10 points sur les nouveaux régionalismes européens

Comprendre les mouvements régionaux qui ébranlent les Etats Nations européens

1. Qu’est ce que le nationalisme régional européen (NRE) ?

Le parallèle avec le XIXe siècle vient à l’esprit quand on évoque les Nationalismes régionaux européens (cf. Hérodote, octobre 1999.) Certaines “régions-nations” de l’Europe d’aujourd’hui agissent elles aussi pour réclamer une autonomie politique ou l’indépendance de l’Etat auxquelles elles appartiennent. Mais aujourd’hui, le contexte géopolitique a changé, tout comme les moyens d’expression et de débats, puisque les institutions européennes acceptent et encouragent dans une certaine mesure les régionalismes, qui utilisent la voie démocratique pour avancer leurs idées, et non plus l’activisme violent caractéristique des luttes nationales au XIXe siècle. En outre c’est aujourd’hui l’intégration économique européenne (Union monétaire, douanière, etc.)  qui encourage les revendications autonomistes. Même si aucune indépendance effective d’une région européenne n’a encore eu lieu, la transformation politique de l’Europe par ces mouvements a déjà commencé. Plusieurs Etats Nations autrefois centralisés sont devenus des Etats Fédéraux, ou ont accepté une forte délégation de pouvoir à leurs régions (ex. Espagne, Belgique).

Mais ce nationalisme régional a-t-il perdu sa dimension subversive ?  Est-il devenu en quelque sorte politiquement correct, puisqu’il est aujourd’hui une partie intégrante du discours pro-européen ?


2. Quels sont les cas européens les plus frappants ?

Les Régionalismes sont par nature très divers et le choix a été fait de les représenter par de nombreux figurés différents en distinguant notamment nettement les Nationalismes régionaux proprement dits, des Minorités nationales et mouvement irrédentistes s’y rattachant. Un dégradé de couleur spécifique leur a ainsi été attribué (allant de rouge foncé à vert d’eau pour les Nationalismes régionaux et de violet foncé à mauve clair pour les Minorités nationales et Irrédentismes).

Les Nationalismes régionaux proprement dits représentent une grande pluralité de mouvements généralement de degrés très divers de force politique et de revendications (autonomistes le plus souvent, quelquefois indépendantistes). Les tenants et les aboutissants précis de ces Nationalismes régionaux (et du lien entre indépendantisme et autonomisme) seront étudiés dans le détail dans le point trois. Pour sélectionner et classifier les mouvements représentés, ont été pris en compte principalement des critères d’audience politique (très prosaïquement les résultats des mouvements régionalistes aux élections régionales et nationales, ainsi que l’influence politique et sociétale des dits mouvements) mais aussi l’existence et la force d’associations défendant des revendications culturelles ou linguistiques (très présents dans certains mouvements politiquement peu puissants comme le mouvement occitan) et leur influence sur la population locale.

Parmi les mouvements à très forte composante indépendantiste, la Catalogne se détache de tous les autres, par une majorité absolue indépendantiste à l’Assemblée nationale mais également par de nombreux mouvements associatifs et culturels indépendantistes ayant un poids sociétal considérable).

En dehors de la Catalogne, des Îles Féroé et de l’Écosse, les indépendantismes sont bien souvent assez nettement politiquement minoritaires, mais parfois leur poids dans la société dépasse largement leur audience politique, grâce à d’importants relais culturels et associatifs notamment. C’est le cas tout particulièrement des mouvements flamand et corse.

Les autonomismes d’audience faible à moyenne correspondent ensuite à des situations assez différentes selon les régions concernées. Bien souvent le poids culturel permet de distinguer les mouvements les plus puissants des moins importants, car la force ou non des partis politiques régionalistes dépend grandement du cadre national de la région concernée (et de l’existence ou non d’autorités régionales autonomes)… Le Val d’Aoste en Italie du Nord se distingue par une presque unanimité politique et sociétale sur un autonomisme important mais non indépendantiste. Dans beaucoup d’autres régions, l’autonomisme est réellement minoritaire, et parfois politiquement très marginal, mais les relais culturels ont été considérés suffisamment forts pour représenter les régions concernées (la Moravie en République Tchèque, la Wallonie par exemple et surtout l’Occitanie en France).

