Le feu et la fureur

Par Baptiste Roger-Lacan

Michael Wolff, Fire and Fury : Inside the Trump White House, New York, Macmillan, 2017.

« Now that Russian collusion, after one year of intense study, has proven to be a total hoax on the American public, the Democrats and their lapdogs, the Fake News Mainstream Media, are taking out the old Ronald Reagan playbook and screaming mental stability and intelligence…..

…. Actually, throughout my life, my two greatest assets have been mental stability and being, like, really smart. Crooked Hillary Clinton also played these cards very hard and, as everyone knows, went down in flames. I went from VERY successful businessman, to top T.V. Star…..

….to President of the United States (on my first try). I think that would qualify as not smart, but genius….and a very stable genius at that!”

Donald Trump, 6 janvier 2018, entre 4:19 et 4:30 du matin.


Alors que les circonstances de la publication de Fire and Fury : Inside the Trump White House fleuraient déjà bon le scandale, puisque la sortie avait été avancée au 5 janvier pour éviter que le président et ses conseillers ne trouvent une manière de l’empêcher, l’homme le plus puissant du monde choisit de réagir directement dans une série de trois tweets qui résumait toutes ses obsessions : l’enquête russe, les démocrates corrompus menés par « Hillary Clinton la tordue », les médias mensongers et, bien sûr, son propre génie. Ces quelques lignes confirmaient le jugement très dur que Michael Wolff porte sur le président des États-Unis, puisque il pose ouvertement la question de sa santé mentale et, donc, de sa capacité à gouverner.

En quelques semaines, le portrait que dresse Michael Wolff de Donald Trump, en juxtaposant anecdotes et confidences glanées à la Maison Blanche au cours de plus deux cents entretiens, a déjà fait le tour du monde. Qui n’a pas entendu parler de la passion du président pour les cheeseburgers du McDonald’s, dont la production industrielle garantit qu’ils ne soient pas empoisonnés, des trois télévisions dans sa chambre ou encore des larmes de Melania Trump le soir de l’élection ? Ces petites pastilles, dont les meilleurs morceaux ont été rapportés avec gourmandise par les journaux du monde entier, s’étalent ainsi sur plus de trois cents pages, donnant une image désastreuse du quarante-cinquième président des États-Unis.

Michael Wolff, l’homme qui a mis le roi nu.

Du reste, on est presque tenté de se demander pourquoi lire ce livre. On pourrait croire que tout a déjà été dit. Depuis le début de la campagne pour les primaires républicaines, la liste apparemment infinie des défauts de Donald Trump est scrutée et commentée par les journalistes du monde entier. Chaque étape de sa campagne et, depuis son élection, de sa présidence a suscité livres et articles qui cherchent à rendre compte du président le plus incapable de l’histoire des États-Unis.

Fire and Fury n’en reste pas moins un livre incontournable sur le début d’une présidence dont on a encore du mal à mesurer l’impact qu’elle aura sur les États-Unis et le reste du monde. Un an après l’investiture de Donald Trump, cet ouvrage est avant tout une chronique extraordinairement divertissante d’une année dont on commence déjà à oublier les rebondissements. Bien que Trump, son caractère explosif et sa frénésie de tweets rendent impossible d’oublier qu’il occupe la Maison Blanche, il est tout aussi difficile de se souvenir précisément de chaque épisode de cet invraisemblable feuilleton politique. Avec Michael Wolff, on a l’occasion de refaire un tour dans les montagnes russes de la présidence Trump. On entre avec lui dans les bureaux de l’aile ouest de la Maison Blanche, le cœur du pouvoir exécutif américain, et c’est de l’intérieur que l’on vit les moments, ou plutôt les scandales, de cette première année de mandat.

À part Steve Bannon, tous les protagonistes de la campagne, Trump compris, sont convaincus de la défaite et préparent déjà leur reconversion.

Après un prologue qui relate une conversation entre Roger Ailes, ancien journaliste star de l’ultraconservatrice chaîne de télévision Fox News, et Steve Bannon, rédacteur en chef du site d’extrême droite Breitbart News et alors au faîte de son influence sur Trump, au début du mois de janvier 2017, Fire and Fury remonte le temps et décrit les derniers jours de la campagne de Donald Trump. Le lecteur est tout de suite partagé entre rire et consternation, deux sentiments qui ne le quitteront plus. L’équipe de campagne est en effet très réduite, complètement incompétente et, surtout, démobilisée depuis que la publication d’un enregistrement de Donald Trump se vantant d’agressions sexuelles avait vraisemblablement torpillé la campagne.

À part Steve Bannon, tous les protagonistes de la campagne, Trump compris, sont convaincus de la défaite et préparent déjà leur reconversion. Michael Wolff va jusqu’à suggérer que la campagne elle-même était la statégie qu’une bande d’ambitieux rejetés par l’establishment américain avait trouvée pour s’avancer dans le monde. La surprise fut donc aussi complète au quartier général de Donald Trump que dans celui d’Hillary Clinton. Avec un certain humour, Wolff décrit les étapes qui marquent la métamorphose de Donald Trump, de l’effarement à la consternation à la conviction qu’il était le meilleur candidat, le plus apte à diriger les États-Unis. C’est véritablement à ce moment que commence la farce, ou la tragédie, c’est selon.

