à la fois clair et nuancé. Tout au long de son exercice, le général proposa une Europe fondée sur la coopération des États, et non sur leur intégration ; une Europe assise sur les nations, et non construite par-dessus elles. Il ne cessa de rejeter la vision qu’en avait Jean Monnet ou celle du président de la Commission d’alors, Walter Hallstein – Europe que le général n’hésitait pas à qualifier d’ « aréopage de technocrates » et contre laquelle il mena, pendant plus de six mois, une politique de la chaise vide aboutissant à orienter durablement la CEE vers une lecture intergouvernementale et a minima.

Conférence de presse du général de Gaulle en septembre 1965.

Certes, de Gaulle avait endossé, à son arrivée au pouvoir, l’héritage du Traité de Rome de 1957. Pour cette raison en partie, il apparaissait en 1965 aux yeux de deux Français sur cinq comme le « champion de l’Europe unie » – un jugement auquel il souscrivait lui-même très volontiers, confiant à Alain Peyrefitte : « Il m’arrive de me demander si je ne suis pas le seul véritable Européen ». Mais il ne se privait pas d’une occasion de rappeler que s’il avait été aux affaires à l’époque de sa signature, « on l’aurait fait d’une manière assez différente ». Se montrant favorable à la concurrence entre les six États européens, à l’ouverture des barrières douanières, au renforcement de la communication entre ces États, à l’unification des marchés pour l’industrie et à l’intégration de l’agriculture dans le marché commun, de Gaulle n’en demeurait pas moins hostile à toute « utopique construction ». La méthode gaullienne, en matière d’Europe, était celle d’un pragmatisme économique et stratégique conjugué au profond rejet de toute institution européenne qui priverait la France de sa souveraineté, de l’exercice de sa grandeur.

La pensée et la praxis européennes du général de Gaulle convergèrent ainsi en ce sens qu’elles décrédibilisèrent durablement, dans de larges fractions de l’opinion française, l’idée de toute intégration supranationale. Pour ces raisons mêmes, aux yeux des européistes des années gaulliennes, le général de Gaulle représenta un étonnant pas en arrière, l’étrange retour, dix ans après le Traité de Rome, d’un patriotisme de clocher peu compatible avec une construction européenne approfondie. Les années de Gaulle représentèrent surtout le containment de la Communauté économique européenne, réduite à un espace d’échanges, privée de toute portée au-delà de son rôle d’enceinte pour le dialogue entre les différents gouvernements.

Macron et l’Europe : un contexte favorable ?

En appelant de ses vœux la construction nécessaire d’une souveraineté européenne, Macron a défini une position qui rompt en apparence avec cet héritage. Cette rupture est d’autant plus remarquable qu’elle s’inscrit dans un contexte où les institutions européennes, en crise depuis plusieurs années, semblent pouvoir évoluer dans un sens comme dans l’autre, vers plus d’intégration ou vers une coopération restreinte. À première vue, dans ce contexte, le projet du président français peut aujourd’hui s’appuyer sur une série d’événements favorables.

Pour commencer et à l’inverse de ce que les partis nationalistes prédisaient à la suite du Brexit, aucun effet de contagion ne s’est produit jusqu’à présent. Bien au contraire, plusieurs échéances ont manifesté l’attachement des peuples européens à leurs institutions communes. L’élection d’Emmanuel Macron, point culminant de cette série, était consécutive à l’échec relatif des partis de l’extrême droite en Autriche (échec certes temporaire) ainsi qu’aux Pays-Bas, là où pourtant nombre d’observateurs prédisaient leurs victoires.

Ces échéances successives ont ainsi confirmé l’analyse de Pierpaolo Barbieri selon laquelle l’Europe, à la suite du Brexit, était en proie à un « effet domino inversé » : les uns après les autres, bon gré mal gré, les corps électoraux des principaux États européens ont empêché les mouvements nationalistes d’accéder au pouvoir.

