Pologne et mémoire : les liaisons dangereuses

Le gouvernement et le Parlement polonais ont surpris l’opinion internationale en amendant le 27 juin dernier la “loi de sur la réputation de la Pologne” dont l’adoption avait suscité un tollé diplomatique en février dernier. Réinscrivant ce débat dans le cadre plus large de l’évolution politique de la Pologne post-communiste et de la montée en puissance du PiS, Juliette Bretan donne à voir que ce revirement partiel ne sera sans doute pas assez pour apaiser les relations tendues qu’entretient la Pologne avec ses alliés européens et de l’Alliance atlantique et que la politique mémorielle polonaise est loin de se limiter à cette très controversée “loi sur l’Holocauste”.

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Par Juliette Bretan

Tandis que les condamnations des commentateurs internationaux à l’égard des politiques de plus en plus à droite menées en Pologne se multiplient, l’attitude du pays à l’égard du reste du monde est devenue une préoccupation diplomatique majeure. Le gouvernement au pouvoir continue d’affaiblir les liens du pays avec l’Europe en adoptant des vues conservatrices et étroites, afin d’affirmer l’identité nationale – cette tendance enracinée dans la tumultueuse histoire récente de la Pologne n’a cessé de ressurgir dans les démarches politiques actuelles. Les débats, récemment relancés, autour du projet de loi sur l’Holocauste témoignent des tendances conflictuelles et souvent explosives de la politique polonaise. Mais le parti politique le plus important en Pologne n’est confronté à aucune réelle opposition, ce qui promet un avenir politique incertain. Après son ascension depuis son accès à l’indépendance en 1989, la Pologne se trouverait-t-elle maintenant sur une autre courbe, cette fois descendante ?

Depuis la chute du communisme en 1989, aucun parti polonais n’avait obtenu une victoire aussi importante que celle du parti de droite Droit et Justice (PiS), actuellement au pouvoir, lors des élections nationales de 2015. Il a obtenu une majorité absolue de 235 sièges sur les 460 que compte le Sejm. Ces trois dernières années, les médias occidentaux ont abondamment commenté dans leurs reportages les mesures controversées du PiS, notamment les restrictions importantes imposées aux médias d’État et les tentatives de contrôle du pouvoir judiciaire, tandis que l’UE se débattait pour trouver des compromis qui nuiraient le moins possible à chacune des parties.

Jarosław Kaczyński, tête de proue d’un droite polonaise désormais à son apogée
Ce qui rend la situation plus préoccupante encore, c’est que ces efforts de contrôle ont pour la plupart été échafaudés par Jarosław Kaczyński, une figure de grande envergure : ce simple député du Parlement polonais est également président du PiS. Kaczyński passe le plus clair de son temps à exercer un magistère moral, presque étouffant: il se mêle de tous les dossiers et se comporte de facto en leader du pays. Ce que veut Kaczyński c’est une Quatrième République polonaise, c’est-à-dire une rupture avec l’actuelle Troisième République que certains membres du PiS condamnent comme une pure création post-communiste.
Avant de redevenir simple député, Jaroslaw Kaczyński a atteint en 2006 -2007 les plus hautes sphères de l’Etat quand son frère jumeau Lech (ici à gauche), alors Président, l’a nommé à la tête du Conseil des Ministres.

En effet, les problématiques de la vie politique polonaise d’aujourd’hui sont essentiellement écrites dans les livres d’histoire, la question centrale pour le PiS étant la transition du communisme vers l’indépendance polonaise en 1989. D’après le PiS, l’accord obtenu entre les autorités communistes et l’opposition démocratique après les négociations de la “Table ronde” de 1989 était entaché par les compromis et trahissait l’identité polonaise. En dépit de vingt-neuf années de progrès économique et social en Pologne, ces négociations sont plutôt considérées comme la preuve d’un échec : les concessions accordées aux autorités communistes et la ruine de certains Polonais suite à la politique économique de la “thérapie de choc” révèleraient les manquements de la transition politique. Accusé de poursuivre à la fois une politique de la mémoire et une révision mémorielle,  le PiS se présente ainsi à la nation en bastion voire en sauveur de la souveraineté polonaise après des années de gouvernements instables et de crises politiques.

