Une conversation entre adultes

Par Linus Bleistein

« Nous allons, en même temps que le possesseur d’argent et le possesseur de force de travail, quitter cette sphère bruyante où tout se passe à la surface et aux regards de tous, pour les suivre tous deux dans le laboratoire secret de la production, sur le seuil duquel il est écrit : no admittance except on business. »

              – Marx, Le Capital

Que l’homme que l’on a présenté comme un dangereux trublion de la concorde européenne rédige un livre résolument pro-européen est étonnant. Que celui-ci s’avère être l’un des écrits sur l’Europe les plus convaincants des dernières années l’est encore davantage. Conversations entre adultes : Dans les coulisses secrètes de l’Europe (éd. Les Liens qui Libèrent, 2017) est un livre aux multiples visages : traité de psychologie des élites européennes, manuel de défense contre les idéologies contemporaines et récit minutieux d’une crise infiniment complexe, il est surtout et avant tout un plaidoyer méticuleux et argumenté pour une nouvelle Europe, dont il dessine en creux les principes essentiels.


Le livre de Yánis Varoufákis est d’abord le récit autobiographique d’une crise vécue de l’intérieur. Né en 1961 de parents hostiles au régime des colonels, Varoufákis fait ses études en Angleterre, où il obtient en 1987 un doctorat d’économie. Sa carrière académique l’amène à enseigner à Essex, en Australie ainsi qu’aux États-Unis. Ses écrits critiques, à l’instar de sa célèbre Modeste Proposition pour résoudre la crise de la zone euro (2011), commencent à le faire connaître pendant la crise des économies européennes. Celui qui aime à se décrire comme un « marxiste libertaire » se lie d’amitié avec certains des membres du parti Syriza ; lorsque celui-ci est porté au pouvoir en janvier 2015, il est nommé ministre des Finances et responsable des négociations avec la Troïka.

Une mémoire critique

Les 480 pages des Conversations retracent avec une précision salutaire les quelques six mois passés par Varoufákis à négocier, débattre et argumenter avec l’hydre européenne. Et c’est sûrement là la première vertu de ce livre : offrir une chronologie précise et rigoureuse d’une crise que les Européens ont principalement vécue à travers des manchettes de journaux et des discours hermétiques. Les Conversations entre adultes participent ainsi d’une “guerre des mémoires” déjà bien engagée. L’extrême confusion médiatique lors de la crise grecque a empêché toute interprétation univoque des événements ; aussi les différents acteurs de la crise ont-ils aujourd’hui le champ libre pour tenter d’imposer leur histoire de ce moment charnière. La mémoire de la crise grecque reste à construire ; pour l’instant, il n’est pas clair quelles leçons il faut en tirer, et qui est coupable d’avoir mené l’Europe au bord du gouffre.

Œuvre d’assainissement intellectuelle, donc, que celle de l’ex-ministre grec : aux formules creuses et inintelligibles qui ont rythmé l’actualité pendant l’année 2015, Varoufákis substitue un récit qui dissèque les rapports de force et d’intimidation à l’œuvre pendant la crise de la dette grecque. Il réintroduit ainsi le politique de là où l’avait chassé le discours économique et technocratique : ce qui semblait être des conséquences inexorables découlant de mécanismes économiques clairs se révèle être le produit de rapports de forces brutaux entre la BCE, le FMI, les différents ministres des Finances européens et les représentants grecs.

Renouant avec la tradition marxiste du dévoilement, Varoufákis entre ainsi dans le « laboratoire secret » de l’Europe et expose les multiples idéologies qui alimentent les décisions des instances chargées de négocier un plan de sortie de crise.

Dans la vaste et foisonnante galerie de personnages que présente le livre, ce sont surtout quatre figures qui exemplifient cette critique : Wolfgang Schaüble et Jeroen Dijsselbloem d’une part, Michel Sapin et Pierre Moscovici de l’autre. Les deux premiers assument et gouvernent par le rapport de force ; leur bagage théorique en économie est faible (ce que l’économiste Varoufákis ne manque pas de souligner), et c’est une doxa austéritaire qui leur sert d’argumentaire. Leur vision de la dette est consubstantielle à son étymologie allemande : les dettes, Schulden, sont liées à la faute et à la culpabilité, Schuld. La Grèce doit payer car elle a fauté ; elle doit accepter le troisième MoU (Memorandum of Understanding, le plan d’austérité proposé par la Troïka) même si celui-ci risque de la conduire à nouveau au bord de la faillite six mois plus tard. La dette, lorsqu’elle ne peut plus être remboursée, devient ainsi un outil de pouvoir. D’autre part, Michel Sapin et Pierre Moscovici sont symptomatiques pour Varoufákis de la faiblesse de certaines élites européennes. À plusieurs reprises, les deux Français capitulent sans opposer de résistance devant Schaüble et Dijsselbloem alors qu’ils avaient assuré Varoufákis, quelques minutes auparavant, de leur soutien.

Choisir son camp

Livre-récit, les Conversations sont également le portrait des tensions profondes entre les différents acteurs en présence. Tensions, d’abord, entre l’ethos du chercheur, cher à Varoufákis, et celui du technocrate ; pour reprendre les termes de l’auteur, entre outsiders et insiders.

