Folklore ou haine ?

LA DIFFICILE INTERPRÉTATION DES MUSIQUES FOLK ET BLACK METAL EST-EUROPÉENNES

« Trop souvent, les gens abordent ce mouvement avec des théories alambiquées et tentent de les marteler à tout prix. Ils partent avec l’idée (l’espoir?) que le Black Metal est vraiment une question de réveil de l’esprit viking nord-européen, de croyance satanique, d’autodestruction, d’idéologie d’extrême-droite ou quoi que ce soit d’autre. Il est beaucoup trop diversifié et individuel pour être décrit comme ça. »

Dayal Patterson, Black Metal Evolution of the Cult – 2014


Par Adrien Nonjon pour notre rubrique culturelle gegflix

Genre et objet d’un consensus assez large, bénéficiant d’une image extrêmement positive à travers le monde — en témoigne le grand nombre de manifestations qui lui sont dédiées chaque année— le Métal et sa branche « Black » semblent avoir définitivement tourné la page polémique d’une histoire jalonnée de violences, de crimes et d’incidents. Si elle a pu apparaître à ses débuts comme une musique souvent brutale, toujours militante, marquée du sceau de l’infâmie par la presse et le public non-initié, le Black Métal constitue aujourd’hui un genre lissé, plus policé, dont la philosophie anti-chrétienne et l’image extrémiste ne seraient à prendre qu’au second degré. Mais en dépit d’une « dédiabolisation » du genre, nombreuses sont les formations à plaider pour un retour aux sources et à rejeter l’idée d’un Black Métal devenu mainstream et aseptisé[1].

Principal foyer de cette scène revenue à ses fondamentaux : l’Est de l’Europe, et plus particulièrement l’Ukraine. Ces espaces culturels se distinguent par la profusion de groupes ayant su conjuguer esprit contestataire extrême et revendications nationales[2] exaltées. La guerre, qui marque une radicalisation des idées, constitue un véritable tremplin pour la construction et la diffusion des représentations géopolitiques de l’extrême-droite locale. Tentons ainsi de délimiter les liens intimes qui unissent la scène Black/Pagan Métal est-européenne à ces courants politiques nationalistes, et de mesurer leur interdépendance.

 

ORIGINE, EXPORTATION ET RADICALISATION DES BLACK ET PAGAN MÉTAL EN EUROPE DE L’EST

C’est en 1982 que le Black Métal fait sa première apparition[3]. Il est jusqu’alors dominé par des genres beaucoup plus traditionnels. D’une part le Heavy Métal, (première forme du Métal à avoir été créée au cours des années 70 avec Black Sabbath ou Alice Cooper) qui connaît à cette époque une nouvelle vague en Angleterre. Nous pouvons aussi citer le Trash américain (sous-genre du Heavy apparu dans les années 80 et beaucoup plus influencé par le punk et le hardcore, dont les plus célèbres représentants sont les groupes Métallica, Slayer ou Exodus). La scène voit ainsi en la sortie de Black Métal, du groupe anglais Venom, un album fondateur et précurseur. S’y mêlent une imagerie ténébreuse, empreinte de symboles sataniques tels que le bouc, et des paroles vouées à Satan, scandées par une voix rauque, accompagnée d’un son saturé et joué frénétiquement. Ces références explicites contribueront à créer l’originalité de cette musique et à fonder un genre autonome, singulier et construit en opposition aux standards.

Si la paternité de ce genre est attribuée à l’Angleterre, le Black Métal connaît un essor majeur en Scandinavie, et principalement en Norvège où il se renouvelle au cours des années 1980 dans ce que l’on nommera « la seconde vague ». Certains groupes, lassés d’une scène jugée trop commerciale et pleine de « poseurs »[4], finissent par s’associer à différents projets novateurs. Mayhem, Burzum, Emperor, Bathory, Gorgoroth… C’est ainsi que le Black Métal nordique finit par développer à travers la profusion de groupes iconiques une image et une idéologie propres.

