Trump-l’oeil : l’illusion géopolitique américaine

Trump devra renoncer au trumpisme pour l’emporter sur la Chine

Pour Trump, l’application scrupuleuse de la doctrine « America First » s’est jusqu’ici révélée gagnante sur le plan international. Mais cette stratégie unilatéraliste pourrait démontrer de spectaculaires limites en cas d’aggravation du conflit commercial qui oppose les États-Unis à la Chine.


Au fur et à mesure que la probabilité d’une guerre froide sino-américaine augmente à force de rhétorique hostile, d’un conflit commercial qui va en s’aggravant et de risques grandissants d’affrontement militaire, la question se pose avec acuité : l’équipe du Président Donald Trump a-t-elle élaboré une stratégie gagnante ?

L’attitude de Washington depuis l’investiture de Trump ne laisse guère de doutes sur sa volonté de transformer sa rhétorique d’America First (« l’Amérique d’abord ») en une véritable politique étrangère concentrée sur l’affirmation par la manière forte, l’unilatéralisme et le dédain pour les accords internationaux, même au risque de nuire à la crédibilité des États-Unis.

Aux yeux de Trump, cette nouvelle stratégie globale marche bien. Le retrait des États-Unis de l’Accord de partenariat transpacifique (TPP), un traité multilatéral de libre-échange réunissant 12 nations, de l’accord sur le nucléaire iranien et de l’accord historique de Paris sur le climat ne leur a rien coûté. Au contraire, les droits de douane, les menaces et d’autres tactiques coercitives semblent s’avérer payants. Le Canada et le Mexique ont accepté une version modifiée de l’Accord de libre-échange nord-américain (NAFTA) qui donne un peu plus d’avantages aux États-Unis sur le plan commercial.

La plus belle réussite des partisans de la doctrine d’America First est sans aucun doute la guerre commerciale qu’a initiée Trump contre la Chine. N’ayant pas réussi, au bout de plus d’une décennie d’actions diplomatiques de haut niveau, à persuader Pékin de réformer le capitalisme d’État qui est aux fondements de son économie ni de modifier ses pratiques mercantilistes, Washington a opté pour la confrontation. Trump, qui bénéficie sur ce dossier d’un soutien massif, a assommé la Chine avec des tarifs douaniers sur 250 milliards de dollars d’importations, et il ne compte pas s’arrêter en si bon chemin à moins que la Chine ne se conforme à ses exigences. Bien que l’on puisse critiquer leurs instincts protectionnistes et leurs tactiques unilatérales, Trump et ses guerriers du commerce méritent néanmoins d’être salués pour avoir fait savoir à Pékin que son néomercantilisme ne serait plus toléré.

Abandonner l’unilatéralisme pour contenir la Chine

Maintenant que le conflit sino-américain risque de dégénérer en véritable lutte géopolitique, il est pourtant essentiel que Trump et ses conseillers comprennent qu’ils doivent abandonner le trumpisme pour l’emporter sur la Chine.

Si le trumpisme est par essence unilatéraliste, la doctrine d’America First sera probablement incapable de rallier les alliés dont les États-Unis ont besoin pour augmenter leurs chances de gagner. Au cours de la guerre froide, les États-Unis n’ont pas vaincu l’Union soviétique seuls, mais en organisant une large coalition de nations (majoritairement) démocratiques. Le ciment de cette cohésion était la volonté de Washington d’assumer les coûts des biens publics mondiaux tels que la sécurité collective, des marchés libres et la confiance en un système international fondé sur des règles – c’est-à-dire des valeurs et des institutions totalement antithétiques au trumpisme.

Il est tentant d’imaginer que Trump peut remplacer l’ordre international libéral avec un système centré sur les États-Unis et fondé sur un réseau d’accords bilatéraux entre son pays et les autres nations. Malheureusement, ses objectifs clés seront incompatibles. Si son but géopolitique principal est d’isoler la Chine, les États-Unis seront obligés de proposer à leurs partenaires des conditions intéressantes, et ce même à leurs propres dépens, comme c’était le cas pendant la guerre froide. Dans le cas d’une guerre froide sino-américaine, Washington aurait à améliorer considérablement ses conditions auprès des alliés clés qu’il veut recruter, c’est-à-dire les pays européens : ceux-ci ne sont confrontés à aucune menace militaire chinoise et auraient beaucoup à perdre en emboîtant le pas des États-Unis. Une offre si généreuse amènerait inévitablement la mutinerie des trumpistes les plus intransigeants, qui abhorrent l’idée de faire des sacrifices pour récolter des bénéfices géopolitiques sur le long terme.

