Russie : une destinée européenne

POURQUOI ET COMMENT UNE DÉMOCRATISATION PROCHAINE DE LA RUSSIE POURRAIT ARRIVER ET DEVRAIT ÊTRE ENCOURAGÉE ?

Peut-on encore envisager un avenir pro-européen et atlantiste pour la Russie en 2018 ? C’est ce que semble indiquer Andreas Umland, dont l’opinion a le mérite de sa clarté : la Russie c’est l’Europe, voire l’Occident, et Vladimir Poutine n’a fait que « confisquer » cette destinée européenne, auquel son pays retournera tôt ou tard par pragmatisme politique – faiblesse économique, caducité du régime kleptocratique, besoin de peser dans le monde multipolaire qu’elle appelle de ses vœux. A. Umland ouvre son texte sur un Mea Culpa : l’Occident, désorganisé, a raté le tournant des années 1990 et n’a pas su proposer à Moscou de stratégie cohérente pour l’intégrer aux structures comme l’Union européenne ou l’OTAN. Depuis près de vingt ans, les relations diplomatiques russo-occidentales sont, globalement, au beau fixe. Une certaine apathie frappe par ailleurs les analyses occidentales, qui ne pensent plus la Russie que par le prisme de la confrontation. L’auteur propose de sortir de cet écueil en englobant virtuellement la Russie dans l’Occident. Les idées avancées dans ce texte paraîtront peut-être chimériques à une partie du lectorat français. Elles jouissent pourtant d’une certaine popularité outre atlantique et dans les milieux atlantistes européens. Elles méritent par conséquent une certaine attention.


Par Andreas Umland* (introduction et traduction par Théo Lefloch)

Les analyses occidentales sur les affaires internes et étrangères de la Russie sont devenues de plus en plus maussades ces dernières années. Parmi les sujets en vogue, l’examen pessimiste (auquel j’admets avoir moi-même contribué) des projets néo-impériaux envisagés par V. Poutine pour le monde post-soviétique, les ultranationalismes de la Russie post-1991, la vulnérabilité de la zone grise géopolitique sous influence du Kremlin d’une part, de l’Otan d’autre part, la remise en question, par Moscou, du régime international de non-prolifération nucléaire (via des attaques délibérées contre l’Ukraine, un Etat non-nucléaire), la perspective catastrophique d’un conflit russo-ukrainien ouvert, les graves répercussions que pourrait avoir une telle escalade des tensions sur l’ensemble de l’Europe centrale et orientale, et enfin une naïveté occidentale manifestement incorrigible sur les origines, la nature, les ressorts, les objectifs de Moscou dans ce potentiel conflit. Soyons clairs : les arguments comme ceux-ci ont été et demeurent pertinents. Ils devraient même être mieux relayés dans les médias occidentaux. Il est cependant nécessaire de renouveler, en parallèle, notre approche sur le futur de la Russie. C’est en tout cas ce que son histoire récente nous suggère.

COMMENT AVONS NOUS PERDU LA RUSSIE

L’effondrement soudain de l’Union soviétique en 1991 a donné une occasion inespérée pour fonder un ordre sécuritaire et économique européen global, stable et mutuellement profitable. L’une des raisons pour lesquelles cette formidable chance s’est envolée sans que la communauté d’experts occidentaux n’ait pu la saisir réside dans le fait que, malgré la perestroïka de M. Gorbatchev qui évoluait progressivement en révolution globale, elle était largement inattendue. La plupart des observateurs étaient alors obnubilés par les imperfections propres à l’URSS – jusqu’à ce que cet Etat n’existe plus du tout. L’Ouest n’avait jusqu’alors pas développé d’approche nette et prospective sur les conséquences d’une disparition du régime communiste russe et une éventuelle occidentalisation de la nouvelle Russie. Par conséquent, dans les années 1990, les politiques occidentales à l’égard de Moscou étaient formulées en ordre dispersé, de façon ad hoc, sans coordination entre les acteurs impliqués et sans vision claire de ce à quoi pourrait finalement ressembler le futur de l’Europe orientale.