En Allemagne, plus récemment, la constitution de la Grosse Koalition, tenant les nationalistes éloignés du pouvoir, a pu sembler de bon augure, sinon pour franchir un pas supplémentaire dans l’intégration européenne, du moins pour maintenir un certain statu quo institutionnel favorable à des réformes de court et moyen terme. L’accord de gouvernement conclu entre la CDU et le SPD à l’issue de plusieurs mois de périlleuses négociations a en effet marqué l’impossibilité structurelle pour l’AfD, ouvertement xénophobe, de participer à un projet de gouvernement.

En Italie, enfin, la victoire du Mouvement Cinq Étoiles le mois dernier n’a pour l’instant pas enrayé cette dynamique. Comme l’a montré Raffaele Alberto Ventura, le Movimento doit largement sa victoire à une trajectoire de normalisation au cours de laquelle, prenant ses distances avec la Ligue de Matteo Salvini, le parti populiste de Beppe Grillo a adopté un discours nuancé vis-à-vis de Bruxelles. En dépit de l’échec du projet de coalition avec le Parti démocratique italien, la possibilité reste à ce jour ouverte qu’aucune entente ne puisse être scellée entre le M5S et la Ligue du Nord sur des bases ouvertement néonationalistes.

Les signes d’une impasse

Plusieurs signes, d’apparition récente, indiquent cependant que la réalisation du projet européen du président français est de plus en plus compromise.

Le premier tient aux prises de position récentes et largement inattendues de plusieurs membres de la zone euro. La constitution d’une alliance de pays d’Europe du Nord – d’Ouest en Est : l’Irlande, le Danemark, la Suède, la Finlande et les États baltes – emmenés par les Pays-Bas, publiant une déclaration commune le 6 mars dernier, marque un très sérieux coup d’arrêt aux ambitions du président français. Tout en défendant le « respect des règles communes », à commencer par le strict contrôle des déficits publics, cette « alliance du Nord » rejette ainsi en bloc tout processus d’intégration supplémentaire.

Mark Rutte (à droite sur cette image), Premier ministre néerlandais depuis 2010, marquait récemment ses distances avec le projet européen du président français.

Moins spectaculaire mais tout aussi éloquent, le rejet par le Parlement européen, le 7 février dernier, de la création de listes transnationales aux élections européennes marque également une importante défaite tactique et symbolique. Dans la droite ligne de la doctrine des « petits pas », le projet de création de ces listes transnationales, porté par le président français, n’aurait concerné que 27 sièges sur les 751 que compte le Parlement. Il n’en aurait pas moins symbolisé l’acceptation, par et au bénéfice de la seule institution élue à Bruxelles, d’une logique transcendant les ensembles nationaux. Son rejet par 368 voix contre 274 a fait essuyer au président français son premier revers important à Bruxelles. Il a, surtout, signé l’avortement d’une transformation partielle mais profonde de la logique démocratique du Parlement européen.

Le rejet des listes transnationales au Parlement européen : « un pas en avant, deux pas en arrière » ?

Troisième indice mettant en cause la crédibilité de la politique européenne d’Emmanuel Macron, la position allemande sur ce projet demeure aujourd’hui pour le moins incertaine. La divergence de vues entre les deux voisins rhénans, abondamment commentée dans le contexte de la crise grecque, pourrait constituer un obstacle majeur à l’approfondissement de l’intégration européenne. Si la Chancelière, récemment réélue, s’est jusqu’ici peu exprimée, sa position sur la création d’un budget commun de la zone euro est aujourd’hui très attendue et pourrait devenir, au cours des prochains mois, le symbole renouvelé du désaccord franco-allemand en matière européenne.

Cet obstacle serait d’ailleurs d’autant plus important que la politique européenne du président français, comme celle de tous ses prédécesseurs depuis le général de Gaulle, est jusqu’ici marquée par la primauté stratégique du couple franco-allemand. Dans ce contexte, toute déclaration de la Chancelière qui confirmerait l’opposition allemande à un budget commun constituerait, pour Emmanuel Macron, un revers difficile à contrer.

Si le président français ne parvient pas à fédérer plus largement autour de son projet européen, il est en tout cas certain que celui-ci ne pourra aboutir. L’institution européenne est en effet sui generis mais n’en demeure pas moins, par son histoire et sa conception même, fondée sur la coopération et le consensus des États. À moins de réussir à constituer un groupe très large au Parlement européen lors des prochaines élections, Emmanuel Macron pourrait durablement se retrouver en manque de partenaires et de relais sur un sujet qui, par nature, réclame un large consensus.

