10 points sur l’élection générale en Malaisie

Ce 9 mai se tient la quatorzième élection générale de Malaisie. Entre scandale de corruption et manipulation de la démocratie, ce scrutin est le plus incertain que le pays ait connu depuis son indépendance en 1957.


Par Lola Bondu

1. Qu’est ce que l’élection générale en Malaisie ?

Dans cette monarchie parlementaire, le résultat de l’élection générale permet de composer la Chambre des représentants et ainsi de choisir un Premier ministre. La quatorzième élection malaisienne générale se tient ce mercredi 9 mai, moins d’un mois après la dissolution du Parlement et après seulement 11 jours de campagne.

14,9 millions de votants sont appelés aux urnes pour ces législatives légèrement anticipées : en effet, le treizième Parlement malaisien aurait été automatiquement dissous le 24 juin, cinq ans après sa première session.

Najib Razak, Premier ministre de la Malaisie depuis 2009, faisant campagne pour le compte du BN lors de la treizième élection générale

Directement inspiré du modèle britannique – le Royaume-Uni s’est retiré de la Malaisie en 1957 -, ce scrutin uninominal à un tour élit les 222 membres de cette Chambre. Ce système est simple à mettre en place, mais il est généralement considéré comme peu juste. C’est ainsi qu’en 2013, lors de la treizième édition des élections législatives, le Premier ministre Najib Razak et sa coalition Barisan Nasional (BN, ou « Front national ») ont été reconduits à la tête du pays avec 133 sièges sur 222. Ils n’avaient pourtant pas obtenu la moitié des voix, ce qui constituait une première : en 60 ans passés à la tête de la Malaisie, la coalition du BN avait auparavant toujours remporté la majorité des votes.

2. Qui compose l’opposition ?

Les élections législatives de 2013 avaient été marquées par l’existence d’une opposition unie face à la domination de la coalition Barisan Nasional, ainsi qu’un « tsunami chinois » – selon les termes de Najib Razak –, puisque la minorité chinoise avait majoritairement voté pour le Democratic Action Party, membre de l’opposition.

En 2018, l’opposition est divisée. Le principal rival de BN reste Pakatan Harapan (PH, ou «Pacte de l’espoir »), une coalition menée par le Parti pour la justice du peuple (PKR) et l’ancien vice-premier ministre Anwar Ibrahim, accusé de « sodomie » et emprisonné depuis 2015. Au sein de cette coalition, le traditionnel Parti islamique malaisien (PAS) a finalement choisi de présenter son propre candidat au poste de Premier ministre. En outre, la coalition est fragilisée depuis l’arrestation de son leader, qui devrait sortir de prison le 8 juin.

En 2013, le Premier ministre Najib Razak (à droite) paie une visite de santé à son ancien mentor, Mahathir Mohamad, aujourd’hui principale figure de l’opposition

Mahathir Mohamad porte désormais la casquette de candidat par intérim pour le Pacte de l’espoir. Ce nom n’est pas inconnu en Malaisie, puisque c’est un ancien Premier ministre. Ancien mentor de Najib Razak, l’actuel chef du gouvernement, Mahathir détient le record de longévité (1981-2003) à la tête de la Malaisie. C’était à l’époque sous le drapeau de la coalition Barisan Nasional. Il dominait tellement la scène politique qu’il a été surnommé « Dr M. ». Ainsi, sa candidature sous les couleurs de l’opposition a été qualifiée par la presse de « retour improbable ». Il y a vingt ans, Mahathir et Anwar se considéraient comme des ennemis politiques et leur alliance face à Najib Razak a de quoi surprendre. Mahathir, bientôt 93 ans, représenterait Anwar jusqu’à ce qu’il sorte de prison et redevienne éligible. « Le but est de se débarrasser de ce gouvernement. Il [Anwar] veut se débarrasser de Najib et je veux me débarrasser de Najib, a déclaré Mahathir à CNN. Si l’on veut y arriver, on doit travailler ensemble. »

3. Que représente Mahathir aux yeux des Malaisiens ?

L’ère Mahathir est composée de deux facettes. Pile, il était le chef du gouvernement lorsque la Malaisie a connu sa période de très fort développement économique dans les années 1990. Face, c’est une figure autoritaire qui limitait la liberté d’expression et diffusait ses « valeurs asiatiques », une théorie qui placerait le respect de l’autorité et du bien collectif devant le concept dit « occidental » des droits de l’Homme.