Chapitre après chapitre, Michael Wolff, qui compare justement sa position d’observateur à celle d’une mouche sur un mur, raconte de l’intérieur les conséquences de ce tournant dans l’histoire américaine : le moment où Donald Trump s’est convaincu qu’il était la personne la plus apte à gouverner la première puissance du monde. Chaque chapitre se concentre autour d’un évènement – la transition rendue impossible à organiser tant Trump montre peu d’intérêt pour le processus de nomination des nouvelles équipes, son inauguration marquée par la polémique bouffonne autour du nombre de participants, les différentes étapes de l’affaire russe, ou encore la tentative de remplacer l’Obamacare – autour duquel Michael Wolff déploie des anecdotes et des confidences qui éclairent le fonctionnement surréaliste de la Maison Blanche.

On est très loin, pourtant, des stratagèmes complexes et raffinés de la série House of Cards et plus proche des intrigues bavardes et rocambolesques de la mythique Dallas.

Fire and Fury nous entraîne donc au cœur d’un phénomène aussi politique que médiatique. Donald Trump lui ayant naïvement laissé occuper une place « quasi permanente » sur un canapé de l’aile ouest, Michael Wolff a su tirer profit des conflits de personnes et des guerres d’influences qui minent la Maison Blanche. Le président et tous ses collaborateurs lui ont tous raconté ce qu’il ne pouvait observer. On est très loin, pourtant, des stratagèmes complexes et raffinés de la série House of Cards et plus proche des intrigues bavardes et rocambolesques de la mythique Dallas. Sous la plume de Wolff, Trump apparaît comme un tyran domestique, mégalomane, paranoïaque et brutal, comme si Ubu avait quitté la Pologne pour prendre le pouvoir aux États-Unis.  Son incompréhension des problèmes institutionnels, politiques ou géopolitiques auxquels il doit faire face est sans cesse rappelée. Cette crasse inculture est aggravée par sa détestation des experts et, donc, d’une partie de ses conseillers à commencer par ses chefs de cabinet successifs, Reince Priebus et John Kelly.

Incapable de se réfréner, Donald Trump continue d’être à la Maison Blanche le candidat provocateur et brutal qu’il avait été pendant plus d’un an. À plusieurs reprises, et devant des audiences aussi différentes que des agents du FBI ou les boy-scouts d’Amérique, il se lance dans de longues tirades improvisées pendant lesquelles il ressasse trois ou quatre idées, les mêmes que celles que l’on trouve dans les tweets du 6 janvier.

Mais Fire and Fury ne fait pas seulement le portrait de Donald Trump. L’exercice finirait par être lassant tant le personnage est limité dans son rôle d’incontrôlable trublion. Autour de lui se déploie une galerie de personnages complètement dépassés par l’homme qu’ils sont censés assister dans la tâche extraordinairement difficile que représente le gouvernement des États-Unis. En le lisant, on repense en riant à cette déclaration de Donald Trump le 16 février 2017 : « This administration is running like a fine-tuned machine ». Michael Wolff décrit avec brio les différentes factions qui s’affrontent au sein de la Maison Blanche, chacune d’entre elles pensant pouvoir peser sur la politique menée par le président.

Donald Trump, président dépassé ? C’est ce qu’affirme Michael Wolff.

Trois groupes se font face, dont les membres n’ont rien à faire ensemble politiquement et qui, de surcroît, se détestent. À l’extrême droite, on trouve Steve Bannon et ses proches, qui forment sans doute le groupe le plus structuré idéologiquement. Le conseiller spécial à la stratégie du président est aussi le théoricien du « trumpisme ». C’est lui qui cherche à porter la voix de la base du parti républicain, ces 35% de la population américaine qui, selon tous les sondages, soutiendraient leur président jusqu’aux portes de l’enfer. Tout au long du livre, il semble convaincu de pouvoir réconcilier Donald Trump avec ses véritables instincts, résumés par un slogan « America First ». Un autre groupe s’est structuré autour du premier chef de cabinet de Donald Trump, Reince Priebus, et du porte-parole de la Chambre des Représentants, Paul Ryan. Incarnant le « canal historique » du parti républicain, ils veulent profiter de la faiblesse de la branche exécutive pour que celle-ci délègue à un Congrès où les Républicains sont majoritaires dans les deux Chambres le soin de faire passer les lois-clefs de la plate-forme du parti : réforme fiscale, détricotage de l’Obamacare, etc. Enfin, un troisième pôle se structure autour d’Ivanka Trump et Jared Kushner, la fille et le gendre de Trump, aussi ambitieux qu’ils sont inexpérimentés. Bien que la ligne idéologique de ceux que Bannon surnomment « Jarvanka » soit difficile à préciser, Michael Wolff les tient pour des « Goldman democrats », l’équivalent américain des « champagne socialists » britanniques et de notre « gauche caviar ». En faisant entrer à la Maison Blanche des personnalités de Goldman Sachs comme Gary Cohn ou Dina Powell, leur but avoué est de donner au mandat une coloration nettement plus modérée que ce que les nombreuses déclarations pouvaient laisser penser.