Loin d’être uniquement un style en rupture avec la scène de l’époque, le Black Métal se veut et se vit comme une désunion complète avec le monde contemporain dans lequel il évolue. Construit autour d’un certain élitisme[5], ce Black Métal scandinave s’apparente à un retour aux sources mobilisant l’histoire pré-chrétienne et la philosophie païenne. Ce genre de musique avant-gardiste et politiquement très affirmé a produit de nombreux chefs-d’œuvres (Filosofem de Burzum, Casus Luciferi de Watain…). Ils donneront naissance à des sous genres comme le Pagan/Folk, beaucoup plus centré sur le folklore traditionnel dans ses textes et ses arrangements. Ce courant est fondateur malgré un succès rapidement entaché par le sordide (meurtres, incendies d’Eglises, accusations de suprémacisme blanc…)[6]. La scène black Métal scandinave s’est en conséquence départie de son caractère subversif. Ce sont les formations musicales des pays de l’Est qui vont prendre le relais du Black Métal, en refusant l’édulcoration de cette musique et en lui redonnant ses caractères originaux : violence, radicalité, et thématiques expurgées de tout caractère commercial.

La chute de l’URSS est une opportunité incomparable pour le développement de la scène Métal en Europe de l’Est. Elle libère une créativité et un désir de subversion si puissants que le nombre de groupes explose en 1991 : on en recense alors 3478 en Russie, 363 en Biélorussie, et 864 en Ukraine [7]. Contrairement à son grand frère scandinave assagi, dénaturé et muselé, la scène est-européenne développe une radicalité beaucoup plus violente, par réaction à l’ancienne domination soviétique. Là où les propos racistes et l’intolérance n’étaient que de simples provocations conformes aux codes du genre, ils deviennent la matrice des prestations contestataires des groupes Métal est-européens. En Ukraine l’identité nationale a longtemps été étouffée par l’imposition de normes et de valeurs exogènes (à l’endroit même où le peuple ukrainien possédait ses paradigmes propres), le combat pour la renaissance culturelle est donc au cœur des ambitions de certains groupes ukrainiens[8]. Comme l’écrivit le magazine Métallian, l’Ukraine est le « dernier bastion de haine suprême et de l’idéologie orientée et radicale qui défend le sang de ses ancêtres »[9].

A l’instar de Drudkh, premier groupe à avoir rendu hommage à la culture ukrainienne à travers son album Krov u nashyx krynycyax (Le sang dans nos puits), nombreux sont ceux qui décidèrent de re-politiser le Black Métal afin de lui rendre son sens premier[10]. Un manifeste du Militant Zone, collectif artistique russe de Black Métal implanté en Ukraine, résume parfaitement cette tendance :

« Au cours de ses trois décennies d’existence, le Black Métal a régressé d’un projet radicalement anti-moderniste – la suie noire des églises brûlées et le sang ennemi coagulé, dans l’une des tendances dominantes de scène de choc, surprenante en apparence mais vide de sens .Suis generis, c’est l’harmonie absolue de la forme et du contenu, des mots et des actes, qui ont été les qualités uniques qui ont permis au genre Black Métal de dépasser son cadre subculturel, devenant un acte de résistance véritable et complet au monde moderne. Mort, guerre, sacrifice, ces mots prétentieux ne sont plus que des clichés vides sur la scène obscure. Leur sens authentique et sacré a été perdu pour les artistes qui n’ont pas réussi à insuffler vie à leur création avec l’action. Après tout, pour chanter sur la force, il faut être fort. Pour chanter la pureté, il faut être mentalement et physiquement pur (ce qui implique, à tout le moins, de renoncer à l’alcool, au tabac et aux drogues). Pour chanter sur la guerre, il faut se battre. Et finalement, pour chanter au sujet du meurtre, il faut tuer. C’est cette sincérité, la cohérence et la conformité de la forme avec le contenu qui définit Militant Black Métal. C’est ce qui définit notre existence. »[11]

 

 Le Black Métal renaît ainsi au cœur d’un espace en pleine recomposition et par la volonté de récréer une musique et culture traditionnelle autrefois proscrite par le communisme[12]. Il profite d’un laisser-faire, voire d’une absence de contrôle de la part des autorités et ne rencontre qu’une opposition occasionnelle des groupes antifascistes[13]. Le genre de musique extrême s’ordonne autour de schémas de représentations types : l’apolitisme, le fascisme métaphysique, l’occultisme et le conservatisme, les ingrédients qui féconderont la pensée d’extrême droite et les idéaux de groupes comme Azov, régiment ultranationaliste ukrainien.