« Dr M. » est également l’architecte du renouveau identitaire malais. La Malaisie est ethniquement composée à 70% de Malais, ethnie majoritairement musulmane, 20% de Chinois, bouddhistes, taoïstes et chrétiens, et 10% d’Indiens et hindous. Lorsque les Britanniques étaient présents sur le territoire, les Malais étaient discriminés au profit de l’immigration chinoise et indienne, encouragée par les Britanniques et privilégiée dans les hautes sphères de l’administration coloniale.

Lorsqu’il exerçait le pouvoir, l’ancien Premier ministre a mené une politique de réaffirmation de l’identité des Malais, politique vue comme une forme d’exclusion des minorités du pays. Mahathir est encore très populaire auprès de l’ethnie malaise et de la population rurale, qui estiment que le Pacte de l’espoir n’est pas favorable aux droits des Malais. Avec « Dr M. », la coalition d’opposition grignote de plus en plus de voix, même dans les territoires où Barisan Nasional est largement dominant.

Malgré le passé autoritaire du candidat, les partisans de l’opposition en désaccord avec les anciennes politiques de Mahathir préfèrent que Barisan Nasional perde, pour « le bien de la démocratie ».

4. L’élection est-elle jouée d’avance ?

Depuis son indépendance en 1957, la Malaisie n’a connu que la coalition Barisan Nasional au pouvoir. Najib Razak, Premier ministre depuis 2009, a mené BN à la victoire en 2013. De l’autre côté, l’opposition est divisée. La scission du parti islamique PAS avec la coalition ferait ainsi perdre le soutien de certains territoires comme l’État de Selangor. Au regard des derniers sondages, il ne semblerait pas y avoir beaucoup de doutes sur le résultat final. D’autant plus qu’à chaque élection, le parti de Najib Razak est accusé de bourrer les urnes et de faire voter des électeurs fantômes.

Malgré tout, cette quatorzième élection générale est la plus disputée de toutes : près 65% des sièges sont susceptibles d’être perdus par le pouvoir en place, contre 50% lors des dernières législatives. En outre, en 2013, Barisan Nasional s’est maintenu au pouvoir, sans pour autant remporter la majorité des votes. Mais le vrai coup dur intervient avec une affaire de corruption, appelé 1MDB, qui entache Najib Razak. La cote de confiance du Premier ministre est désormais en chute libre.

5. Qu’est ce que le scandale 1MDB ?

1MDB est l’acronyme de 1Malaysian Development Berhad, un fonds souverain malaisien lancé par Najib Razak en 2009. Il avait pour objectif de transformer Kuala Lumpur, capitale du pays, en pôle financier régional et de stimuler l’économie malaisienne via des investissements stratégiques. En 2015, un lanceur d’alerte suisse, Xavier Justo, révèle des centaines de milliers d’e-mails et de documents : le fonds souverain aurait été pillé de plusieurs milliards de dollars par ses propres dirigeants.

Une enquête américaine, menée par le FBI, estime que le pillage atteint plus de 3,5 milliards de dollars entre 2009 et 2015. Cet argent a été récupéré par des officiels au plus haut sommet de l’État. Najib Razak a directement été accusé lorsqu’un transfert bancaire de 681 millions de dollars vers son compte personnel a été découvert – une somme qui serait une donation de la famille royale d’Arabie saoudite, selon la défense du Premier ministre. Selon l’avocat Eric Paulsen, directeur de l’organisation pour les droits de l’Homme en Malaisie Avocats pour la liberté, « ces dix dernières années, nous avons atteint un niveau de corruption jamais vu auparavant ».