Le rapprochement entre les gouvernements occidentaux, les organisations internationales comme le FMI, le G7, le Conseil de l’Europe ou l’OTAN, la Russie et les Nouveaux Etats indépendants (NEI) alla (un peu trop) de soi. Peu se représentèrent alors l’envergure de l’opportunité historique qui se présentait à eux. Il fallait négocier ce tournant du mieux possible, mais au lieu d’être guidées par une sensibilité historique, une stratégie cohérente et une téléologie enthousiasmante, les approches occidentales vis-à-vis du monde post-soviétique furent impulsives, suffisantes et hésitantes. Les réflexions les plus approfondies, à l’instar du « Partenariat pour la modernisation » UE-Russie, furent proposées alors que le « Système Poutine » commençait déjà à prendre forme – il était alors trop tard. Nous payons désormais le prix de cette grave omission de Bruxelles, Berlin et Washington.

Il y a des raisons d’espérer qu’un jour ou l’autre une main sera à nouveau tendue à la Russie par les Etats occidentaux. Nous devrions nous préparer à pareil scénario. Un agenda optimiste pour une Russie « post-Poutinienne » pourrait devenir l’objet de sa propre fin, et ainsi nous écarter définitivement des scénarios catastrophe. Pour qu’une prophétie s’accomplisse, elle doit en premier lieu être formulée. Proposer aux démocrates russes, aux diplomates européens, aux politiciens occidentaux et à la société civile le scénario d’une Russie démocratique et débarrassée de son complexe impérialiste pourrait en fait contribuer à cet objectif.

Il n’existe pas, néanmoins, de réflexion sur une Russie transformée, ni sur les façons de stimuler cette mutation. Comme dans les années 1980, l’histoire des deux dernières décennies est devenue le prisme unique par lequel le futur de la Russie est envisagé. Tout scénario autre qu’une aggravation de la situation est immédiatement moquée et décrit comme une douce rêverie. Bien sûr, cela profite au régime de V. Poutine et à ses partisans Russes ou étrangers. Le pessimisme alimente leur rhétorique : tout ce que nous obtiendrons de Moscou, c’est la cohabitation, ou la confrontation. Dans le pire des cas, au lieu de l’actuelle kleptocratie agressive au pouvoir, une idéocratie fascisante, plus dangereuse encore pour le pays, pourrait prendre les rênes du pays. La vision du pouvoir russe, marquée par l’intransigeance et l’imprévisibilité du Kremlin, a eu un impact considérable sur les analyses occidentales, qui se caractérisent désormais par la prudence, le scepticisme et le pessimisme. Cependant, les analyses qui prévoient une perpétuation, sinon une exacerbation des tensions russo-occidentales, sont-elles réellement plus pertinentes que celles qui plaident pour leur apaisement ou leur dissipation ?

POURQUOI DE NOUVELLES OPPORTUNITÉS POURRAIENT SE PRÉSENTER À NOUVEAU

Les relations entre Moscou et l’Ouest doivent à l’évidence en passer par un stade de crise avant de s’améliorer. En d’autres termes, avant qu’elle ne s’effondre sous le poids de sa propre inefficacité, la kleptocratie russe convulsera et traversera des périodes extrêmement risquées – pour elle-même, sinon, peut-être, pour l’humanité toute entière. Cependant, il y a fort à parier que, tôt ou tard, la Russie s’en retourne à l’Ouest, en revenant à l’ère pré-Poutine et en établissant des relations solides avec les pays occidentaux. L’occasion d’une intégration pleine et entière de la Russie aux structures économiques et sécuritaires occidentales pourrait même se présenter. Un tel évènement ne représenterait pas uniquement une seconde opportunité de réunir ces deux ensembles sous le toit d’une même « Maison commune européenne », telle que l’envisageait naguère Gorbatchev. La perspective même d’une redéfinition aussi fondamentale des relations russo-occidentales permettrait de dépasser l’actuelle division européenne.

Le défi manifeste qui sera posé ces prochaines années au régime Russe, kleptocratique au dedans, agressif au dehors, provient de la combinaison de deux tendances pernicieuses, que même les plus fins des dirigeants du Kremlin pourraient ne pas être en mesure de surmonter.