Les élections qui suivirent immédiatement les négociations furent marquées par des fluctuations de pouvoir entre les partis post-Solidarność et les partis post-communistes. Les héritiers de l’opposition démocratique de Solidarność se fractionnèrent en une multitude de groupes de partis indépendants qui se disputaient le pouvoir, ce qui empêcha à plusieurs reprises l’établissement d’un pouvoir équilibré. Le premier gouvernement à peu près viable émergea en 1997 : cette coalition de centre-droit entre l’AWS et l’UW subit néanmoins des revers en raison d’importantes divisions internes concernant l’entrée dans l’OTAN et l’UE, qui causèrent son effondrement final et précipitèrent sa division en deux partis politiques (le PiS et l’opposition actuelle, la “Plate-forme civique” ou PO).

Kaczyński, qui avait quitté l’AWS pour devenir un membre indépendant lorsque la coalition arriva au pouvoir, travailla avec son frère jumeau Lech à la formation d’un nouveau parti, le PiS. Lech resta à l’AWS et devint ministre de la Justice entre 2000 et 2001, juste avant que le PiS ne fût officiellement créé.

Les deux frères avaient joué un rôle dans les efforts du Solidarność des origines à la fin des années 1980, même si au cours des années 1990 ils dénoncèrent Lech Wałesa et les intellectuels libéraux qui s’étaient mis d’accord avec les Communistes comme des traîtres envers la Pologne : cet argument refit surface en 2016 après la publication de dossiers suggérant une coopération de Wałesa avec la police secrète communiste. Le PiS apparut alors comme une solution à cette prétendue trahison – avec Lech, plus doux, à la présidence du parti, le PiS entreprit de surmonter le rude climat politique polonais du début des années 2000. La présidence passa à Jarosław lorsque Lech devint maire de Varsovie.

À partir de 2005 la politique polonaise entra définitivement dans un bipartisme entre PiS et PO, le premier ayant gagné les élections de l’année avec seulement quelques sièges d’avance. La compétition électorale entre les deux partis politiques de 2005 à  2011 fut d’ailleurs surnommée “Donald contre le canard”, en référence au leader de la PO de l’époque, Donald Tusk, et à la ressemblance entre le nom Kaczyński et le mot polonais pour canard, “kaczka”.

Jarosław refusa de devenir Premier ministre en 2005 afin de soutenir la campagne présidentielle de son frère, une stratégie qui porta ses fruits puisque Lech fut élu président un peu plus tard dans l’année.

Pendant ce temps l’opposition de gauche en Pologne subissait un effondrement catastrophique : la méfiance envers les politiques de gauche, sous-jacente depuis la chute du communisme, éclata publiquement dans les années 2000 en raison de divers scandales, ce qui eut pour conséquence une semi-stagnation de la vie politique polonaise. Le parti de gauche le plus important, le SLD, impliqué dans le scandale de corruption “Rywin-gate” de 2002, ne s’en est jamais remis : les forces politiques les plus importantes aujourd’hui, mis à part le PiS et la PO, se composent d’un cocktail de partis de centres et de droite.

La fin du « multiculturalisme » polonais ?
En 1772, 1793 et 1795, l’Autriche, la Russie et la Prusse se répartissent progressivement les territoires de la République des Deux Nations (fédération aristocrate polono-lituanienne) jusqu’à la disparition de cette dernière : ce sont les « trois partages de la Pologne ».