La parole et l’action

Par sa pratique, en outre, et par le style de ses interventions, le président français est apparu à plusieurs reprises à contresens de son propre discours. Défenseur d’une Europe intégrée, mais héritier d’institutions gaullistes, le président français multiplie les apparitions solitaires et les prises de position unilatérales dans les zones de crise où une parole commune est attendue.

Cette contradiction entre le discours et la praxis du président français a été soulignée très récemment par l’ECFR à propos de sa visite d’État en Inde. En adoptant « Choose France » pour principal slogan, Emmanuel Macron ne commettait certes aucune faute, ni aucune maladresse : il agissait dans le pur cadre de ses fonctions. Il manquait cependant l’occasion d’agir de façon concertée avec ses partenaires européens, dans un voyage diplomatique dont la portée excède de loin les intérêts français.

Mais c’est surtout au moment de la crise des migrants qu’Emmanuel Macron a manqué l’occasion de proposer une politique concertée à l’échelle de l’Europe. La faiblesse institutionnelle et la solitude italiennes face aux questions migratoires lui ont en effet permis de représenter l’intérêt français sans la moindre concertation et contre l’intérêt italien. Ses prises de position sur la Libye, au cours de déplacements ou de rencontres auxquels aucun de ses homologues européens n’était convié, ont ainsi suscité l’incompréhension, sinon l’indignation d’une partie de l’opinion et de la classe politique italiennes. Pour Patrick Weil, historien et président de Bibliothèques Sans Frontières : « La première chose qu’aurait dû faire Macron, s’il avait réellement été européen, était d’aider les Italiens et les Grecs en première ligne dans la crise migratoire. Il aurait dû proposer son concours aux forces démocratiques et européennes en Italie, les aider dans leur politique migratoire. Il les a simplement abandonnées et il a, ce faisant, alimenté les arguments des europhobes ».

On observe ainsi un réflexe très unilatéral, un inconscient gaulliste au moins formel, dans la façon dont l’actuel président français conduit les affaires politiques européennes et extérieures. Pourtant, comme nous le rappelait Mark Léonard il y a quelques mois : « Ce ne sont pas seulement les institutions qui comptent dans les affaires étrangères. Ce sont des centaines de petites décisions, moins formelles, qui sont considérables dans leurs effets. Il ne faut pas seulement parler européen, il faut agir européen ». 

Or cette ambiguïté paraît d’autant plus dommageable qu’elle met en cause une certaine conception, intégratrice et politique, de la réforme des institutions européennes. Dans l’hypothèse où, au cours des prochaines années, le projet présenté à la Sorbonne ne réussirait pas, la question se poserait de l’évolution du projet européen lui-même, dont le président français a mis en jeu la vision la plus ambitieuse en énonçant si clairement, et si personnellement, son grand dessein réformateur. À moyen terme, l’échec de la refondation proposée par Macron pourrait être lourd de conséquences pour le projet européen dans son ensemble.

Qu’adviendrait-il, sous cette hypothèse, des positions européennes du président français ? En raison même de l’ambiguïté, aujourd’hui latente, entre son discours européen et sa pratique souvent unilatérale, Emmanuel Macron disposerait d’un repli tout trouvé. S’il se trouvait contraint, par la force des choses, à constater l’impasse de son premier dessein européen, Macron pourrait changer le pied sur lequel il danse. Ce repositionnement serait d’autant moins surprenant qu’il ferait écho à des considérations de politique intérieure : la nécessité de tenir en échec la droite française en reprenant certains de ses thèmes traditionnels, face à une gauche mélenchoniste elle-même marquée par le nationalisme.

Emmanuel Macron renouerait ainsi avec une tradition très française : non plus la souveraineté européenne, mais la grandeur de la France ; non plus l’Europe de Jean Monnet, mais celle du général de Gaulle. Plus qu’un pas de côté, ce basculement marquerait un retour en arrière. 

2 commentaires sur “La tentation néogaulliste

Les commentaires sont fermés.