Géopolitique des élections russes

Voici le premier article d’une série consacrée par le Groupe d’études géopolitiques à la Russie, pays dont les électeurs sont appelés aux urnes, le dimanche 18 mars prochain, à l’occasion des élections présidentielles. 


Par Fabrice Deprez

 

Faut-il s’intéresser à l’élection présidentielle russe ? L’issue, après tout, ne fait aucun doute : Vladimir Poutine sera élu et continuera à diriger la Russie comme il l’a fait depuis 18 ans. Mais malgré un résultat couru d’avance et une campagne dépourvue d’intérêt évident, les enjeux autour de cette élection ne manquent pas.

Plus qu’aux résultats, les observateurs de la Russie s’intéressent au contexte dans lequel celui-ci émergera. Face à une participation en baisse constante et alors que Vladimir Poutine reste le seul candidat crédible, le Kremlin pourrait avoir du mal à pousser les Russes jusqu’aux bureaux de vote. L’objectif, longtemps affiché par l’administration présidentielle, d’une victoire « 70/70 » (70% de voix pour M. Poutine et 70% de participation) est apparu aux yeux des observateurs de plus en plus improbable (du moins sans fraude électorale), poussant le Kremlin à multiplier les initiatives pour encourager la participation : campagne de publicité de la Commission Electorale, envois massif de sms rappelant la date et les conditions du scrutin et coopération d’entreprises majeures du pays, privées ou étatiques, pour pousser leurs employés à se déplacer le jour fatidique.

Dans ces conditions, quelles seraient les conséquences d’un Vladimir Poutine élu sans enthousiasme par un pays en proie à la stagnation économique et qui, de plus en plus, commence à discuter l’après-Poutine (car en 2024, officiellement, le président russe ne pourra pas se présenter à nouveau) ? Difficile à prédire : si Vladimir Poutine ne suscite sans doute plus l’enthousiasme qui a suivi l’annexion de la Crimée, la perception au sein de la population d’une absence d’alternative crédible ainsi qu’une popularité toujours réelle lui permet de se maintenir comme le pilier principal du système politique russe.

L’ENJEU DE LA CRIMÉE

Autant en raison d’un bilan peu reluisant sur le plan économique que du renouveau de l’activisme russe sur la scène internationale, l’élection présidentielle devrait se dérouler avant tout sous des auspices géopolitiques. L’illustration la plus claire est le choix de la date : en tenant l’élection le 18 mars, jour anniversaire de l’annexion de la Crimée, le Kremlin veut montrer que l’élection doit avant tout célébrer les succès du président russe à l’extérieur. Lors de ses premiers déplacements de campagne, Vladimir Poutine n’a certes pas pu échapper à la question économique, promettant que le pire était derrière la Russie et que le pays avait entamé son rebond. Mais c’est sans conteste sur les questions internationales que le président russe est le plus à l’aise.

Le rôle central joué par la Crimée dans l’élection ne se limite pas au symbole de la date : pour le rédacteur en chef de la radio russe libérale « Echo de Moscou » Alexeï Venediktov, l’élection présidentielle fera figure de second référendum pour les habitants de la région, avec des résultats qui seront observés avec attention au Kremlin. Un référendum qui se fera cette fois « à froid », alors que la frénésie patriotique ayant suivi l’annexion est retombée et que la Crimée reste la région la plus pauvre de Russie, quatre ans après son intégration à la Fédération. En Crimée non plus, la victoire de Vladimir Poutine ne fait aucun doute. Mais alors qu’une faible participation dans le reste du pays ne serait qu’une conséquence peu étonnante de l’absence de compétition politique, elle aurait, en Crimée, des allures de camouflet pour le président russe. Poutine ne s’y trompe pas, et s’est rendu à Sébastopol trois jours avant le scrutin pour célébrer l’annexion de la Crimée quatre ans plus tôt. Celle-ci fut décrite par le président russe dans un très bref discours comme une « décision historique » des habitants de la Crimée, et la réparation d’une « injustice faite à l’époque soviétique » (référence au rattachement de la Crimée à l’Ukraine sous Khrouchtchev.