Comme l’ont également souligné des commentateurs, les cartes retraçant les structures du vote en Pologne suivent l’ancien schisme territorial issu de la division du pays au XVIIIe siècle, ce qui montre que l’histoire, même très ancienne, joue un rôle dans la politique polonaise d’aujourd’hui. La plupart des opinions religieuses semi-nationalistes et conservatrices, de même que la proximité avec les valeurs de PiS, se retrouvent généralement dans la zone russe à l’est, tandis que celles qui caractérisent les idéaux plus libéraux de la PO se trouvent dans le croissant qui était alors sous contrôle prussien et austro-hongrois. Les divisions infrastructurelles et technologiques entre l’Est et l’Ouest dans les années qui suivirent les partitions territoriales ont persisté jusqu’à ce jour, avec des régions plus riches à l’est de l’ancienne frontière, où la diversité et l’urbanisation furent favorisées.

En effet, même après la reconquête de l’indépendance polonaise en 1918, une nouvelle bataille acharnée commença entre idées libérales et conservatrices : les forces semi-autoritaires de Piłsudki défendaient une version du multiculturalisme basée sur le Commonwealth cosmopolite polonais-lituanien, tandis que le clan de Dmowski promouvait une marginalisation des minorités, en particulier dans les régions de l’Est aux frontières contestées. En dépit de la profusion de petits partis et la pléthore de Premiers ministres dans les années qui suivirent immédiatement l’indépendance de la Pologne, le coup d’État en 1926 permit le trucage des élections de 1928 et 1930, afin que les vues de Piłsudki puissent s’imposer. Après la mort de Piłsudki en 1935, la situation des minorités en Pologne devint moins sûre en raison d’une série de mesures préjudiciables imposées à certains groupes. L’impact catastrophique de la guerre et le chaos communiste qui suivirent imposèrent à la Pologne une identité opprimée – le PiS considère que c’est son rôle de restaurer l’ancienne gloire du pays, en promouvant un patriotisme qui ne correspond pas au véritable multiculturalisme de la Pologne d’avant la partition. Au lieu de cela, les chants patriotiques du XIXe siècle sont remis au goût du jour tandis que le pays se plonge dans le martyrologe de la guerre. Le droit de la nation polonaise à disposer d’elle-même serait devenue inébranlable.

Et tout cela s’est encore accentué après la rupture du partenariat sacré entre Jarosław et Lech suite à la mort tragique de ce dernier dans un accident d’avion en 2010. Alors qu’il voyageait en compagnie de plusieurs figures majeures de la politique polonaise pour aller commémorer le massacre de Katyn, une exécution massive de Polonais par les forces soviétiques durant la Seconde Guerre mondiale, leur avion s’est écrasé en raison du mauvais temps, tuant tous les passagers et l’équipage. Comme l’accident survenait en terrain diplomatique miné, on s’inquiéta immédiatement de la cause du crash, tandis que l’on relevait les irrégularités des procédures de vol et des difficultés à mener l’enquête. Après une longue lutte entre les partisans du PiS et les forces de l’opposition concernant l’entretien d’une discrète croix en bois à l’extérieur du Palais présidentiel en l’honneur de Lech, où les membres du PiS qui “défendaient la croix” s’opposaient à son retrait, les allégations se retournèrent contre la PO, suggérant que Tusk avait contribué à l’accident dans le cadre d’un accord avec les autorités russes.

Le projet d’ériger une statue grandeur nature à la mémoire de Lech dans l’un des espaces les plus fréquentés de Varsovie, la place Piłsudki, a également fait l’objet d’une controverse politique, la PO avançant que la création de la statue n’avait ni le soutien des autorités de la ville ni celui des citoyens. Mais cette opposition s’explique peut-être aussi parce que son emplacement sur la place Piłsudki, sous la vaste et stoïque croix papale qui s’y trouve également, mettrait définitivement fin à la saga des “défenseurs de la croix”. Il ne faut pas oublier non plus qu’il s’agit de la statue de Jarosław, son frère jumeau identique.

Vers une emprise totale du PiS sur la Pologne ?
Jarosław Kaczyński à la cérémonie commémorant les trois ans de la mort de son frère jumeau Lech.

