Les Élections italiennes vues de la Méditerranée.

Par l’équipe du GEG Méditerranée

Qui pour gouverner l’Italie à l’issue de ces élections ?

L’effondrement du Parti démocrate fut plus important que prévu. Le Mouvement 5 étoiles est devenu le premier parti du Parlement, même s’il reste devancé de peu par la coalition de la Ligue du Nord et Forza Italia. De ces élections ressortent un résultat : elles sont un triomphe dans les urnes pour le M5S. Toutefois, ce dernier n’ayant pas de majorité dans les deux Chambres, ils n’ont pas la possibilité de former un gouvernement. Trois possibilités s’offrent alors à l’Italie : un gouvernement pro tempore, dans le but de faire une nouvelle loi électorale permettant de voter à nouveau dans les prochains mois; une alliance entre le Mouvement Cinq Etoiles et le centre-gauche ; ou un gouvernement dit Frankenstein, constitué des populistes de la Ligue du Nord et du Mouvement cinq étoiles.

 

Comment expliquer la percée du M5S ainsi que de la Liga ?

En analysant la géographie du vote, les Cinq Etoiles ont récupéré les électeurs perdus par la gauche. Ils ont gagné dans la partie méridionale du pays face au centre droit, alors que la Ligue du nord de Salvini s’est imposée au nord. La carte du vote dessine alors deux mondes éloignés : un pays divisé entre ceux qui sont favorables à une flat tax et ceux aspirant au revenu universel. L’Italie sort fracturée en deux blocs électoraux qui mettent en évidence une fracture à la fois géographique, économique et socio-culturelle.

Les résultats des élections montrent que le ventre mou de l’Europe sera difficile à gouverner. Sans un gouvernement stable ou fort ces prochains mois, l’insignifiance politique risque fortement de la reléguer aux marges de l’Europe. De plus, le risque que se développe dans le pays un complexe de Cendrillon de l’Eurozone est concret. En effet, le rythme d’achats de titres (quantitative easing) devrait être moins soutenu, passant de 60 milliards par mois jusqu’à la fin de 2017 à 30 (la BCE a acheté 334 milliards de titres italiens). Aussi, le Conseil des gouverneurs de la BCE a décidé d’annuler la formule avec laquelle il s’était engagé à intervenir en termes de quantitative easing en cas de dégradation de l’économie fragilise la position italienne. L’expansion à travers les achats de titres mettra fin à ce que l’on a appelé le « easing biais », l’orientation accommodante.

 

Quelles sont les différentes réactions dans le continent, entre euroscepticisme et européisme ?

La situation politique italienne n’est pas encore alarmante pour Emmanuel Macron. Les affaires courantes restent gérées par Paolo Gentiloni, avec qui le président français a tissé des relations privilégiées. Le ton anti-bruxellois s’est également atténué. Ces résultats électoraux sont cependant une épine dans le pied de l’Union européenne et de la France : la relance de l’Europe, tracée par le président français lors de son discours solennel à La Sorbonne, est devenue plus compliquée. L’idée de Macron était de relancer l’Union européenne, mais en l’absence prévisible de l’Italie ces prochains mois, la France (qui tente déjà de s’assurer du soutien à moyen et long terme de Berlin) perdra un soutien de poids en Europe dans son opposition à un front du « Non à une U.E. plus intégrée » dirigé par les Pays-Bas avec la Suède, la Finlande, la Danemark, l’Irlande et les trois pays baltes.

La victoire des partis eurosceptiques est également une satisfaction pour Marine Le Pen et Nigel Farage, ainsi que la Russie, qui espèrent qu’une nouvelle période permettant de supprimer les sanctions s’annonce. Selon le Président de la Commission des affaires extérieures de la Douma : ‘’ces résultats permettront aux rapports italo-russes de progresser’’.

Nous avons examiné les élections italiennes vues de quatre pays clés de la Méditerranée : la Libye, l’Espagne, le Portugal et la Turquie.

 

Quelle a été la politique menée par le gouvernement italien en Libye ?