Pour Michael Wolff, et c’est l’une des principales conclusions de ce livre, le point commun de tous ceux qui ont choisi de travailler avec Trump à la Maison Blanche a été de croire qu’il serait possible d’accomplir quelque chose en mettant à profit certains de ses traits de caractère. Mais s’ils sont entrés à la Maison Blanche en pensant qu’ils pourraient réussir quelque chose avec Trump, ceux qui restent le font pour empêcher le pire, encore qu’il soit légitime de se demander ce que signifie le « pire » alors que chaque jour Trump semble vouloir repousser les limites de l’imaginable et du tolérable. Les autres, comme Katie Walsh ou Dina Powell, ne cherchent qu’à se tirer le plus vite possible d’un véritable guêpier politique. Tous – qu’ils restent ou qu’ils quittent, volontairement ou non, la Maison Blanche – finissent par conclure la même chose : les États-Unis sont gouvernés par un imbécile, de surcroît incontrôlable.

Mais quelles que soient les quelques incursions de la politique étrangère à la Maison Blanche, celle-ci a bien peu d’intérêt pour Donald Trump. À vrai dire, peu de choses semblent en avoir pour lui.

Et dès lors que le principal objectif de Donald Trump semble être d’obtenir un article favorable dans un media libéral, les mêmes qu’il conspue à longueur de journée sur Twitter, il n’est pas étonnant que la politique étrangère soit quasiment absente de ce livre. Il faut attendre la moitié du livre pour que soit évoqué le bombardement d’un aérodrome syrien consécutif à l’attaque au gaz menée par les forces loyalistes syriennes sur la ville de Khan Sheikhoun. L’indécision de Donald Trump et la lutte entre Jarvanka et Bannon pour le pousser à intervenir ou, au contraire, à maintenir une position isolationniste sont au cœur du quatorzième chapitre « Situation room ». Dans ce chapitre, on se rend compte que la politique étrangère de Trump ne peut être motivée que par deux choses : la promesse d’une bonne couverture médiatique ou une identification émotionnelle à la situation qu’on lui présente. Dans le cas de Khan Sheikhoun, ce sont les images atroces d’enfants gazés que lui montre Ivanka qui le décident à bombarder un aérodrome. Quant à la recrudescence des tensions avec la Corée du Nord, Michael Wolff l’attribue à la façon très personnelle dont Donald Trump prend les provocations de Kim-Jong-Un : le sobriquet « Rocket Man » dont il a affublé le dictateur nord-coréen exprime une frustration de cour de récréation. C’est une des clefs de l’incompréhensible et imprévisible diplomatie américaine depuis un an. Mais quelles que soient les quelques incursions de la politique étrangère à la Maison Blanche, celle-ci a bien peu d’intérêt pour Donald Trump. À vrai dire, peu de choses semblent en avoir pour lui.

Peu de choses, sinon les médias. Car Fire and Fury est autant un cauchemar médiatique qu’une chronique politique, un récit précis du pas de deux nourri de haine et de paranoïa qui lie le président des États-Unis et les médias. Pas un chapitre dans lequel Michael Wolff ne rapporte pas une ou plusieurs anecdotes qui montre l’obsession de Donald Trump pour le traitement qui lui est fait, aussi bien dans la presse conservatrice que libérale au point que toute ses décisions ne semblent inspirées que par l’anticipation de ce qui en sera dit et que les seuls retours qui l’intéressent sont ceux des matinales télévisées. Deux tendances s’opposent ainsi en lui : d’un côté son irrespect et son incompréhension viscérale pour tous les contre-pouvoirs et toutes les institutions américaines, dont il ne comprend même pas la nécessité ; de l’autre, un désir brûlant de se voir adulé par ces groupes qu’il ne cesse de mépriser. C’est ce face-à-face qui immobilise peu à peu les États-Unis, ou en tout cas sa branche exécutive.

Michael Wolff écrit une superbe chronique de cette version cauchemardesque du rêve mondain. Sa plume nerveuse et sarcastique unit les qualités de la chronique mondaine à celle de l’analyse politique de haute volée. Certains médias, conservateurs comme libéraux, lui ont reproché de ne pas croiser certaines de ses informations ou d’utiliser trop de sources anonymes. Ces critiques semblent peu fondées tant il semble plus revendiquer de rendre une atmosphère, de faire comprendre ce qui se joue à la Maison Blanche, que de faire un travail de journaliste classique. Surtout, et alors même qu’il s’est emparé d’un sujet grave et d’un personnage aux défauts shakespeariens, Michael Wolff écrit un ouvrage hilarant : les passages, nombreux, dans lesquels il recourt au discours indirect libre pour rendre la réaction de Trump à tel article ou à telle situation sont de véritables morceaux de bravoure. À la fois impertinent et profond, Michael Wolff est un guide extraordinaire dans cette Maison Blanche prise de folie, une lecture nécessaire pour saisir à quel point un seul homme, même idéologiquement invertébré, peut profondément ébranler la première puissance mondiale