L’Europe qui protège aggiornamento

Nous sommes très heureux de publier ce bref entretien avec Mark Leonard à lire comme mise à jour de son papier, l’Europe qui protège, publié en anglais en août 2017 dont nous avons le plaisir de republier cette semaine la version françaiseScreenshot 2017-08-24 23.44.37


Groupe d’études géopolitiques : Vous avez publié l’article, « L’Europe qui protège: Conceiving the next European Union », en août 2017. Le 26 septembre le président Macron a donné un discours sur l’Europe à La Sorbonne dans lequel il exposait une analyse et un projet d’ensemble qui semble faire écho à plusiers thèmes de votre article. Qu’en avez-vous pensé ? Dans quelle mesure la formulation de ce projet européen est-elle crédible ?

Mark Leonard : Le discours de Macron était tout à fait remarquable. C’était la première fois depuis longtemps que l’on entendait un discours aussi positif, aussi fécond, aussi riche de projets à propos de l’Europe. Le seul discours comparable par son ampleur, depuis longtemps, était celui de Jan Patocka à l’Université de Humboldt. Mais ce discours intervenait avant le « non » des électorats français et néerlandais au référendum de 2005. Il intervenait avant la crise de l’euro, dans un contexte beaucoup plus optimiste. Ce qui est frappant avec le discours de Macron, c’est que son optimisme s’inscrit à rebours du contexte politique actuel, bien plus polarisé, où l’euroscepticisme a partout gagné du terrain, et où l’espoir européen semble avoir reculé.

Le ton était très frappant. Le contenu était aussi très ambitieux. Le discours de La Sorbonne contenait beaucoup de projets, peut-être d’ailleurs un trop grand nombre.

Une première interrogation m’est venue en entendant ce discours : est-il possible de refonder le projet européen dans un si grand nombre de domaines en même temps ? Jusqu’ici, les progrès de la construction européenne étaient plus ponctuels. C’était le marché unique, l’euro, les élargissements successifs, mais on n’a jamais essayé de refonder l’Europe dans un nombre de domaines aussi grand en même temps.

Est-il possible de refonder le projet européen dans un si grand nombre de domaines en même temps ?

La deuxième question est celle des partenaires. Macron a clairement la volonté de faire avancer la construction européenne mais la question est : avec qui ? C’est le grand défi auquel il fait face. Dès le début de sa campagne, il était très clair que sa réponse consiste dans le couple franco-allemand, en inspirant une nouvelle confiance à Berlin.

Réformer la France, la réconcilier avec l’idée européenne, et à travers ces deux actions, rééquilibrer le couple franco-allemand.

Partagez vous l’idée que Macron sera le prochain président de l’Europe, s’il réussit en France — comme le synthétisait la une du Time tout récemment ?

Même s’il réussit, le problème est que la France et l’Allemagne ne peuvent pas faire l’Europe contre les autres États membres. La France n’a traditionnellement pas eu le même succès, ni le même intérêt, quand elle s’est adressée directement à d’autres États membres. L’Allemagne au contraire a joué depuis longtemps ce rôle d’État fédérateur, avec un effort pour construire des coalitions, pour gagner la confiance des petits États membres. La France a souvent essayé de faire l’Europe de manière beaucoup plus unilatérale.

Macron a clairement la volonté de faire avancer la construction européenne mais la question est : « avec qui » ?

Macron est très différent de ses prédécesseurs, il ne mise pas toute sa stratégie européenne sur le couple franco-allemand et il a certainement une chance de créer des partenariats avec d’autres États membres. Mais sa relation avec Allemagne reste à ses yeux l’élément le plus important. Il faudrait développer d’autres relations pour refonder l’Europe. Macron a commencé à le faire, mais c’est assez nouveau pour le système français et le niveau de scepticisme est de plus en plus élevé dans beaucoup d’autres États-membres. Il y a une peur que le franco-allemand se fasse contre les autres, contre les plus petits États, dès lors il devient stratégique de gagner leur confiance.

La situation en Allemagne, les difficultés à composer une coalition, ne fragilisent-elles pas de toute façon le projet d’un approfondissement de la construction européenne ?

Il est clair que Macron a un plan en deux étapes, et qui consiste d’abord à renforcer sa relation avec l’Allemagne. Il commence aussi à voir ce qu’il peut faire à travers les élections européennes, à voir s’il peut construire des mécanismes à partir de Bruxelles. Mais son grand pari porte sur l’Allemagne et en ce sens, les difficultés dans la composition de la nouvelle coalition affectent directement cette stratégie.

Macron a un plan en deux étapes et qui consiste d’abord à renforcer sa relation avec l’Allemagne. Les difficultés dans la composition de la nouvelle coalition affectent directement cette stratégie

L’Allemagne change dramatiquement. La crise des réfugiés a traumatisé la classe politique allemande. On est en pleine réinvention de la politique allemande et l’issue n’est pas claire. Ce qui est certain, c’est que la couleur de la nouvelle coalition, si une nouvelle coalition se forme, aura beaucoup de conséquences, notamment dans le domaine économique. J’ai l’impression que le scénario le plus probable est celui d’une autre grande coalition. Cela ouvrirait des possibilités pour Macron et pour une réforme plus ambitieuse. Le fait que Schäuble ne sera probablement plus ministre des Finances va aussi changer l’état des forces concernant la politique économique.

Je suis encore optimiste, mais la constitution de ce nouveau gouvernement risque de prendre du temps, ce qui va ralentir la réforme européenne. Il y a un an d’ici aux prochaines élections européennes. Il y a également des sujets comme le Brexit, qui vont demander beaucoup d’attention. C’est pourquoi je pense qu’il faut prioriser les réformes les plus importantes.

Quelles seraient alors ces réformes ?

Cette idée d’une « Europe qui protège » est centrale et c’est l’objet de mon article. Il s’agit de donner plus de sécurité aux européens face à l’interdépendance, contre le terrorisme, contre le dumping fiscal et social. La question est celle des moyens.

Il s’agit de donner plus de sécurité aux européens face à l’interdépendance, contre le terrorisme, contre le dumping fiscal et social. La question est celle des moyens.

L’autre pilier de cette refondation est à mon sens la relation de l’Union Européenne avec le reste du monde, ses « affaires étrangères ». Peut-être que cet aspect est encore plus important. On en a vu un début avec la coopération permanente structurée sur la Défense, qui était en fait assez décevante, puisqu’elle n’était pas ambitieuse, sans définir d’engagements précis et effectifs.

L’Europe de la Défense pose par ailleurs une question particulière pour la France. Macron parle beaucoup d’Europe, mais quand il est allé en Libye, il n’a pas associé l’Italie à son déplacement ; quand il s’est déplacé dans le Golfe, l’Allemagne n’était pas invitée. Il y a un réflexe très unilatéral dans les affaires politiques et de défense en France. Si Macron veut être le grand refondateur de l’Europe politique, il faut changer ce réflexe.

La relation de l’Union Européenne avec le reste du monde, ses « affaires étrangères » est un pillier fondamental de la refondation de l’Union Européenne.

Ce ne sont pas seulement les institutions qui comptent dans les affaires étrangères et dans le domaine de la Défense. Ce sont des centaines de petites décisions, moins formelles, qui sont considérables dans leurs effets. Il ne faut pas seulement parler européen, il faut agir européenScreenshot 2017-08-24 23.44.37

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