1848, révolution européenne

Il y a cent soixante-dix ans exactement, le 13 mars 1848, Metternich, chancelier de l’immense Empire autrichien et symbole de l’ordre post-napoléonien, fuyait Vienne dans un panier à linge et devenait la risée des révolutionnaires du Printemps des peuples. La fuite du “gendarme de l’Europe” symbolise les espoirs suscités puis déçus par cette formidable vague révolutionnaire européenne, longtemps délaissée ou sous-estimée par l’historiographie. Nous revenons sur ces épisodes passionnants de l’histoire européenne avec Jonathan Sperber, historien américain et auteur entre autres de The European Revolutions, 1848-1851 (Cambridge University Press, 2012) et, tout récemment, d’une biographie novatrice sur Karl Marx. Homme du XIXe siècle (éd. Piranha, 2017) qui nous donne l’occasion de revenir sur la géopolitique de ce penseur pour les 200 ans de sa naissance, que nous avions eu l’occasion d’évoquer en janvier.


Dans son livre Centrist liberalism triumphant, Immanuel Wallerstein écrit qu’«  en France, la révolution a principalement permis de rallier en Europe la “première grande révolte prolétarienne” au mécontentement des libéraux de gauche. Ailleurs en Europe, dans les États qui ne s’étaient pas encore engagés sur la voie du libéralisme, aucune révolte prolétaire n’a eu lieu ; il y eut plutôt des soulèvements initiés par des libéraux qui s’associèrent à des soulèvements nationaux  ». Êtes-vous d’accord avec cette distinction très marquée entre ce qui est arrivé en France et ce qui est arrivé dans d’autres pays ?

Jonathan Sperber. –
Je dirais plutôt que c’était moins une question de nature que de degré. En 1848, c’est en France que les mouvements de la classe ouvrière (au sens large du terme, en incluant les artisans, les travailleurs à domicile, les journaliers ainsi que le prolétariat industriel de Marx) étaient les plus élaborés et le plus répandus ; ces derniers avaient à l’époque la plus forte influence politique sur le radicalisme. Mais ces organisations et ces mouvements de la classe ouvrière existaient à des degrés moindres, en Allemagne, en Italie et dans l’Ouest de l’Empire autrichien — à Vienne et dans les régions de l’actuelle Tchéquie — et ils exerçaient un certain poids sur les mouvements nationalistes et radicaux. Bien sûr, le nationalisme n’était pas inconnu en France en 1848, comme le démontrera le grand succès politique de Louis-Napoléon Bonaparte.

Résultat de recherche d'images pour "sperber karl marx homme du xixe"Dans votre biographie du révolutionnaire, vous montrez comment se traduit cette tension entre différents objectifs révolutionnaires dans l’engagement de Karl Marx : lorsqu’il est directeur de la Neue Rheinische Zeitung à Cologne, il relègue au second plan la lutte des classes pour mettre l’accent sur la construction d’une République nationale «  une et indivisible  », conformément à la devise de la Révolution française en 1792-94. Y avait-il donc une contradiction entre sa théorie économique de la lutte des classes et le contenu national et constitutionnel du mouvement révolutionnaire allemand  ?

Marx aspirait à une double répétition de la Révolution française de 1789. Pour lui, il allait y avoir une répétition littérale en Europe centrale, complétée par une république jacobine, un régime révolutionnaire, et probablement, une guerre révolutionnaire contre le tsar. Il allait également y avoir une répétition analogue : de même que la Révolution française avait renversé l’ancienne classe dirigeante aristocratique, en la remplaçant par la bourgeoisie, et avait institué un nouveau mode capitaliste de production, de même cette révolution devait renverser la classe dirigeante capitaliste pour la remplacer par une dictature du prolétariat et mettrait en place une transition du mode de production capitaliste au mode de production communiste. Marx, en commençant ses essais sur la question juive et sur l’introduction à la critique de la philosophie du droit de Hegel, avait envisagé ces deux répétitions de 1789 comme interdépendantes et survenant presque simultanément. Ce point apparaît également à la fin du Manifeste du Parti communiste où il explique que les communistes se tournent vers l’Allemagne parce qu’une répétition de 1789 se profile à l’horizon, ce qui devait immédiatement conduire à une révolution prolétaire et communiste.

Durant les années de révolution entre 1848 et 1849, Marx a tenté de promouvoir ces deux versions de la révolution de 1789. Il a trouvé beaucoup plus difficile que prévu d’organiser les travailleurs en vue d’une révolution communiste que de fomenter une révolte contre le gouvernement prussien, en qualité d’éditeur de la Neue Rheinische Zeitung et éminent activiste de la Société démocratique de Cologne et des clubs démocratiques politiques de la Fédération de Rhénanie-Westphalie. C’est seulement au printemps 1849, lorsque Marx, et avec lui de nombreux autres radicaux de gauche en Allemagne, commençaient à voir disparaître la possibilité d’une révolution démocratique et républicaine (l’aile gauche, pourrait-on dire, du «  contenu national et constitutionnel  » de la révolution allemande, comme vous l’appelez), qu’il retourne à son programme d’organisation des travailleurs pour un soulèvement prolétaire.