Cette distinction cruciale provient d’une discussion avec Larry Summers, économiste et figure politique américaine majeure, qui ouvre le livre. Il y a, d’une part, les insiders : ce sont les fonctionnaires de Bruxelles, les politiques de carrière, les « technocrates ». Puissants, ils ont abandonné tout esprit critique, toute distance, et pérennisent les pratiques des institutions qu’ils représentent. D’autre part, les outsiders : personnes extérieures au monde politique, ils sont critiques, mais sans pouvoir ; les insiders les dédaignent. À Larry Summers, qui le somme de choisir son camp, Varoufákis répond qu’il est un outsider prêt à faire des compromis pour trouver une solution.

Un outsider prêt à des compromis

Car celui que l’on a présenté comme une dangereuse tête brûlée – le motard solitaire en veste de cuir – se révèle être un remarquable pragmatiste. Varoufákis s’oppose à la frange dure de Syriza en promouvant les privatisations et en refusant la taxation confiscatoire des entreprises. Alors que la Troïka préconise les premières sans condition et une taxation excessive des ménages à travers une hausse de la TVA, l’ex-ministre des Finances avance une stratégie médiane : les privatisations doivent s’accompagner d’un engagement des acheteurs à investir sur le long terme et à accorder des droits aux salariés ; augmenter la TVA et l’impôt sur les sociétés est contre-productif dans une économie exsangue. À de nombreux moments, face à un Eurogroupe qui ne jure que par l’austérité, Varoufákis réaffirme sa thèse simple : il ne sert à rien d’étouffer encore davantage une économie grecque terriblement affaiblie ; certes, des réformes sont nécessaires, mais il est contre-productif de mener une cure d’austérité extrême alors que les caisses sont vides ; en somme, saigner un agonisant, c’est lui donner le coup de grâce.

Tensions, également, entre le principe de rupture démocratique et d’égalité des pays européens, prôné par Varoufákis, et le principe d’une discipline supranationale, dont le principal défenseur est Wolfgang Schaüble. Dès le départ, Varoufákis et Alexis Tsipras affirment leur volonté de négocier d’égal à égal avec la Troïka, allant ainsi à l’encontre de certaines pratiques vexatoires qui avaient cours depuis des années ; l’économiste grec évoque ainsi à de nombreuses reprises le modèle rousseauiste du contrat entre égaux ayant pour but le bien commun. Il rappelle également la signification du vote des Grecs aux élections législatives de janvier 2015 : Syriza a été élu pour signifier le refus d’une austérité excessive ; ce vote doit être compris comme une décision politique d’un peuple européen. Un échange entre Schaüble et Varoufákis montre ainsi toute l’ampleur de leur désaccord fondamental : au ministre allemand qui affirme que « des élections ne sauraient changer une politique économique », le ministre grec répond que « la démocratie n’est pas un luxe que l’on octroie aux créanciers et que l’on refuse aux débiteurs ».

En plus d’avoir essayé de renégocier une dette colossale, Varoufákis a ainsi essayé, à de nombreuses occasions, de rétablir un rapport d’égalité entre la Grèce et la Troïka, par exemple en menaçant la BCE de dévaluer unilatéralement des actifs grecs qu’elle détenait, ou en refusant systématiquement de signer des communiqués trop optimistes sur l’état des finances de son pays. Ses méthodes ont été perçues comme assez radicales et ont contribué à son image de pyromane de l’Europe, peut-être aussi parce qu’elles rompaient avec la soumission habituelle des gouvernements aux responsables de la Troïka.       

Principes d’une refondation

Quelle est donc l’Europe dont rêve Varoufákis ? Les principes qui semblent essentiels à l’ex-ministre des Finances qui a lancé en janvier 2016 son « Mouvement pour la Démocratie en Europe 2025 » (DiEM25) doivent se lire en creux. Ils sont, nous semble-t-il, au nombre de trois. Tout d’abord, l’Europe doit se comprendre comme un contrat entre pays égaux, une rencontre de volontés libres déterminées à œuvrer ensemble pour le bien commun. Ce projet doit être irrigué par des objectifs et une idéologie commune, qui fait aujourd’hui cruellement défaut.

Le deuxième principe est très simple : l’Europe ne peut pas ignorer les revendications exprimées démocratiquement par les différents peuples qui la composent. Sur le spectre qui oppose, schématiquement, les partisans de la rupture démocratique comme Varoufákis aux tenants de la continuité contractuelle et réglementaire comme Schaüble, l’Europe doit déplacer son curseur vers le premier. Enfin, les instances dirigeantes européennes doivent repenser leurs modèles et théories économiques et accepter leur remise en question. Une Europe d’adultes, en somme, responsables, conscients des dangers de l’avenir et de l’importance de mener dès maintenant des réformes longues et difficiles.

Vaste programme, bien sûr ! Mais que serait un projet politique sans sa dimension utopique ? C’est indirectement la question qu’adresse Varoufákis aux élites européennes : il est impossible de lier les peuples et leurs représentants sans projet et sans projection dans un futur commun.

Et c’est donc finalement une tâche considérable que ce livre remplit : celle de donner de la substance à une critique intelligente de l’Union Européenne. Les vociférations sans fondement contre une Europe trop « technocratique », « antidémocratique » et « ultralibérale » sont devenues légion, à gauche comme à droite. On réclame sans cesse une « Europe des peuples », sans même savoir ce que cette expression désigne. À ces critiques malheureusement aussi faibles idéologiquement qu’une grande partie des défenseurs de l’Europe, Varoufákis oppose une synthèse admirable : il est possible d’être résolument pro-Européen et critique ; d’être un enthousiaste de l’Europe et d’opposer à l’Union Européenne une « résistance constructive ». Car la critique, comme le disait si bien Michel Foucault, n’est rien d’autre que « l’art de n’être pas tellement gouverné » 

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