Mais si le trumpisme dicte que les États-Unis doivent en toutes circonstances obtenir des conditions plus avantageuses que leurs partenaires, moins d’alliés seraient susceptibles de signer, ce qui rendrait plus difficile d’isoler la Chine. Mettons que les accords bilatéraux ne réussissent pas à faire revenir les emplois industriels ni à réduire le déficit commercial des États-Unis, ce qui arriverait très probablement, la stratégie de Trump perdrait alors le soutien des trumpistes.

La nécessité d’embrasser une posture morale

Le recrutement par les États-Unis d’alliés supplémentaires contre la Chine sera aussi compliqué du fait de l’érosion de l’autorité morale américaine causée par le trumpisme. Selon les partisans du trumpisme, il n’est besoin que de la force pour vaincre la Chine lors d’une guerre froide. Ils oublient que si les États-Unis ont remporté la guerre froide du XXe siècle, c’est surtout parce qu’ils étaient considérés par la majorité de la population mondiale comme une force au service du bien. Auprès de l’opinion publique, les États-Unis étaient une superpuissance altruiste et un phare de liberté et de vertu – même si la réalité ne fut pas toujours à la hauteur de cette vision, par exemple au cours de la guerre du Viêt Nam.

Mais le trumpisme a radicalement dégradé le capital moral américain. Les États-Unis auront du mal à prétendre occuper une position de supériorité morale, même contre le régime de parti unique de la Chine, si les trumpistes continuent à friser l’autoritarisme, conspuer le droit et les accords internationaux, dénigrer la science, provoquer des divisions raciales et saboter les efforts pour combattre le changement climatique.

Les trumpistes intransigeants, qui voient le monde comme une jungle hobbesienne, imaginent peut-être qu’ils peuvent très bien vivre sans le luxe de détenir une autorité morale sur le plan international. Ils doivent y réfléchir à deux fois. Aussi formidable que soit leur puissance, les États-Unis pourraient mal s’en sortir dans une telle jungle. Sans la contrainte du droit international, les États-Unis s’aliéneront rapidement la plupart des pays dans le monde, y compris leurs proches alliés. Aux yeux de la plupart des membres de la communauté internationale, les États-Unis deviendraient alors une puissance dominatrice maléfique et la Chine apparaîtrait comme un frein bienvenu à l’hégémonie américaine. Quand bien même quelques pays seront contraints ou tentés de suivre les États-Unis, les autres n’auront aucun motif de contribuer à une victoire américaine car ils ne veulent pas vivre sous le joug d’un Léviathan qui ne respecte que la puissance brute.

En outre, en raisonnant selon la loi de la jungle, le trumpisme entravera de manière sévère, quoique indirecte, sa capacité à mener une nouvelle guerre froide. Aujourd’hui, la prolifération nucléaire, le terrorisme, le changement climatique, la migration de masse et les autres défis sécuritaires les plus pressants requièrent la coopération internationale. Quand il s’agit de relever ces défis, les actions unilatérales s’avèrent souvent inefficaces, voire contre-productives. Dans un monde hobbesien, les États-Unis pourraient bien être trop occupés par des crises constantes telles que l’arrivée massive de migrants (comme c’est actuellement le cas à la frontière avec le Mexique), des conflits régionaux et des catastrophes naturelles pour concentrer leurs ressources sur la compétition avec la Chine. Même quand l’incendie part de foyers mineurs, les flammes n’épargnent pas le roi de la jungle.

À en juger par leurs actions les plus récentes, par exemple leur décision d’annuler l’historique Traité sur les forces nucléaires à portée intermédiaire (FNI) qui liait les États-Unis et l’URSS, Trump et ses conseillers stratégiques semblent avoir suivi trop loin la doctrine de l’America First pour envisager de changer de cap. Cependant, s’ils veulent bien prendre le temps de réfléchir aux implications d’une telle doctrine dans le contexte d’une guerre froide sino-américaine, ils concluront que le trumpisme est fondamentalement incompatible avec leur victoire.

L’auteur, Minxin Pei, est professeur d’affaires publiques au Claremont McKenna College.

Article original par la Nikkei Asian Review.

La Nikkei Asian Review et l’auteur ne sont pas responsables de la traduction ni de sa qualité.

 

 

Traduction : Raphaël Angieri

Édition : Xavier Thomann, Stéphanie Gadat, Léo Boitel