 

DES « SOUS-GENRES » MUSICAUX AU SERVICE DES REPRESENTATIONS ET LOGIQUES POLITIQUES DE L’EXTREME-DROITE

  Les musiques Black et Pagan/Folk Métal d’Europe de l’Est sont aujourd’hui animées par une radicalité, vectrice de deux types de représentations politiques et stratégiques : la renaissance de la nation et la critique du libéralisme instigateur de haine et de violence. Cette démarche apparaît dans quelques formations qui, certes, ne représentent qu’une infime partie de la scène[14]. Chaque groupe politique d’extrême droite dispose de sa propre culture et sa propre vision du monde. Souvent l’extrême-droite tente de faire synthèse de ces valeurs et de partager culture et ambitions avec les groupes de musique métal Black et Pagan.

Qu’il s’agisse de formations musicales apolitiques ou se réclamant ouvertement de l’extrême droite, leur principal objectif est de participer à la préservation, l’actualisation, sinon à la renaissance d’un folklore national émanant d’une culture dite « homogène »[15]. L’extrême-droite radicale défend vigoureusement cette démarche via un programme et une esthétique inspirée des Varègues – le peuple présenté comme le fondateur de la Rus’ par Nestor dans ses Chroniques du Temps passé. Ce retour aux sources coïncide avec les logiques des musiques Black et Pagan Métal qui placent la tradition au cœur de leur production.

Au regard de son étymologie (du latin tradere), la tradition est « un acte de transmission des doctrines, opinions et coutumes d’usage du passé vers le présent ». Dans chaque culture, la tradition représente un lien fort qui permet d’unir et de consolider durablement un groupe d’individus. Elle est, comme la présente l’anthropologue George Balandier, « un espace de référence nécessaire dont la nostalgie moderne se nourrit {…} indissociable de la continuité, de la transmission, du maintien »[16]. Cette nostalgie affichée par les groupes de métal ne peut que revêtir une dimension identitaire, notamment lorsqu’elle s’inscrit dans une région comme l’Ukraine. Dans cet Etat post-soviétique, transi de traumatismes, craignant une acculturation, les enjeux identitaires ont été réactivés par le Maïdan et la guerre à l’Est. Ce n’est pas un hasard si les thématiques issues du folklore national, puisant dans les mythes originels, tissant des liens organiques et spirituels entre Ukrainiens, et réconciliant passé et présent, soient vécus comme une résistance et une renaissance culturelle – deux démarches valorisées par un groupe comme Azov qui en fait la base de son discours politique[17].

Cette renaissance culturelle s’exprime tout d’abord par le choix des paroles dans la langue nationale. C’est là une dimension essentielle puisque la langue favorise l’établissement d’un lien direct avec l’auditeur et ses racines historiques. Ecrire dans la langue nationale est aussi un gage d’authenticité et de légitimation auprès de certains mouvements politiques nationalistes[18]. Le Dictionnaire raisonné du Russe vivant définit à cet égard le nationalisme comme un « amour pour son propre peuple, sa langue, ses tradition, et sa culture »[19].

La rapide évolution des textes de Nokturnal Mortum, groupe de Pagan Métal originaire de Kharkiv peut servir d’exemple. A partir de l’année 2009, ce groupe décide d’abandonner le chant en anglais au profit de l’ukrainien et dans une moindre mesure, du russe avec l’album Voice of Steel. C’est un choix risqué, bien qu’il soit pleinement assumé par ses membres -ils ont pendant un temps fréquenté l’extrême-droite ukrainienne et ses thématiques identitaires.

Cette renaissance s’appuie également sur la création et la mise en scène d’une représentation culturelle singulière. Forgés autour de l’histoire ancienne, les groupes de Pagan et Black s’inspirent abondamment du récit national slave, oscillant entre les temps pré-chrétiens (vécus comme un âge d’or symbolisé par une culture foisonnante et insoumise) et une époque plus contemporaine, comme la Première et Seconde Guerre mondiales, symbole de résistance et d’affrontement entre les civilisations (ex : le groupe de Léopolitains 1914, les Russes de Wolfkrieg ).