Comme l’a évoqué aussi Emmanuel Macron, le flux de migrants irréguliers traversant la Libye et parvenant aux côtes italiennes a joué un rôle crucial dans la défaite des partis centristes italiens lors de ces élections. La politique libyenne sous Paolo Gentiloni était menée par le ministre de l’intérieur Marco Minniti. Cette stratégie avait cinq caractéristiques. Tout d’abord, Marco Minniti ne suggérait jamais la création de camps d’internement permettant de pérenniser la population de migrants sur le sol libyen. L’Italie menait par ailleurs plusieurs initiatives humanitaires louables qu’aucun autre pays occidental n’a même envisagé à l’égard des Libyens et des migrants en Libye. En revanche, Rome, dirigée par le Partito Democratico, n’hésitait pas non plus à orchestrer des interférences multiples, agressives et poussées dans l’ouest libyen de sorte que diminuent les flux humains à tout prix. Les conséquences néfastes, parfois mortifères, de ces interférences en Libye n’ont guère arrêté le gouvernement de Paolo Gentiloni. Enfin, l’Italie est aujourd’hui présente militairement en Libye et au Niger. Le calcul politique était aisé : une diminution notable des statistiques migratoires serait réalisée avant les élections afin de les remporter. Si la réduction a bien été réalisée, les résultats n’ont pas été ceux escomptés. Matteo Salvini a ainsi déploré et diabolisé le flux migratoire mais a eu également l’intelligence de ne jamais proposer de solution. Les Italiens sont en colère et donc insensibles à la position mixte et hybride du Parti démocratique.

Aujourd’hui, après le séisme du 4 mars, à quoi peut-on s’attendre concernant la Libye ?

Le scénario le plus probable est un affermissement des méthodes Minniti, quel que soit leur caractère délétère et court-termiste. Les mesures humanitaires de Marco Minniti, elles, pourraient être abandonnées (ce qui pourrait provoquer de dangereux chocs de l’autre côté de la Méditerranée). Le nouveau gouvernement italien cherchera sans doute à accroître son activisme militaire en Libye. Enfin, les fameux camps d’internement permanents sur le sol libyen pourraient faire leur apparition dans le discours de Rome. Leur appellation officielle sera sans doute enjolivée (“villages de travail” ( ?), par exemple) mais dans les faits, le gouvernement italien devrait suivre désormais un raisonnement similaire à celui de beaucoup de politiciens d’extrême-droite s’étant déjà exprimé sur la question des migrants en Libye.

 

Les élections italiennes sont-elles un événement de second rang en Espagne, au vu d’une politique intérieure agitée ?

Si les élections italiennes pour l’Espagne sont très importantes, le principal enjeu dans le pays est complètement différent : c’est la question catalane et non la migratoire qui structure les diverses positions politiques dans le pays. Alors que le mouvement indépendantiste catalan semble chercher son second souffle, les élections italiennes semblent désormais devenir le principal événement politique au sein de l’Union Européenne relevant plus ou moins directement d’un euroscepticisme. En effet, tant par leur proximité temporelle que par l’importance du pays (troisième économie de la zone euro), les résultats de la semaine passée relancent des inquiétudes dans les milieux financiers et europhiles, que la victoire d’Emmanuel Macron aux dernières élections présidentielles françaises avait paru dissiper, ou tout du moins atténuer.

Ces élections ont été suivies de très près en Espagne. En effet, de nombreux points communs existent entre les deux pays : les conséquences d’une forte crise socio-économique ont ensuite généré une crise politique majeure. Il s’agit aussi de préciser que l’Italie et l’Espagne sont respectivement les deux pays de l’Union européenne où les inégalités inter-régionales sont les plus fortes. Cela n’est pas sans conséquence sur les résultats des élections italiennes (partition nord-sud très nette) mais aussi dans le cas de la crise catalane. Le fait qu’aucun parti n’est parvenu à obtenir une majorité absolue fait également écho à la situation espagnole, comme plus particulièrement catalane. Comment envisager la gouvernabilité du pays ? Il est alors intéressant de noter que parmi les issues envisagées (pacte anti-européen entre le Mouvement 5 Etoiles et la Liga, pacte d’Etat dirigé par le Président de la République ou présidence à l’italienne, c’est-à-dire un ralliement de 56 députés supplémentaires au parti ce Centre-droit), la première est celle inspirée de l’anti-modèle espagnol, fait de multiples pactes entre les principaux partis. Il faut cependant rappeler que si l’Espagne put être gouvernée par le Parti Populaire durant plusieurs mois sans obtenir de majorité, faute d’alliance à la Chambre, cela est une conséquence des Lois pour la Réforme Politique, votées en 1977 et toujours en vigueur.