Ce scandale profite directement à l’opposition, qui accuse Najib Razak d’être un « kleptocrate ». Ce serait même la raison pour laquelle Mahathir aurait choisi de se présenter face à son ancien dauphin. « Je crois que c’est un boulot que je dois faire. Je ne peux pas accepter que ce pays soit détruit par des égoïstes qui ne pensent qu’à eux… qui volent l’argent de l’Etat », a-t-il expliqué à CNN.

6. Quels sont les territoires clé du scrutin ?

Différentes régions de Malaisie sont à observer de près lors de cette quatorzième élection générale.

  • Il y a d’abord l’État de Kedah, d’où Mahathir est originaire. En 2013, Barisan Nasional a récupéré ce territoire tenu auparavant par le parti islamique PAS.
  • Ensuite, le nord-est de l’État de Kelantan, où les questions d’identité et de traditions se posent de façon aiguë, est dirigé par le PAS depuis 1990. Mais en sortant de la coalition d’opposition, le parti s’est affaibli et pourrait perdre cet état stratégique au profit de Barisan Nasional.
  • L’État de Selangor pourrait également basculer vers BN. Le départ de PAS de la coalition annonce une forte bataille dans l’état le plus riche de Malaisie, actuellement tenu par l’opposition.
  • Enfin, Johor, décrite jusqu’ici comme une forteresse pour BN, est aussi un bastion stratégique : c’est l’État d’origine de l’ancien Premier ministre Muhyiddin Yassin, aujourd’hui l’un des représentants du Pacte de l’espoir.
  • Même chose pour Sabah, où l’ex-leader du parti de Najib Razak et Ministre du développement régional et rural, Mohd Shafie Apdal, mène l’opposition sur place.
  • Quant à l’État de Sarawak, aux volontés indépendantistes, les sondages montrent que la population se détourne des filiales locales de Barisan Nasional.
7. Comment le parti au pouvoir manipule-t-il la démocratie ?

Entre censure, électeurs fantômes et emprisonnement de l’opposition, la coalition Barisan Nasional manipule largement la démocratie malaisienne afin de se maintenir au pouvoir. Exemple le plus récent : la date des élections. Une fois le Parlement dissous, le scrutin doit avoir lieu dans les soixante jours. La date est choisie par le pouvoir et la campagne court ensuite sur une dizaine de jours seulement. Alors que le parti à la tête de l’État peut se préparer en amont puisqu’il connaît officieusement la date, l’opposition est prise de vitesse. Avant la dissolution du Parlement, des journalistes observaient ainsi que les militants de Barisan Nasional étaient déjà en possession de matériel de campagne et semblaient déjà prêts, dans l’attente de l’annonce officielle de la tenue des élections.

L’adoption, le 2 avril dernier, d’une loi punissant les fake news dans les médias et sur les réseaux sociaux est également vue comme une nouvelle infraction à la liberté de la presse. Le texte irait ainsi à l’encontre de la diffusion d’informations relative au scandale 1MDB. Autre exemple, deux jours plus tard : le 4 avril, le pouvoir a annoncé l’impossibilité d’enregistrer la coalition d’opposition à cause d’un « papier manquant ». Il en fut de même pour celle du parti de Mahathir le lendemain. Prise de court, l’opposition s’est finalement présentée sous la bannière du parti d’Anwar Ibrahim. « Paradoxalement, cette manipulation a permis de créer une forte unité entre tous les candidats de l’opposition. Alors que leur plus gros problème était les rivalités internes, ils ont été obligés d’anticiper et de négocier», analyse Sophie Lemière, spécialiste de la Malaisie, dans Libération.

8. Quels sont les enjeux démocratiques actuels en Malaisie ?

Un récent rapport régional sur la démocratie – « Democracy in Southeast Asia: Achievements, Challenges and Prospects », réalisé par la commission des droits de l’Homme de Malaisie et par la Fondation Kofi Annan – établit la défiance des Malaisiens envers le processus des élections et la Commission électorale, qu’ils estiment trop dépendante du pouvoir.