Le tsar Nicolas Ier était au pouvoir au moment du Printemps des peuples

Un autre aspect fascinant de votre description de la position de Marx à cette époque concerne son engagement contre la Russie. Comment s’articulaient l’objectif géopolitique d’une guerre contre le tsar et sa propre activité révolutionnaire, plus vaste  ?

Rappelez-vous l’idée d’une récurrence de 1789. N’est-ce pas Alphonse Aulard qui a dit «  la guerre a révolutionné la révolution »  ? Marx, qui avait étudié l’histoire de la Convention au cours de son séjour à Paris en 1843-45, voulait répéter en Allemagne la phase la plus radicale de la Révolution française. Une guerre révolutionnaire contre le tsar, le «  gendarme de l’Europe  », semblait être la meilleure manière de le faire. Marx était loin d’être seul sur ce point : la plupart des radicaux de 1848 réclamaient une guerre révolutionnaire, en général contre le tsar, parfois contre l’empereur autrichien.

 

Il semble y avoir un certain décalage entre la première phrase du Manifeste du Parti communiste, « Un spectre hante l’Europe…  », et la dernière, «  Prolétaires de tous les pays, unissez-vous  !  ». La signification de l’internationalisme n’a-t-elle pas radicalement changé depuis cette époque parce que nous ne pouvons plus ignorer le monde non européen  ?

Oui, absolument, il y a un décalage. Marx voyait le capitalisme comme concentré en Europe, en incluant les ramifications que constituaient les colonies européennes de peuplement d’outre-mer, les États-Unis, le Canada et l’Australie. Il imaginait que la révolution communiste allait transformer le monde, mais, comme il le rappelait dans le Manifeste du Parti communiste, cela devait se faire par l’action conjointe des pays civilisés : en d’autres termes, l’Europe. Dans ses écrits journalistiques des années 1850 et du début des années 1860 sur l’Asie et l’Amérique latine, Marx continuait à voir le centre du changement du système capitaliste global en Europe, et il avait tendance à analyser les mouvements politiques et sociaux dans d’autres régions du monde — le soulèvement indien de 1857 contre l’autorité britannique ou la révolte des Taiping en Chine — comme des mouvements de masse réactionnaires, à l’instar de la Vendée lors de la Révolution française. Dans un monde contemporain où le capitalisme est devenu une réalité mondiale, où la Chine a accédé au cercle restreint des grandes puissances et où, sur cette scène internationale renouvelée, les luttes sociales et politiques qui s’y déroulent prennent des formes multiples, les réflexions essentiellement eurocentrées de Marx sont dépassées.

Une scène de la révolte des Taiping (1851-1864).
La guerre civile qui l’accompagne fait des dizaines de millions de victimes

Dans votre livre The European Revolutions, 1848-1851, vous soulignez l’irruption significative de l’expression politique qui caractérise ces révolutions. D’autres changements, apparus en 1848, se sont avérés tout aussi considérables et durables, comme l’abolition du servage dans de nombreux États et l’établissement de gouvernements constitutionnels. Devons-nous donc considérer ces révolutions non comme des échecs, mais comme la naissance de l’Europe moderne  ?

Parler d’«  échec  » ou de «  succès  » des mouvements révolutionnaires m’a toujours semblé extrêmement problématique. La définition habituelle du succès était l’institution d’un changement permanent des gouvernements existants, si bien qu’à la différence de 1789 ou de 1917, 1848 n’a pas été considéré comme un succès. Mais les régimes communistes institués en 1917 ont tous connu une fin peu glorieuse en 1989, de sorte que leur «  succès  » a été rétrospectivement désavoué. Il vaudrait mieux dire de 1848 que malgré le retour assez rapide des autorités qui détenaient le pouvoir avant les bouleversements, bien des changements sociaux et politiques provoqués par la révolution ont subsisté, et que la révolution a notamment fait éclore des aspirations politiques nouvelles et créé une feuille de route pour de futures évolutions.

 

Dans votre dernier chapitre, « The mid-century revolutions in European history », vous soulignez le fait que la Révolution de 1848 s’est propagée d’un pays à l’autre à une vitesse stupéfiante, et ce uniquement par la force de l’exemple, en affectant des formes de gouvernements extrêmement différentes. Comment expliquer cette expansion tout à fait exceptionnelle dans l’Europe de 1848, où les moyens de communication étaient si peu développés  ?

C’est intéressant, n’est-ce pas  ? Il y a là de quoi nous faire douter des chercheurs en communication et en médias, qui sont convaincus qu’ils ont trouvé la clef pour comprendre le processus du changement politique. La meilleure explication de la rapide propagation du changement révolutionnaire en 1848 au sein d’un espace géographique vaste et de systèmes politiques et sociaux variés est certainement double : (1) le mécontentement largement répandu en Europe ; (2) le souvenir des événements de 1789 (et de ses répétitions en 1820 et 1830), qui fournissaient un modèle pour l’action politique.