Malgré la recrudescence actuelle du prix du baril de pétrole, le manque de compétitivité et les performances insuffisantes des structures socio-économiques russes actuelles vont tout d’abord s’aggraver. La part du gâteau qui revient chaque année aux différents rentiers s’amincit. L’affaissement de son dynamisme économique, de son envergure internationale ou de sa capacité à peser dans les échanges va s’accentuer. Cela pèsera très lourdement sur l’élite. La cohérence, déjà fragile, de l’Union économique eurasiatique (UEE) pourrait s’effondrer et mener cette organisation à sa perte. Le fardeau financier que constituent pour la Russie les régimes satellites et autres territoires annexés de manière formelle ou informelle pourrait devenir intenable. A moins que les puissances économiques comme le Japon ou la Chine ne se mettent à considérer la Russie comme autre chose qu’un partenaire, c’est-à-dire comme un allié devant être activement soutenu, le manque de perspectives économiques sera de plus en plus manifeste aux yeux des citoyens russes les mieux éduqués.

Un chef d’Etat charismatique, déterminé et soutenu par la population devra être en mesure de compenser, sur le long terme, les dysfonctionnements économiques qui menacent la stabilité du pays. Cependant, pour des raisons autant biologiques que constitutionnelles ou politiques, nous ne savons pour combien de temps encore V. Poutine parviendra à diriger le pays de cette façon, ni si son régime autocratique (« patronalistic ») conviendra à successeur, et s’il sera par conséquent possible d’effectuer un transfert de pouvoir en bonne et due forme. Aujourd’hui déjà, la question que tout le monde pose au système clientéliste de la Russie (ou à soi-même) est la suivante : que se passera-t-il après ?

Bien entendu, V. Poutine pourrait aussi bien, en 2024, placer sur le siège un nouvel « intendant », comme il a fait avec Dimitri Medvedev entre 2008 et 2012. La perspective d’un retour en 2030 de V. Poutine à la fonction suprême, qui serait parfaitement accepté par la population, est incertaine. La Russie a, dans sa déclinaison soviétique, déjà fait l’expérience de la gérontocratie avec les règnes de Léonid Brejnev, Constantin Tchernenko et Youri Andropov dans les années 1970 et 1980. Le peuple russe ne connait que trop bien la gérontocratie.

Dès lors, la possibilité d’un changement de présidence en 2024 (ou avant) pourrait, parmi toutes les autres éventualités possibles, être plus que majeure. L’individu qui succédera à « Poutine IV » pourrait aussi devenir son véritable successeur sur le long terme. Avec le retrait progressif de V. Poutine de la vie politique à partir de 2024, les enjeux seront plus importants qu’avec l’élection présidentielle de 2008. Les détenteurs du pouvoir, des privilèges et des propriétés moscovites se demandent probablement, peut-être même davantage encore que les observateurs occidentaux, ce qu’impliquera le retrait progressif de V. Poutine pour leur futur et leur sécurité, et comment ils devront négocier ces évolutions. L’arrestation et l’incarcération du Ministre du développement économique, Alekseï Oulioukaïev, en novembre 2016, a ouvert ce débat sur la succession et la stabilité de ce nouveau régime – une question existentielle, même pour les membres du cercle rapproché de V. Poutine.

Tout ceci contribue à une certaine volatilité du système Poutine – une tendance qui est susceptible de s’aggraver et qui pourrait même tourner en un conflit entre différentes factions de l’élite russe. Une transition en douceur aurait pu être possible à la condition d’un véritable développement socio-économique, comme ce fut le cas en Russie durant les années 2000.

Cependant, la stagnation économique et la transition politique (pour le moins majeure) font du remplacement de l’actuel leader du Kremlin par une figure alternative acceptée de tous une tâche complexe. L’accumulation d’erreurs par l’actuel régime, comme la destruction accidentelle du vol Malaysia Airlines dans le ciel de l’Ukraine orientale en juillet 2014, ou les erreurs futures d’un Kremlin acculé par des pressions internes et externes (comme les nouvelles sanctions américaines), pourraient en tout cas précipiter la chute de l’actuel régime.