Jarosław a encouragé cette commémoration, qui fait presque de Lech un martyr, ce qui a valu à ses efforts politiques une condamnation violente de la part des forces opposées. Il s’est prononcé contre toute personne dont il pense qu’elle pourrait contrevenir à son idée de l’État polonais, définissant ses opposants comme des “rouges”, tout en refusant d’appliquer les décrets de l’UE. La Pologne n’a pas accueilli le quota de réfugiés fixé par l’UE – Jarosław a prétendu que cela causerait une “catastrophe sociale”- et a également ignoré les menaces de l’UE concernant le contrôle des médias et les dommages environnementaux. La Pologne a récemment chuté à un niveau historiquement bas dans le classement de la liberté de la presse, ce qui indique à quel point la situation se dégrade.

De plus, depuis la fin de l’année dernière, c’est l’insipide Mateusz Morawiecki qui s’est vu confier le rôle de Premier ministre : son pouvoir a déjà été remis en question par le controversé “projet de loi sur l’Holocauste”, visant à empêcher que les Polonais ne soient blâmés pour les atrocités nazies. Il semble également qu’il existe d’importantes tensions internes entre Morawiecki et le ministre de la Justice Zbigniew Ziobro – d’après certaines allégations Ziobro voulait saper la position de Morawiecki en encourageant la “loi sur l’Holocauste”, tandis que les concessions de Morawiecki envers l’UE sur les réformes judiciaires polonaises sont destinées à diminuer l’influence de Ziobro.

Les réformes judiciaires elles-mêmes ont été largement dénoncées dans la presse internationale – bien que le PiS ait soutenu qu’il s’agissait d’une méthode de décommunisation, la BBC a souligné que l’un des membres clés du PiS dans cette réforme, Stanisław Piotrowicz, était un procureur de l’ère communiste.

Même les relations du PiS avec le président polonais Andrzej Duda sont menacées. Bien que Duda ait déclaré publiquement qu’il soutenait les valeurs chrétiennes du PiS, son refus de coopérer avec les lois de décommunisation s’est heurté la détermination du parti, même sans son soutien. Néanmoins, l’approche des élections présidentielles pourrait bien faire retourner Duda à la ligne du parti, ce qui éliminerait ce dernier obstacle à l’emprise du PiS sur le pays.

Le 19 octobre 2017, un père de famille âgé d’une cinquante années, Piotr Szczęsny, a entrepris le long voyage depuis le sud de la Pologne vers Varsovie. Distribuant des tracts condamnant le PiS sur la place du célèbre Palais de la Culture et de la Science, il s’est ensuite arrêté pour allumer un haut-parleur diffusant la chanson Kocham wolność (I love freedom) de Chłopcy z Placu Broni, s’est arrosé de liquide inflammable avant de s’immoler par le feu. Il est mort à l’hôpital dix jours plus tard. Ses tracts comprenaient une lettre au sujet de son suicide, qui proclamait :

“Vous devez changer ce pouvoir dès que possible, avant qu’il ne détruise complètement notre pays ; avant de nous priver complètement de la liberté. Et j’aime la liberté par-dessus tout. C’est pourquoi j’ai décidé de m’auto-immoler et j’espère que ma mort ébranlera la conscience de nombreuses personnes, que la société se réveillera et que vous n’attendrez pas ce que les politiciens feront pour vous – parce qu’ils ne feront rien ! Réveillez-vous ! Il n’est pas trop tard !”

Mais, étant donné le rôle vital que joue l’histoire tumultueuse de la Pologne dans les développements politiques actuels, il est peut-être trop tard pour changer quoi que ce soit. La politique mémorielle est une politique de rétention – et la rétention de l’identité passée de la Pologne ne disparaîtra pas de sitôtScreenshot 2017-08-24 23.44.37

Traduit de l’anglais par Etty Januel