Nous avons rencontré Gabriel Zucman

Gabriel Zucman, jeune économiste de renommée mondiale, auteur de la Richesse cachée des nations (2013) issue de sa thèse dirigée par Thomas Piketty, est aujourd’hui  assistant professor à l’université de Berkeley et prend régulièrement position sur des questions brûlantes, comme la lutte contre l’évasion fiscale des multinationales, la flat tax de Macron ou celle de Trump. Il a gracieusement accepté de répondre à nos questions à la mi-novembre 2017.


 

Dans votre excellent livre sur la Richesse cachée des nations, vous décrivez (tableau 4 p. 91) des “coalitions” de pays nécessaires pour “faire plier” tel ou tel paradis fiscal. Pouvez-vous en expliquer le principe ?

Si l’on veut faire des progrès dans la lutte contre les paradis fiscaux, il faut changer leurs incitations. Pou le moment il est bien trop rentable d’être un centre offshore : cela génère de l’activité financière, des revenus (commissions ou impôts) ; certains pays comme le Luxembourg en tirent même une certaine importance sur la scène internationale. Concrètement, pour changer les incitations, il faut que les pays qui se font soutirer leur assiette fiscale ripostent en faisant porter le coût de l’optimisation et de l’évasion aux pays (et aux institutions financières) qui les facilitent. Une façon de le faire, c’est d’imposer des tarifs douaniers — et plus il y a de pays appliquant de telles sanctions, plus le coût serait élevé pour les paradis fiscaux.

Pour s’attaquer à Hong Kong, à Singapour, aux Bahamas et aux Îles Caïman, vous recommandez de s’allier aux États-Unis et au Royaume-Uni, deux pays qui semblent malheureusement bien loin de coopérer sur ce terrain pour les prochaines années. Serait-il possible de les remplacer par d’autres pays internes à l’Union européenne ?

À l’époque où j’ai écrit la première version de ce livre, en 2013, les États-Unis étaient à la pointe de la lutte contre l’évasion fiscale, avec en particulier leur loi FATCA qui a ouvert la voie à l’échange automatique d’informations bancaires au niveau mondial. La situation s’est renversée avec l’élection de Trump, et les États-Unis rejoignent le camp des pays qui se satisfont (voire promeuvent) l’opacité financière. C’est à l’Union européenne d’être leader sur ces questions. Malheureusement, les réalisations de l’UE en la matière sont pour le moment inversement proportionnelles aux discours empreints d’auto-satisfaction de la Commission.

Après le Brexit, n’y a-t-il pas un risque de concurrence fiscale entre l’Union européenne et le Royaume-Uni ? De manière générale, que penser de la stratégie consistant à abaisser les taux d’imposition et à accorder des amnisties pour réduire l’évasion fiscale ?

Il y a un risque réel que le Royaume Uni se transforme en Singapour ou Hong Kong européen, un centre offshore aux portes de l’Union européenne. Pour éviter cela il faut que l’UE se prépare à riposter, au besoin avec des tarifs douaniers, pour décourager la Grande Bretagne de se lancer dans cette stratégie nuisible à tous. Car être un centre offshore, avec des taux d’imposition faibles sur le capital étranger, peut avoir des bénéfices pour les pays qui s’y adonnent, mais cela a un coût pour la planète dans son entier, que les paradis fiscaux choisissent d’ignorer. Il faut leur faire internaliser ce coût.

« La bonne solution consiste à avancer unilatéralement. »

Que pouvons-nous faire aujourd’hui en Europe, à l’heure où l’unanimité est requise pour toute décision en la matière ?

Il y a une grande opacité sur les discussions fiscales au sein des institutions européennes, car les réunions des ministres des finances ne sont pas publiques. Clairement, l’unanimité en matière fiscale est une impasse. La bonne solution à mes yeux consiste à avancer unilatéralement : la France pourrait demain, toute seule, décider qu’elle va taxer différemment les multinationales, en ventilant leurs profits mondiaux proportionnellement à là où leurs ventes sont faites. Donc si Apple fait 10 % de ses ventes mondiales en France, 10 % de ses profits mondiaux seraient taxables en France. Il n’y a pas besoin de l’accord du Luxembourg (ni de quiconque d’autre) pour cela. L’intérêt de ce système ? Il mettrait un terme à l’optimisation fiscale des multinationales, car Apple ne peut pas envoyer ses clients aux Bermudes ! J’espère que la France montrera la voieScreenshot 2017-08-24 23.44.37


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Pour aller plus loin, le lecteur pourra se reporter à l’ouvrage La Richesse des Nations (2013 pour sa première édition), qui a fait grand bruit pour avoir élaboré une nouvelle méthode d’estimation agrégée du montant de l’évasion fiscale à partir de la comptabilité nationale, ou consulter la page où G. Zucman publie ses dernières recherches.