Le document souligne le désir de la population que les institutions gagnent en transparence, alors que le scandale de corruption 1MDB est encore tout frais. D’autres questions sont omniprésentes lorsqu’on interroge les représentations de la démocratie des Malaisiens : les restrictions des libertés civiles, l’application sélective des lois sur la sécurité et les limites du système électoral.

Enfin, le rapport constate un manque de confiance dans les médias de masse, aux mains du parti au pouvoir et la prolifération d’un discours racial suite à la polarisation des ethnies.

9. Pourquoi Najib Razak est-il en quête de légitimité ?

Le rapport cité précédemment montre comment une part du peuple malaisien se défie de ses institutions. C’est en particulier le scandale de corruption 1MDB, touchant directement les dirigeants du pays, qui a profondément entamé la confiance de la population, malgré la censure. Aux yeux des personnes âgées, l’affaire 1MDB ne serait qu’un mensonge. Mais les nouvelles générations ont largement manifesté dans les rues de Kuala Lumpur en 2015. Face au choix que propose le scrutin du 9 mai – un Premier ministre entaché par une affaire de corruption et une ancienne figure autoritaire de 92 ans –, les jeunes électeurs ont lancé un mouvement pour ne déposer que des bulletins nuls dans les urnes. Une façon de protester contre les politiques étatiques.

Même s’il n’y a que peu de doutes sur le résultat final de cette quatorzième élection générale, une victoire de la coalition Barisan Nasional n’est pas synonyme de confiance dans le gouvernement. La légitimité de Najib Razak au pouvoir sera proportionnelle au nombre de votes favorables recueillis. D’autant que son prédécesseur, l’ancien Premier ministre Abdullah Badawi, a démissionné de son poste en 2008, lorsque BN a perdu sa large majorité (deux tiers des sièges de la Chambre, contre 140 après le scrutin). Enfin, une très faible légitimité de Najib Razak après le scrutin amènerait des personnalités politiques à entrer dans la bataille pour la tête du gouvernement, comme l’actuel Vice-Premier ministre, Ahmad Zahid Hamidi.

10. Quels sont les thèmes principaux de campagne ?

Récemment, les Malaisiens ont vu le coût de la vie fortement augmenter. En 2017, l’inflation a atteint un niveau qui n’avait pas été enregistré depuis plus de huit ans. Elle vient s’ajouter à une taxe sur la consommation de 6%, la « taxe de biens et de services », mise en place en 2015 et très impopulaire. Pour pallier ces motifs de mécontentement, Najib Razak a annoncé une baisse des taxes pour le budget 2018. Du côté de l’opposition, on promet de supprimer la taxe sur la consommation dans les 100 premiers jours suivant l’élection.

Les thématiques de liberté de parole et d’abus de pouvoir sont également omniprésentes.

Au regard des programmes, on constate que le Pacte de l’espoir semble plus s’intéresser aux questions de politique étrangère que Barisan Nasional : trois pages du manifeste de l’opposition y sont consacrées : elles défendent entre autres un rôle plus actif au sein de l’Asean, l’organisation régionale d’Asie du Sud-Est et le soutien aux Rohingya, minorité persécutée au nord du Myanmar. La coalition au pouvoir ne traite pas séparément ces questions dans son programme et les inclut dans le chapitre sur la souveraineté et la sécurité.

On retrouve tout de même des références aux questions humanitaires dans les deux programmes, puisque le positionnement de la Malaisie à ce propos accroît son leadership régional. « Notre objectif n’est pas moins que celui de faire partie des premières nations du monde », a ainsi lancé Najib Razak lors d’un discours, fier que le PIB du pays ait dépassé les attentes du FMI.

A noter toutefois que le poids régional proéminent de la République populaire de Chine joue aussi un certain rôle dans ces élections législatives. Alors que la Chine est très présente dans les investissements en Malaisie, les liens entre le gouvernement chinois et celui de Najib Razak sont très étroits – ce qui a déclenché des protestations nationalistes en Malaisie. Un changement de leadership pourrait donc également retentir dans les relations et les affaires au niveau régionalScreenshot 2017-08-24 23.44.37