L’autre grand acteur dans la rhétorique des élections sont les Etats-Unis, un peu plus d’un an après une arrivée de Donald Trump au pouvoir aux Etats-Unis marqué par des accusations de collusion avec la Russie. Tout en démentant toute interférence dans les affaires russes, Moscou a eu à cœur ces derniers mois de renvoyer la balle dans le camp américain en accusant Washington de préparer une interférence dans ses propres élections. Une commission du Sénat russe sur la « défense de la souveraineté de l’Etat et la prévention des interférences dans les affaires intérieures de la Fédération de Russie », créée en juin 2017, a ainsi affirmé qu’une interférence des pays occidentaux, USA en tête, était « probable » lors de l’élection présidentielle russe. La toute nouvelle liste de personnalités russes (officiels et hommes d’affaires) pouvant potentiellement être placés sous sanctions américaines a aussi été interprété par le porte-parole du Kremlin comme une façon d’interférer dans l’élection.

Par conséquent, la campagne présidentielle se déroule aussi à la lumière de la confrontation entre la Russie et les Etats-Unis, manière pour le Kremlin d’insister auprès de la population sur son retour sur la scène internationale : Washington considérant à nouveau la Russie comme son principal adversaire, n’est-ce pas la preuve de la puissance retrouvée de Moscou ?

NOUVEAU MANDAT, DERNIER MANDAT ?

Mais que Vladimir Poutine soit élu de manière triomphante ou poussive, l’enjeu principal sera celui de la direction que prendra son nouveau mandat. Les théories et spéculations abondent, et il ne sera vraisemblablement pas possible d’en avoir une réelle idée avant l’éventuelle formation d’un nouveau gouvernement ou l’annonce d’une feuille de route.

Malgré le peu d’influence du poste, le remplacement de Dmitri Medvedev comme premier ministre serait ainsi un premier signal d’un changement de politique gouvernementale. Celui-ci est néanmoins loin d’être acté : régulièrement annoncé comme fini politiquement, Dmitri Medvedev a pour l’heure résisté à toutes les polémiques, et Vladimir Poutine pourrait bien décider de le garder à ses côtés.

La branche libérale de la classe politique russe espère une vague de réforme capable de relancer une croissance économique atone, quitte à tempérer l’activisme géopolitique du Kremlin. La branche « sécuritaire », aujourd’hui la plus influente au gouvernement, voit ces réformes comme un facteur d’instabilité potentielle et prêche plutôt pour un renforcement de la « Forteresse Russie », mélange de traque des ennemis intérieurs et de sécurisation des acquis extérieurs. Au milieu, des hommes d’affaires poussent pour un vaste plan de relance destiné lui aussi à donner une nouvelle impulsion à l’économie russe sans avoir recours à des réformes structurelles, et tout en maintenant l’action de la Russie à l’étranger. Le Kremlin semble lui paralysé entre la conscience de la nécessité de réformes profondes et la crainte des conséquences potentielles de ces réformes.

Laquelle de ces options sera choisie par le président russe – s’il en choisit une – reste pour l’heure affaire de spéculations, mais il est certain que le choix influencera la stratégie géopolitique de la Russie, en premier lieu sur la Syrie et les relations avec les Etats-Unis.

Au-delà pourtant se profile déjà une autre problématique, potentiellement tout aussi importante pour la direction que prendra la Russie dans les prochaines années : celle de l’avenir politique de Vladimir Poutine lui-même. Car si le prochain mandat de Vladimir Poutine durera six ans, six années pendant lesquelles beaucoup de choses peuvent se passer, la question du départ éventuel du président russe est déjà, à demi-mot, posée. Et avec elle vient aussi la question de la capacité d’un système politique dédié depuis 18 ans à resserrer la « verticale du pouvoir » à se transformer.