Ce que la prochaine ou lointaine déstabilisation du régime politique russe implique à l’international est difficile à prévoir. La plupart des analystes tablent sur une perpétuation ou une reconstitution de l’actuel système politique, avec un nouveau leader, parfois sur une radicalisation ou une fascisation de ce même système. Quoiqu’il en soit, ces deux scénarios laisseraient la Russie aux prises avec ses contradictions et ses imperfections socio-économiques, et pourraient même les aggraver avec la guerre commerciale qu’elle mène contre l’Ouest. Compte tenu de l’intégration de la Russie à l’économie mondiale, de son incapacité à devenir autarcique et de ses liens économiques forts avec l’Ouest, un changement de cap ou de régime à Moscou pourrait contribuer à son rapprochement avec l’Ouest, comme ce fut le cas à la fin des années 1980. Si une incertitude demeure pour l’instant sur le moment et la façon dont la Russie amorcera ce tournant pro-occidental, c’est une hypothèse tout à fait plausible – sur le long ou le moyen terme. D’une part, la Russie manque cruellement d’autres options géoéconomiques. D’autre part l’affinité culturelle de la plupart des Russes avec les traditions européennes poussera tôt ou tard le Kremlin dans les bras de l’Ouest. Quand cela arrivera, l’Ouest devra être en mesure de lui proposer un plan d’action convenable – et ainsi éviter les erreurs commises en 1991.

COMMENT L’OUEST PEUT REDIRIGER LA RUSSIE DANS UNE PERSPECTIVE PRO-OCCIDENTALE

L’un des prérequis nécessaires à une réconciliation russo-occidentale sera le désengagement de Moscou des diverses aventures expansionnistes dans lesquelles elle s’est engagée, en Europe orientale et dans le Sud Caucase (comme dans d’autres régions du monde, y compris le Moyen Orient). Le Kremlin devra couper les liens qui le relient aux régimes « par procuration » (« proxy regimes ») de Transnistrie, d’Abkhazie, d’Ossétie du Sud ou du bassin de Donetsk, de même qu’il devra revenir sur l’annexion de la péninsule de Crimée – ce dernier cas étant, entre tous, le plus sensible. Redéfinir la Russie comme un Etat-nation démocratique et libéral plutôt qu’une puissance impériale, revanchiste et anti-occidentale à l’excès serait un début. Pour aboutir, ce changement pourrait et devrait être soutenu de l’extérieur.

Les Etats-Unis et l’Union européenne (UE) devraient en particulier indiquer quels bénéfices la Russie retirerait de l’abandon de ses velléités irrédentistes en ex-URSS. L’Occident devrait dès maintenant présenter un agenda exhaustif à la Russie, qui l’associerait à un spectre de coopérations diverses dépassant la simple « restauration » des schémas en vigueur sous Eltsine et Medvedev. Un tel plan pourrait faire partie d’un « package » novateur. Il pourrait s’appuyer sur un retrait des troupes régulières et irrégulières russes des territoires d’occupation où elles sont actuellement engagées (agents, mercenaires, volontaires et baroudeurs en tout genre…), avec pour contrepartie occidentale une intégration économique, sécuritaire et humanitaire de la Russie.

La Russie post-impériale et redémocratisée pourrait non seulement retourner dans le G7 (qui redeviendrait alors le G8), relancer son Partenariat stratégique pour la modernisation avec l’UE, rétablir un conseil conjoint avec l’OTAN, poursuivre les négociations d’adhésion à l’OCDE interrompues en 2014. Le projet de « Partenariat oriental » proposé par l’Union européenne pourrait devenir le modèle d’une intégration plus dense et plus profonde entre Bruxelles et Moscou. Si cela dépend de la survie ou non de l’UEE, l’Union européenne pourrait aussi proposer aux membres de cette organisation des schémas d’association divers, qui les incluraient dans une Europe élargie et leur laisserait un droit de regard sur les évolutions politiques et non-politiques de l’Occident.

La levée des obligations de visa proposée ces dernières années par l’UE aux ressortissants ukrainiens, géorgiens et moldaves pourrait être étendue à la Russie et à ses alliés. Après l’adoption et l’application des lois idoines par la Russie, ses citoyens pourraient, en premier lieu, se voir accorder le droit de voyager dans l’espace Schengen. Les États-Unis pourraient à leur tour envisager d’offrir à la Russie une inclusion dans leur programme d’exemption de visa et dans le « Système électronique d’autorisation de voyage ».

La conclusion, en second lieu, d’un Accord d’association du type « Partenariat oriental » qui inclurait un Accord de libre-échange complet et approfondi (ALECA) avec Moscou pourrait avoir deux effets. D’abord, cela donnerait des engagements concrets à la Russie pour qu’elle devienne partie intégrante de l’espace économique et normatif européen. Ensuite, un tel accord rétablirait une convergence entre les économies post-soviétiques de Russie, d’Ukraine, de Géorgie et de Moldavie, et de tous les autres Etats qui rejoindraient l’ALECA. Cela règlerait la critique majeure concernant le « Partenariat oriental », à savoir que ces économies nationales sont progressivement déconnectées des marchés et des partenaires traditionnels de l’ex-Union soviétique.