Les références explicites à ces deux époques apparaissent non seulement dans les textes, mais aussi dans la réappropriation d’instruments et de mélodies traditionnelles. C’est souvent une mise en scène explicite, choisie pour les échos d’un passé qu’elle s’approprie. Elle s’appuie toujours sur une conception organique de la nation qui émerge[20]. On y glorifie les qualités d’un patrimoine génétique national slave tel l’héroïsme, son sens du devoir et du martyre. La guerre et la violence y trouvent dans leur vision hégélienne une place de choix, et dans un contexte de guerre comme celui qui menace en permanence le territoire, toutes les valeurs célébrées trouvent authenticité et utilité. La musique black et pagan procède donc d’une reconstruction de la mémoire collective par la sélection et la mise en valeur d’événements du passé, qui structurent l’identité et perpétuent l’histoire nationale[21].

La réappropriation de la mémoire et de l’imaginaire collectif ukrainien constitue une démarche similaire, sinon complémentaire à celle de l’extrême-droite. Fortement imprégnée de l’histoire, elle cherche aujourd’hui à écrire un nouveau récit national dont se nourriraient les nouvelles générations formatées pour la guerre. Son objectif est évident : éduquer dans et par la guerre. Consciente de la grandeur d’une époque, la jeune recrue se trouve prête à faire preuve d’abnégation totale de sa personne pour défendre sa patrie[22].

C’est dans le Black Métal que réside ce nouveau catéchisme formateur, ce qui explique l’intérêt pour cette musique chez les idéologues des mouvements. Beaucoup de ses combattants l’écoutent et des dirigeants politiques de ces formations admirent des musiciens comme Varg Vikernes, fondateur polémique de Burzum et connu pour ses traités sur le paganisme, la culture nordique et le suprémacisme aryen[23]. Pour eux, le Black Métal est bien plus qu’un genre musical extrême, il représente la réintégration du folklore national au sein de la modernité[24]. C’est une passerelle entre deux mondes et deux époques qui, aux yeux de l’extrême-droite, sont les fondements de l’Ukraine de demain : « Il ne faut pas oublier d’où l’on vient et quelles sont les traditions de nos ancêtres. » [25]
La diffusion d’un récit national glorifié est même présentée comme tentative de réconciliation nationale, préalable à un retour à l’ordre traditionnel[26]. Mais quels sont ses liens avec le fascisme politique ?

Présentée par le chercheur Roger Griffin comme « une idée révolutionnaire issue du modernisme politique du XXè siècle s’opposant aux forces dégénératives de l’histoire contemporaine pour apporter une modernité alternative fondée sur la renaissance de la nation »[27], le fascisme partage avec la musique Black Métal l’idée d’un nihilisme actif qui doit déboucher sur une mise à mort du monde moderne. Cette idée, issue du néo-romantisme des années 1920, a pour but de rendre compte des désillusions du monde moderne pour réaliser ce qu’Ernst Junger nomme  la « rébellion romantique »[28]. Par sa brutalité et son aspect décadent, la musique Black Métal appelle à une prise de conscience des fractures contemporaines : désagrégation des rites et liens traditionnels, primauté de l’individuel sur le collectif dans la lutte pour la possession et, bien entendu, la modernité incontrôlée[29]. Loin de rester ancré dans cette réalité, le Black Métal cherche à dépasser les contradictions contemporaines et échapper à ce « point zéro » de l’histoire : c’est en ce sens un nihilisme libérateur[30]. Il permet de se tourner vers une représentation unique et totalisante du monde, en vue d’une amélioration de la société actuelle, grâce au support des thématiques, des textes et de la musique. Le folklore n’est ni plus ni moins qu’un attribut : une armure morale permettant à la nation de se construire en dehors des vices de la modernité[31].

Si ces thèses restent officiellement marginales dans la scène Black, elles trouvent un écho particulier au sein des nouvelles droites est-européennes. Ces mouvances souhaitent offrir à l’Europe un nouveau mythe fondateur, basé sur le communautarisme ethnique (rus’sisch[32] pour le nationalisme ukrainien) qui contribuera à la différenciation Est/Ouest du monde[33].