 

Face à une crise migratoire majeure, les répercussions sur la politique intérieure de ces deux pays méditerranéens est-elle identique ?

Un mot semble revenir constamment dans les analyses, madrilènes comme barcelonaises, indépendantistes comme souverainistes, républicains comme conservateurs, c’est celui de populisme. Ce sont les populismes qui auraient sans conteste gagné les élections en Italie. Diverses thématiques sont certes récurrentes. L’immigration en provenance d’Afrique du Nord a fortement influencé ces résultats. Si l’Espagne fait aussi face à d’importants flux migratoires, cette question semble moins peser sur l’échiquier politique national. L’héritage du franquisme et de la Transition démocratique, la corruption, les autonomies, les politiques de redistribution sont les éléments polarisateurs du champ électoral espagnol. Si le thème de l’immigration a pu être mobilisé lors de la crise catalane par les indépendantistes à leur avantage, il reste beaucoup moins important, en termes de représentation dans l’espace public national. Toutefois, les manifestations de ces derniers jours, dans le quartier de Lavapiés, à Madrid, à la suite du décès d’un individu de nationalité sénégalaise a mis en évidence le problème de l’accueil des migrants. La question de l’insertion des personnes étrangères au sein du marché du travail, en particulier d’origine africaine, du rapport aux forces de l’ordre et plus largement la responsabilité de l’Union européenne sont les points les plus fréquemment évoqués. Il est intéressant de noter que l’immigration latino-américaine et européenne, d’une part et africaine d’autre part, ne font pas du tout l’objet des mêmes représentations. Ces divers enjeux pourraient laisser penser alors que le mouvement 5 Etoiles soulève des points ayant un fort écho en Espagne et que relaye en premier lieu Podemos, mais pas seulement. La réaction du parti a toutefois été étonnamment discrète, préférant consacrer l’ensemble de son énergie et sa communication à soutenir sur le mouvement féministe du 8 mars, organiser les manifestations, mais aussi défendre des réformes liées aux retraites.

La Ligue du Nord n’a pas non plus trouvé de soutien ayant une forte visibilité en Espagne. En effet, si ces derniers avaient soutenu le mouvement indépendantiste catalan, cela ne semble pas réciproque. La ligne anti-migratoire de la Liga semble être une frontière politique que les indépendantistes ne sont pas prêts à franchir, tant pour des raisons idéologiques que stratégiques. En effet, si Junts per Catalunya et Esquerra Republicana de Catalunya en venaient à soutenir la Liga, la Candidatura de Unidad Popular, parti indépendantiste et républicain se désolidariserait immédiatement de la fragile coalition au sein de la Generalitat. La conséquence immédiate serait une perte de majorité au parlement catalan pour le mouvement indépendantiste. Cela ne nous empêche pas pour autant de comparer la crise catalane et les élections comme étant deux faces d’un même polyèdre : celui de la défense d’un territoire restreint, riche et dynamique au sein d’un Etat supposément national très fragmenté socio-spatialement, une remise en cause à la fois de politiques économiques prises à l’échelle nationale comme européenne mais aussi de principes de solidarité que le grand succès de l’Etat-Providence à l’issue de la Seconde Guerre mondiale semblait avoir gravé dans le marbre, mais aussi d’une corruption normalisée ainsi que d’un État-nation imparfaitement construit.

Manifestation du 16 mars à Lavapiés, à la suite du décès de Mame Mbaye
Ces élections peuvent-elles changer les relations italo-turques ?

