Le vote Poutine

Carte de Dario Inguisto, commentaire de Théo Lefloch

 


 

Le 18 mars 2018, Vladimir Poutine a obtenu, sans surprise, le plébiscite de la population russe aux élections présidentielles, demeurant ainsi à la fonction suprême pour six années supplémentaires, jusqu’en 2024. Le Président russe n’en demandait pas davantage : réélu avec son meilleur score historique, soit 76,69% des suffrages exprimés, et une participation de 68,5%, sa consécration marque aussi l’anéantissement d’une opposition reléguée au rôle de simple figurante. Cette disqualification de l’opposition a entraîné une hausse de l’abstention.

Les origines de ce succès sont diverses. Elles peuvent paraître paradoxales, tant s’est intensifié depuis 2014, sur fond de difficultés économiques, le mécontentement populaire, vis-à-vis de services sociaux souvent inefficaces, d’inégalités sociales considérables ou d’une corruption endémique, y compris au sein des hautes sphères du pouvoir au point que 79% des Russes estiment touchées par le fléau. L’explication de ce paradoxe est à chercher, entre autres, du côté des traditions politiques de la Russie. Vladimir Poutine est parvenu à dissocier ces mécontentements de ses propres responsabilités : manœuvre somme toute très commode dans un Etat où peine encore à émerger le concept de Contrat social. L’exécutif ne se reconnaît traditionnellement pas d’obligations vis-à-vis du peuple, vis-à-vis duquel il s’est toujours largement distancié. Les Russes ne saisissent pas, comme le relève par exemple Tatiana Kastouéva-Jean, le lien entre une politique étrangère coûteuse et augmentation de leurs impôts. [1]

Ce sont plutôt les gouverneurs régionaux qui, en Russie, assument la fonction – ingrate – d’exutoire à la colère sociale. Les récentes protestations contre la décharge de Volokolamsk, petite ville située à l’ouest de capitale, au cours desquels les manifestants ont demandé la démission du chef de la région de Moscou Andreï Vorobiov, l’ont encore démontré. Cependant, les inégalités socio-économiques entre les régions de Russie ont un impact sur les pratiques et les choix électoraux des Russes, qui bien qu’imperceptibles, varient d’un Oblast, d’une République ou d’un Kraï à l’autre.

S’il est robuste, le consensus politique noué autour de la personne Vladimir Poutine demeure par conséquent imparfait. La carte électorale de 2018 révèle, derrière son apparente monotonie, certaines discontinuités dans le paysage électoral russe. Elles sont liées en grande partie à des facteurs socio-économiques et politiques, elles dessinent, schématiquement, quatre grandes catégories régionales. Plusieurs conclusions peuvent en être tirées

La Russie des grandes villes : Les deux villes fédérales de Moscou et de Saint-Pétersbourg, qui concentrent respectivement 20,67% et 5,4% du PIB russe en 2016 (soit les deux sujets fédéraux les plus dynamiques du pays), regroupent aussi l’une des populations les mieux éduquées et les plus aisées du pays. Si Vladimir Poutine a effectué à Moscou et Saint-Pétersbourg des scores proches de la moyenne nationale, soit 70,88% et 75,01% des suffrages exprimés, le taux de participation y est cependant l’un des plus bas du pays : il s’élève respectivement à 59,95% et 63,87%. En valeur absolue, 42,25% des électeurs moscovites et 47,17% des électeurs pétersbourgeois ont ainsi réitéré leur soutien à Vladimir Poutine. Un succès finalement plus contrasté que ne le laissent croire les scores du Président sortant dans les deux capitales historiques de la Russie. Cette forte abstention urbaine est liée en grande partie à l’apolitisme d’une population plus jeune, plus éduquée et plus occidentalisée, qui n’a pas trouvé dans les candidats de l’opposition d’alternative crédible à la Présidence de la Russie. Il n’est pas établi que les appels à l’abstention d’Alexeï Navalny aient véritablement pesé dans la balance, l’évolution de la participation entre 2012 et 2018 étant finalement très mince.

Les pôles de prospérité : Les Russes de Sibérie occidentale, région reculée et dépeuplée située entre l’Oural et l’Ienisseï et regroupant des entités comme la Iamalo-Nénetsie, ont été voter en masse en faveur du président sortant. Cet engouement pour la personne de Vladimir Poutine s’explique en grande partie par la qualité du niveau de vie (il est autant, voir plus élevé qu’à Moscou), en grande partie issue de l’exploitation des gisements pétroliers et gaziers arctiques. Ce plébiscite, bâti sur les richesses tirées de l’exportation de matières premières s’est révélé, malgré des cours pétroliers et gaziers en dents de scie et la reconduction de l’accord sur les quotas de production entre la Russie et l’OPEP, relativement stable en Iamalo-Nénetsie (où elle enregistre une chute de 2%, pour arriver à 91,9%), et même en augmentation dans l’Okroug voisin des Khantys-Mansis, où elle atteint désormais 70%. Il est donc présomptueux de vouloir établir un lien mathématique et court-termiste entre prix du baril et orientation des votes dans les régions pétrolières.

Les sultanats électoraux : Particularité russe conceptualisée par Dimitri Orechkine, les « sultanats électoraux » sont des régions administratives dans lesquels la participation et les scores pro-Poutine battent tous les records. S’ils se trouvent essentiellement dans le Caucase (Tchétchénie, Daghestan, Ingouchie etc.), ces sultanats sont essaimés sur l’ensemble du territoire de la Russie, comme au Tatarstan, Kemerovo, dans le Touva et même en Extrême-Orient, où le taux de participation dépasse généralement les 80%. Ces régions sont tenues par des gouverneurs forts, généralement non élus (comme Ramzan Kadyrov en Tchétchénie), qui manifestent leur soutien au Kremlin en poussant aux urnes leurs électeurs par des méthodes coercitives ou incitatives. Les gouverneurs les plus zélés ont recours à des méthodes détournées, sinon au bourrage d’urnes, afin de s’assurer de ces résultats. Il est cependant peu probable qu’ils agissent sur les instructions d’un exécutif qui était assuré, dans l’absolu, de sa reconduction au pouvoir pour les six prochaines années. Plus que d’une élection démocratique, ces dirigeants entendent essentiellement assurer le Président de leur allégeance, moyennant, en retour de forts subsides régionaux – comme en Crimée.

Les régions court-circuitées : Sans surprise, les régions regroupant une population déshéritée, notamment en termes de PIB (PPP) par habitants, ont été moins enclines à réélire Vladimir Poutine. Il s’agit d’une des régions européennes et baltiques, comme l’Oblast de Tver ou la République de Carélie, où la participation ne dépasse pas les 57%. L’autre pôle abstentionniste se trouve au sud, dans la région proche du Kazakhstan et de l’Altaï, et la région du Baïkal, où les autorités ne possèdent pas de « ressources administratives » suffisantes pour mobiliser les électeurs et les guider vers les urnes, à l’instar des sultanats électoraux. Passé le souffle patriotique lié à l’annexion de la Crimée et plus globalement au retour de la Russie sur la scène internationale, cette Russie profonde, vieillissante et appauvrie attend désormais des autorités qu’elles agissent sur un plan plus strictement social et économique.

 


[1] KASTOUEVA-JEAN, Tatiana, « La Russie de Poutine en 100 questions », Tallandier, 2017