Cette Weltanschauung (vision du monde épurée des apports extra-européens) est fondée sur une ariosophie (ésotérisme nazi, qui s’inspire du renouveau païen nordique[34]). Elle est clairement réactivée par l’extrême-droite à travers son soutien direct à ces groupes « traditionalistes ». Le groupe M8L8TX[35], composé de combattants russes pro-ukrainiens originaires de la ville de Tver et du groupuscule WotanJungen[36] sont très actifs et sont devenus aujourd’hui une icône de la scène Black Métal est-européenne. Leur imagerie inspirée de l’esthétique militaire et néo-païenne du Troisième Reich se veut l’étendard de l’esprit européen révolutionnaire et l’expression d’un darwinisme primaire : « Le paganisme a été arraché à la race blanche il y a 1000 ans. Aujourd’hui il représente une guerre. Une guerre à mort contre la réalité décadente qui nous entoure, une guerre pour un monde blanc. Aujourd’hui le paganisme s’appelle national-socialisme. Et nous sommes des païens »[37]

La sélection des meilleurs est au centre de cette démarche. Elle trouve un écho dans le militantisme d’extrême-droite. En Ukraine, ces mouvements peuvent aussi compter sur le vote et la promulgation de la loi mettant fin à l’Ukraine multilingue. Les radios permettent ainsi à des petits groupes « traditionalistes » et « patriotiques » de sortir de l’anonymat[38].

La majeure partie des musiciens de Black et Pagan Métal ont cependant pris l’habitude de se tenir à distance des structures d’extrême-droite afin de ne pas s’attirer les foudres des pouvoirs publics et de ne pas perdre leurs fans. La musique d’extrême droite, qu’elle soit métaphysique ou non dans ses thèmes, reste largement sous-utilisée par les partis d’extrême droite traditionnelle comme Svoboda, Rodina ou le Parti Libéral Démocrate, particulièrement lors des périodes électorales.

 

VERS LA CREATION D’UNE COMMUNAUTE PARTISANE ?

Très solidaire de l’idéologie de certains mouvements d’extrême-droite, la musique Métal trouve dès lors une place importante dans la diffusion de ses idées et participe à l’émergence d’une radicalité politique ukrainienne. Elle conforte l’adhésion de son public[39]. Sur le terrain, les militants du Corps National d’Azov s’intéressaient pour la plupart à la musique métal et rock patriotique. Il s’agit essentiellement chez eux d’associer tradition nationale et esprit combattif au travers de la musique.

Surfant sur les effets négatifs de la chute de l’URSS, comme le chômage et la disparition des repères « naturels » de la société soviétique, le message développé par les groupes Métal s’adresse principalement à ceux qui souhaitent une nouvelle vie sociétale, un leadership réel, un esprit de camaraderie et de corps. Par leurs caractères underground et élitistes, les Black et Folk/Pagan Métal parviennent à faire émerger au sein de leur public le sentiment d’appartenir à un quelque chose d’unique, au-dessus de l’individualisme. Lors d’un concert, l’individu se retrouve plongé dans une ambiance où il ne fait plus qu’un avec la musique et le public qui acclame l’artiste. C’est la magie des concerts d’être en communion avec des idéaux et de faire émerger une véritable force collective. C’est à ce moment précis que l’adhésion aux idées devient quasi-automatique. En s’associant donc à ce genre musical et à des groupes originaires des zones de guerre, l’extrême-droite parvient à crédibiliser sa démarche, à amplifier son action, à créer un effet de masse autour de ses idées pendant les concerts.

La musique métal est diffuse autant qu’elle entretient les idées au sein d’une communauté. Avec la sortie de nouveaux albums, de nouveaux merchandising et la création de plateformes d’échange du type fan page avec les labels ou les artistes, les acteurs gardent et entretiennent un lien direct avec le fan, qui se trouve quotidiennement sollicité[40]. Cette communication garde bien sûr son caractère informel, restreint, initiatique, ce qui entretient le sentiment d’unicité et de marginalité.

C’est dans cette logique que fut par exemple organisé le festival nationaliste Asgardsrei à Kiev. Ici les seules informations sont communiquées sur la page du collectif Militant Zone et sur les quelques blogs d’extrême droite à l’étranger. C’est aussi le cas lors d’évènements extrêmement confidentiels tels que des tournois de Béhour – sport de combat médiéval très appréciés par les nationalistes férus d’histoire ancienne[41]. Les billets ne sont jamais mis en vente publique ; ne sont pas nominatifs et ne donnent qu’une vision partielle de l’événement.