Vus de Turquie, les résultats des élections législatives italiennes révèlent l’échec d’un mode de scrutin et d’un système électoral. L’Italie est considérée comme un pays de coalition et la majeure partie des articles rédigés par les agences de presses et journaux turcs ne manquent pas de souligner que soixante-cinq gouvernements se sont succédés depuis 1946, soit un peu plus d’un par an. De là à voir une réponse adressée aux États européens pour leurs critiques de la politique autoritaire de Recep Tayıp Erdoğan, il n’y a qu’un pas. La ligne de fracture entre le Nord et le Sud de l’Italie, l’importance du chômage chez les jeunes, une économie en stagnation et l’impression d’abandon laissée par les partenaires européens dans la gestion de la crise migratoire expliquent selon les analystes les résultats de ces élections. La ligne de fracture nord-sud se reflète au travers d’un discours nationaliste et anti-islam au nord et eurosceptique au sud. Ces deux idées sont justement celles qui préoccupent le plus la Turquie. L’Italie est considérée comme un partenaire chaleureux et demeure le principal soutien de la candidature turque à l’Union européenne. La coopération militaire en Méditerranée orientale entre les deux pays est également un facteur de rapprochement. La montée des populismes, de l’islamophobie et le rejet du projet européen risquent de mettre à mal les relations entre Rome et Ankara. Aydın Sezgin, ancien ambassadeur de Turquie à Rome, annonce ainsi « un risque de grand changement dans les relations entre la Turquie et l’Union européenne ».

Montée de l’euroscepticisme, victoire pour Erdoğan ?

L’élection italienne est l’occasion en Turquie d’aborder à nouveau la situation politique de l’Union européenne et l’état de la candidature turque. Ömer Celik, ministre des Affaires européennes de la République de Turquie, s’inquiète de la montée de l’extrême droite et de l’euroscepticisme en Italie, ainsi qu’en Europe de manière plus générale. « Le repli sur soi est un suicide pour l’Union européenne » a-t-il déclaré le 7 mars dernier avant d’ajouter : « l’Union européenne a besoin de centraliser d’avantage et d’accélérer l’entrée de la Turquie dans l’Union ». L’échec des partis traditionnels en Italie renforce ainsi la position de la Turquie, son système politique et la légitimité de Recep Tayıp Erdoğan, considéré unanimement par les gouvernements européens comme un autocrate. La montée de l’hostilité des peuples européens à l’égard de l’islam et des migrants est contraire aux valeurs de l’Union. Sans ironie, Ömer Celik la présente comme une « hostilité contre la démocratie et l’Union européenne ». Que retenir donc de ces réactions ? Au-delà de la perte d’un allié, la Turquie s’inquiète de la montée du populisme en Europe. Les populismes européens constituent un rempart solide contre la reprise des négociations entre la Turquie et l’Union européenne et la coopération entre le pays et les États européens. Si l’intégration n’est déjà plus à l’agenda des prochaines années, la Turquie souhaite toutefois conserver la perspective d’une intégration future et maintenir des relations avec ses partenaires européens.

 

Les élections italiennes sont-elles un miroir déformant de la situation portugaise ?

Au sein des journaux portugais, une tendance nette se dégage :  la dernière élection italienne reflète la défaite de l’idée européenne. Pour certains journalistes la situation italienne qui résulte des élections démontre même la limite de l’intégration européenne. Dans cette même veine, la défaite des partis traditionnels résulterait de l’importance excessive de l’Allemagne et augurerait une défaite de la gauche. En effet, il est convenu que dans l’ensemble des pays européens, l’expérience social-démocrate a fait face à de sévères échecs électoraux. Les différentes nations européennes donnent l’impression d’avoir atteint leurs limites en matière d’intégration européenne et les partis eurosceptiques deviennent alors les porte-paroles légitimes des intérêts nationaux. Les difficultés d’Antonio Costa à former son gouvernement à la suite des élections parlementaires accréditent cette thèse. Seuls les bons résultats économiques obtenus par son précédent gouvernement ont permis de former une coalition de gauche. Ainsi, un point se dégage de la presse portugaise sur la question des élections italiennes et plus largement des dernières élections continentales : l’euroscepticisme est une tendance continentale. Aucun pays n’est véritablement épargné et surtout pas ceux du croissant méditerranéen