 

Vous décrivez la Révolution de 1848 comme la plus «  eurocentrée  » des ruptures que le monde ait connues, notamment en comparaison avec les révolutions de 1789, 1917 et 1989.

La guerre est le non-dit des révolutions. Les idéaux et les innovations politiques et sociales de la Révolution française de 1789 se sont principalement propagés à la faveur des baïonnettes des troupes révolutionnaires et napoléoniennes victorieuses. Le premier régime communiste au monde est né de la Première Guerre mondiale, sur les ruines d’un régime tsariste exsangue. Ce même communisme s’est ensuite diffusé à la faveur de la Seconde Guerre mondiale, dans le sillage des campagnes victorieuses (en Chine et en Europe de l’Est) de l’Armée rouge, et avec le front communiste ou l’instrumentalisation des luttes contre la colonisation et l’impérialisme, en Asie du Sud-Est, en Afrique et, dans une moindre mesure, en Amérique latine.

 

Dans le dernier chapitre de votre livre, vous comparez les différentes révolutions qui ont ébranlé l’Europe en vous arrêtant en 1989, année de la chute du mur de Berlin. Cette date marque-t-elle un «  printemps européen  » réussi  ?

Comme toujours, tout dépend de ce que l’on entend par «  réussite  ». Une première manière de répondre consisterait à mesurer la popularité des partis politiques qui sont issus des anciens partis communistes ou qui proposent de revenir à l’époque du communisme. Une telle mouvance subsiste, mais elle reste marginale. Si l’on voit les choses ainsi, les révolutions de 1989 étaient réussies. On pourrait également se demander s’il n’y a pas une certaine nostalgie pour quelques aspects de la vie d’avant 1989 : l’absence de chômage, les crèches gratuites, des soins médicaux abordables. Cette nostalgie existe, bien qu’elle ait tendance à dissimuler d’autres aspects du bloc de l’Est d’avant 1989 : l’oppression politique, le manque de libertés civiles, un environnement très pollué et les pénuries sans fin de biens de consommation, ou des stocks de produits de mauvaise qualité.

On pourrait enfin se demander si les instigateurs des révolutions de 1989 — les mouvements féministes, écologistes et sociaux-démocrates chrétiens en RDA, les dissidents à l’origine de la Charte 77 en Tchécoslovaquie ou encore les syndicalistes de Solidarność en Pologne — sont aujourd’hui satisfaits du résultat de leurs luttes respectives. Selon moi, beaucoup d’entre eux ne le sont pas : dans la plupart des cas, ils n’étaient pas particulièrement réjouis par le capitalisme et ne figuraient pas, en général, parmi les adeptes du nationalisme (à quelques exceptions près en Pologne, bien sûr), si bien que la situation actuelle de l’ancien bloc de l’Est ne les réjouit pas totalement.

Ouvriers en grève à Gdansk, foyer initial de Solidarność

Vous soulignez également le rôle important qu’ont joué la mémoire et l’expérience des révolutions passées dans le déroulement des événements de 1848. Une telle mémoire existe-t-elle encore en Europe ? Les révolutions ne sont-elles pas trop anciennes à l’Ouest et trop spécifiques, en ce qu’elles étaient dirigées contre le communisme, à l’Est ?

En 1989, les manifestants des pays de l’Est brandissaient des drapeaux tricolores et réclamaient la liberté, l’égalité et la fraternité : il semblerait donc que la mémoire des révolutions ait perduré jusque-là. Maintenait, il est difficile de savoir à l’avance si cette mémoire trouvera une continuité dans de futurs événements révolutionnaires tant que ceux-ci ne sont pas survenus.

 

Les parallèles entre les révolutions de 1848 et la vague de soulèvements qui a touché les pays arabes en 2011 sont fréquents, jusqu’au nom même de «  Printemps arabe  ». Cela a-t-il du sens pour un historien  ?

Oui, les rapprochements possibles sont nombreux. Il y a d’abord la même vitesse fulgurante avec laquelle se sont diffusés les événements de 1848 et de 2011, ainsi que la manière dont les soulèvements se sont propagés de proche en proche, entraînée par les succès révolutionnaires dans les pays voisins. D’autres parallèles sont moins réjouissants. Dans les deux cas, il s’est avéré, une fois les élections terminées, que l’avènement de la démocratie dans des régimes anciennement autoritaires avait profité davantage aux conservateurs religieux qu’aux révolutionnaires eux-mêmes. L’éviction assez rapide du mouvement révolutionnaire et le rétablissement des régimes précédents en quelques années comptent parmi les autres points communs malheureux. Il reste à voir si les Printemps arabes auront fait germer une aspiration ou disposé les pays arabes au changement politique pour les deux décennies, comme ce fut le cas pour les révolutions de 1848. Une différence de taille sépare néanmoins 1848 de 2011 : l’intervention à grande échelle au Moyen-Orient des puissances extérieures dans la suite des Printemps arabes, et en particulier dans la guerre civile syrienne. Le Printemps arabe a été un événement politique doté d’une dimension mondiale que les révolutions de 1848 n’ont pas eue

Entretien réalisé par U.L. et Etty Januel, traduit par Elias Kabíček et Etty Januel

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