Les affiches Asgardsrei se retrouvent aux côtés d’affiches du régiment Azov et de son parti politique, sur les façades de lieux que fréquentent habituellement les sympathisants – tels les centres de recrutement ou des surplus militaires[42]. L’organisation de concerts Métal permet au régiment de mieux cibler ses potentielles recrues, de récolter des fonds pour se financer et se faire connaître. Si l’Asgardsrei ne fait officiellement aucune promotion officielle du régiment, il n’est pas rare de retrouve un soutien plus direct et transparent dans d’autres manifestations de métal organisées en Ukraine, comme le concert Sxidnne Bratertvo (Fratrie de l’Est) à Karkhiv et Stalevyj Promin Voli (Volonté de fer) à Kiev[43].

Jusqu’en septembre 2014, tous les concerts programmés affichaient ostensiblement leur soutien à Azov. Mais dès lors qu’il fut intégré à la Garde nationale ukrainienne, il ne pouvait plus mettre en avant sa proximité avec ces groupes musicaux. C’est pour cela que depuis septembre 2014, le régiment n’est plus à même de s’afficher à la une des concerts. Cela ne signifie pas pour autant qu’il n’en retire pas certains bénéfices économiques et politiques. Azov souhaite par conséquent conserver ses liens avec sa base de soutien nationaliste, sans pour autant apparaitre comme une force subversive au sein du ministère de la défense ukrainien.

Par la constitution d’une communauté de fidèles regroupés autour d’une même passion, le Métal, Azov endoctrine des militants flexibles et disponibles, fédérés autour des thèmes décrits ci-dessus. Pour le chercheur A. Shekhovstov, « la communauté et son esprit est une plateforme essentielle pour les forces révolutionnaires[44] », ce que l’extrême-droite semble avoir parfaitement compris en s’associant avec Black et Pagan ces branches spécifiques contestataire de la musique Métal. Cette convergence entre nationalisme et Black Métal constitue une véritable entreprise de capture des esprits.

 

LE DEVELOPPEMENT D’UN RESEAU A L’INTERNATIONAL

La musique Métal est aujourd’hui mieux acceptée et plus consensuelle. Malgré une popularité grandissante, elle n’a pourtant rien perdu de son caractère subversif. Beaucoup plus actifs à l’étranger avec l’enchaînement des tournées de concerts et des festivals, les groupes de Métal constituent d’excellents relais de propagande[45]. S’ils se parent d’un certain « politiquement correct » pour ne pas faire l’objet d’une interdiction de la part des autorités étrangères, les groupes et leurs concerts sont toujours des lieux de réunion pour les sympathisants nationalistes. Ce fut le cas en France, avec le festival français Ragnard Rock Festival 2016. Y figuraient des groupes de musique, soutiens plus ou moins explicites d’Azov – comme Nokturnal Mortum, Kroda ou Naer Mataron[46]. Le régiment Azov profite donc naturellement de l’internationalisation de cette musique pour exporter sa notoriété à l’étranger. La renommée des partis est-européens passe également par la promotion de groupes étrangers, qui adhèrent aux conceptions politiques du régiment. Le cas du groupe de Black Métal français Peste Noire est le plus explicite.

Fondé le 19 janvier 2000 dans la région d’Avignon, Peste Noire est un groupe de Black Métal nationaliste[47]. Le groupe développe une prose héritée de l’Occitan, s’approprie les écrits de Charles Maurras et aborde des thématiques comme l’abandon des milieux ruraux et la critique du monde moderne et de ses élites. Son chanteur, « la Sale Famine de Valfunde » affiche avec Azov la glorification du passé, des traditions et l’essor d’une contre révolution nationale : « Dans tous les cas et je mets au défi quiconque de le prouver : nous ne nous sommes jamais réclamé du Nazisme, mais bien plutôt de Nietzsche et de la Révolution Conservatrice allemande (Konservative Revolution) dont, pour rappel, certains auteurs étaient juifs (Max Scheler, Walter Rathenau etc.). Pour mémoire les Nationaux-Socialistes, une fois parvenus au pouvoir, s’en prirent en priorité à certains représentants de la Révolution Conservatrice qui leur refusaient leur adhésion ; de même que Stepan Bandera, icône du nationalisme ukrainien et référence du mouvement AZOV auquel Peste Noire a apporté publiquement son soutien, a eu maille à partir avec les Nazis. »[48]