L’une des propositions les plus ambitieuses que Bruxelles pourrait adresser à Moscou du point de vue géopolitique serait un Plan d’action pour une adhésion pleine et entière de la Russie à l’OTAN. L’adhésion de Moscou à l’alliance atlantique pourrait aider le pays à résoudre deux problèmes. Un tel accord placerait tout d’abord la Russie dans l’une des alliances sécuritaires les plus puissantes du monde et apaiserait ainsi l’angoisse génétique d’une invasion de l’étranger – l’une des raisons majeures de l’instabilité politique actuelle. Ensuite, son adhésion résoudrait la querelle russo-occidentale issue des derniers élargissements de l’OTAN, et rendrait possible une accession future de tous les pays post-soviétiques à l’Alliance.

L’adhésion éventuelle de la Russie à l’Alliance atlantique offriront aux Etats d’Europe orientale et du Caucase la possibilité de recouvrer leur souveraineté sur les territoires occupés par la Russie. On pourrait ainsi imaginer un vaste Traité international au sein duquel l’OTAN accueillerait simultanément des Etats comme la Russie, l’Ukraine et la Géorgie (et d’autre pays post-soviétiques), ce qui permettrait alors la restitution à Tbilissi de l’Abkhazie et de l’Ossétie du Sud, de la Crimée et du bassin de Donetsk, à l’Ukraine. En cas d’adhésion globale à l’OTAN, les troupes russes déployées illégalement sur les territoires géorgien et ukrainien pourraient même stationner légalement dans ces zones : l’occupation illégale de territoires deviendrait alors un soutien allié à la sécurité de la Géorgie et de l’Ukraine.

Il ne fait aucun doute que de telles théories ressemblent aujourd’hui à des spéculations folles, voire des fantaisies loufoques. La configuration géopolitique de l’espace post-soviétique est complexe, mais il n’est pas impossible de dépasser cette complexité en projetant des plans aussi inédits qu’ambitieux.

UNE PROPHÉTIE AUTORÉALISATRICE ?

L’utilité d’une vision occidentale pour « une autre Russie » – tel fut le nom de l’une des principales associations d’opposition russe – réside principalement dans le fait qu’elle pourrait rapidement s’avérer utile si une constellation géopolitique nouvelle émergeait en Europe orientale. Développer aujourd’hui ces perspectives est un moyen de promouvoir et d’encourager ces mêmes changements. L’une des raisons pour lesquelles Moscou est devenue agressive sur la scène internationale, tout en s’efforçant de trouver de nouveaux alliés à l’étranger, s’explique par le fait qu’elle est isolée depuis l’annexion de la Crimée.

En dépit du fait que le Kremlin soit l’un des principaux promoteurs de l’idée de « multipolarité », la Russie est économiquement trop faible pour devenir elle-même un pôle autonome et significatif dans un monde multipolarisé et géopolitiquement instable. Les alliances que la Russie a tissé avec la Chine, la Turquie et d’autres puissances non-occidentales se limiteront à des partenariats « gagnant-gagnant ». L’affinité culturelle de la Russie avec l’Europe, de même que son tropisme géopolitique occidental font que l’Europe prévaudra naturellement, tôt ou tard. L’Ukraine et les autres républiques post-soviétiques poursuivront leur intégration à l’Ouest et deviendront un modèle attractif pour la Russie. La caducité du régime kleptocratique au pouvoir, les politiques répressives qu’il mène à l’intérieur, ainsi qu’une posture néo-impérialiste et revanchiste dépassée à l’extérieur, deviendront des torts plus en plus flagrants aux yeux de la population et les élites russes. En formulant et en diffusant une vision alternative du futur géopolitique de la Russie, l’Ouest pourrait provoquer ce changement à Moscou, et devrait par conséquent se préparer à ce basculement.

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* Andreas Umland est docteur, Senior Research Fellow à l’Institut de Coopération Euro-atlantique de Kiev et éditeur de la revue intitulée « Soviet and Post-soviet Politics and society ». Cet article a été présenté pour la première fois à une conférence organisée par Chatham House et le Kiel Institute for Security Policy à Berlin, le 7 décembre 2017, puis publié par « Open Democracy – Russia »