Ces déclarations, extraites d’une publication Facebook, avaient d’abord pour objectif d’écarter toute association du groupe avec la mouvance néo-nazie, revendiquant une convergence réelle avec Azov : le chanteur « la Sale Famine » s’est souvent affiché avec un T-shirt du régiment. Dans sa salle d’enregistrement trône même une affiche patriotique ukrainienne[49]. Le soutien de Famine sera d’ailleurs réaffirmé en avril 2015 avec la sortie de l’album A la chaise Dyable où la chanson Le dernier putsch constitue selon Famine un hommage direct au régiment Azov[50]. Le 7 mai 2017 Peste Noire est invité à Kiev pour y tourner le clip de cette chanson.

Au total, idéologiquement proches en matière de représentations et conceptions du monde des extrêmes, les musiques Folk et Black Métal est-européennes peuvent être ainsi des instruments clés dans la popularisation des idées et contribuer directement à la défense de sa cause. Si aujourd’hui de nombreux groupes se prétendent indépendants de tous liens avec le régiment et ses idées, ils ne peuvent se défaire d’une parenté plus que subliminale au travers des thématiques abordées dans les paroles néo-folk et black métal. Conjuguant ainsi fascisme métapolitique (visant à glorifier l’idée d’un passé glorieux) et luttes contre un ennemi extérieur, ces branches de la musique métal extrêmement codifiées et peu médiatisées apparaissent comme des médiations essentielles pour l’extrême-droite dans son entreprise d’influence globale

 

[1] Documentaire Until the light takes us réalisé par Aaron Aites et Audrey Ewell, 2009

[2] SHEKHOVTSOV Anton.,  European Far-Right Music and Its Enemies, English Rose, 2007, 15 pages

[3] PATTERSON D., Black Metal : the cult never dies vol 1, Camion Blanc, Paris, 2016, 459

[4] Terme péjoratif dans la communauté métal pour désigner un artiste ou un fan qui se donne un genre ou ne s’implique pas assez dans la communauté

[5] Selon le guitariste du groupe ukrainien Hate Forest Saenko : « Le Black Metal est un art pour l’élite intellectuelle blanche », citation tirée de MASPERO. David et RIBARIC. Max, As wolves among sheep : la saga finesse du NSBM, Camion Noir, Paris, 2014, 937 pages

[6] Documentaire Until the light takes us réalisé par Aaron Aites et Audrey Ewell, 2009

[7] Recensement effectué via le site metalarchives.com

[8] BERNARD-GOUTOULY, Nadège, Le Metal Folklorique entre tradition et modernité, Camion Blanc, Paris, 2013, 173 pages

[9] Magazine Metalian n°71, Mai 2012

[10] BERNARD-GOUTOULY, Nadège, Le Metal Folklorique entre tradition et modernité, Camion Blanc, Paris, 2013, 173 pages

[11]  Manifeste du Militant Zone, http://militant.zone/

[12] FRANCOIS., Stéphane, La musique europaïenne : ethnographie politique d’une subculture de droite, l’Harmattan, Paris, 2006, 166 pages

[13] SHEKHOVTSOV Anton.,  ‘Apoliteic music: Neo-Folk, Martial Industrial and ‘metapolitical fascism »,Patterns of Prejudice, 43: 5, 431 — 457

[14] Ibid

[15] Ibid

[16] BERNARD-GOUTOULY, Nadège, Le Metal Folklorique entre tradition et modernité, Camion Blanc, Paris, 2013, op.cit p 18

[17] Ibid

[18] SHEKHOVTSOV Anton.,  ‘Apoliteic music: Neo-Folk, Martial Industrial and ‘metapolitical fascism »,Patterns of Prejudice, 43: 5, 431 — 457

[19] BERNARD-GOUTOULY, Nadège, Le Metal Folklorique entre tradition et modernité, Camion Blanc, Paris, 2013, op.cit p 94

[20] FRANCOIS., Stéphane, La musique europaïenne : ethnographie politique d’une subculture de droite, l’Harmattan, Paris, 2006, 166 pages

[21] BERNARD-GOUTOULY, Nadège, Le Metal Folklorique entre tradition et modernité, Camion Blanc, Paris, 2013, 173 pages

[22] SHEKHOVTSOV A.,  European Far-Right Music and Its Enemies, English Rose, 2007, 15 pages

[23] Entretien à Kiev, février 2017

[24] Entretien  à Kiev, février 2017

[25] Ibid

[26] BERNARD-GOUTOULY, Nadège, Le Metal Folklorique entre tradition et modernité, Camion Blanc, Paris, 2013, 173 pages

[27] SHEKHOVTSOV Anton., ‘Apoliteic music: Neo-Folk, Martial Industrial and ‘metapolitical fascism »,Patterns of Prejudice, 43: 5, 431 — 457

[28] Conférence du Pact of Steel : What is music for in a destitute Time ? à Kiev le 17 décembre 2016

[29] FRANCOIS., Stéphane, La musique europaïenne : ethnographie politique d’une subculture de droite, l’Harmattan, Paris, 2006, 166 pages

[30] Ibid

[31] THIESSE, Anne-Marie, « La nation par la joie », inTHIESSE, Anne-Marie La création des idées nationales,Seuil, Paris, 2010 p 273

[32] Une interprétation du folklore Ru’s par des mouvements politiques russes ou ukrainiens en faveur d’un racialisme slave organique

[33] FRANCOIS, Stéphane, Le néo-paganisme, M.C.O.R., Paris, 2007 96 pages

[34] FRANCOIS., Stéphane, La musique europaïenne : ethnographie politique d’une subculture de droite, l’Harmattan, Paris, 2006, 166 pages

[35] Qui se prononce « Mo-lot-kh »

[36] Entretien avec Nazar Kravchenko et Olena Semenyaka à Kiev, février 2017

[37] op.cit p 600 in MASPERO. David et RIBARIC. Max, As wolves among sheep : la saga finesse du NSBM, Camion Noir, Paris, 2014

[38] Entretien à Lviv, février 2017

[39] FRANÇOIS S., La musique europaïenne :  ethnographie politique d’une subculture de droite, l’Harmattan, Paris, 2006, 163 pages
[40] SHEKHOVTSOV A., European Far-Right Music and Its Enemies, English Rose, 2007, 15 pages

[41] Information trouvée sur la page Facebook du Militant Zone

[42] Lors de notre rencontre avec des sympathisants franco-suisses de la Misanthropic Division dans la base Atek à Kiev, il me fut proposer d’aller le lendemain faire du « shopping » dans un surplus militaire Militarist

[43] Fin juillet dans l’Ain, un festival Métal avec des groupes néonazis, http://lahorde.samizdat.net/, information vérifiée avec Olena Semenyaka à Kiev en février 2017

[44] op.cit p 10 in SHEKHOVTSOV A., European Far-Right Music and Its Enemies, English Rose, 2007

Photo 24 : Affiches du Asgardsrei et du concert fratrie de l’Est (source : lahorde.fr)

[45] SHEKHOVTSOV Anton., Apoliteic music: Neo-Folk, Martial Industrial and ‘metapolitical fascism’,Patterns of Prejudice, 43: 5, 431 — 457

[46] Le groupe du député d’Aube Dorée Giorgos Germenis alias Kaiadas

[47]  http://www.metal-archives.com/

[48] Message Facebook de Peste Noire posté en Novembre 2016 à la suite de l’annulation d’un de ses concerts au SteelFest en Finlande

[49] Documentaire A la Chaise Dyable réalisé par Anaon Productions sorti en 2015

[50] « Le dernier putsch » était de base un titre dédié à AZOV, donc quel meilleur endroit que Kiev pour y tourner le clip ? Pour lanecdote, nous avions fait un t-shirt sur lequel est dessiné un hooligan avec une batte de baseball et un heaume de chevalier sur la tête, avec pour slogan : « Be mediaeval ». Ce n’était quun dessin mais lors de la prise de Maïdan, j’ai halluciné de voir des hools faisant vraiment le putsch avec des battes en armures médiévales !, citation tirée de l’interview de Famine postée sur http://militant.zone/