Enfin, parfois les demandes d’autonomie politique sont extrêmement limitées, mais les revendications culturelles et linguistiques demeurent très vivaces. En Europe de l’Ouest, deux cas sont vraiment caractéristiques : les Sorabes dans l’Est de l’Allemagne et les Frisons, peuple transnational vivant entre Pays-Bas et frontière dano-allemande.


3. Quelles minorités nationales demandent le rattachement d’un territoire à un autre Etat ?

Les minorités nationales ont quant à elles comme spécificité d’être liées à un autre État et donc de combiner le plus souvent des revendications d’autonomie politique avec des sentiments irrédentistes, c’est-à-dire une volonté de rattachement à un État avec lequel cette minorité possède d’importants liens notamment linguistiques et historiques pour les mouvements les plus puissants politiquement (on pense notamment aux Minorités serbes et albanaises dans les Balkans ou au Tyrol du Sud en Italie du Nord, mais aussi à la Crimée, où le rattachement de cette région autonome ukrainienne a été effectué de manière unilatérale).

Pour les minorités nationales non-majoritaires même localement (à l’échelle d’une région par exemple), un figuré en forme de diamant a été choisi pour les représenter, avec une touche de couleur violette pour celles qui comprennent un Irrédentisme reste important (les plus frappantes étant les minorités russes des Pays Baltes et d’Ukraine, et de nombreuses minorités des Balkans), et une touche mauve pour les quelques-unes n’ayant presque exclusivement que des revendications linguistiques ou culturelles (Minorités suédoise de Finlande et germanophone de Pologne).

Dans les cas où un mouvement séparatiste armé a éclaté ou est encore en cours (le cas presque exclusif du Donbass, même s’il y a plusieurs conflits de ce type gelés dans l’espace post-soviétique), on a sélectionné un figuré en étoile. En Europe occidentale, il s’agit tout particulièrement des questions nord-irlandaise, basque et corse ; en Europe orientale de la Transnistrie, de Chypre du Nord, de l’Abkhazie, du Donbass et de la Crimée et bien entendu de nombre de mouvements balkaniques. On le voit, les insurrections concernent tout particulièrement les mouvement est-européens, et généralement là où des Minorités nationales entrent en jeu et non de purs Nationalismes régionaux. En Europe occidentale, il s’agit exclusivement de mouvements dans des Etats unitaires ou historiquement unitaires ce qui n’est probablement pas sans lien (puisque dans les Etats unitaires aucune autonomie politique n’existait généralement avant la fin des années 1970 et bien souvent les années 1980).

Enfin, une urne permet de représenter les mouvements où une résolution politique du conflit est privilégiée via la tenue d’un référendum. Dans les cas écossais et féroïen, ce référendum a été négocié en parfait accord avec les autorités nationales des États de rattachement, ce qui n’est pas le cas de la Crimée et plus récemment, de la Catalogne.


4. Quels sont les cas européens de mouvements réellement indépendantistes ?

Tout d’abord il est fondamental non seulement de distinguer autonomisme d’indépendantisme, mais aussi indépendantisme d’irrédentisme ou de rattachisme. Il y a en Europe des mouvements régionalistes d’audience extrêmement variable et de nature et de degré tout aussi différenciés.

Entre autonomisme et indépendantisme, il y a une différence de degré des revendications, mais un même mouvement global de revendications politiques pour une région aux caractéristiques spécifiques. L’autonomisme a pour objectif principal d’obtenir des prérogatives supplémentaires pour le gouvernement régional, et par exemple de pouvoir lever l’impôt pour disposer de ressources propres et donc d’une autonomie fiscale, mais aussi d’obtenir des compétences en matière de culture, d’éducation, et parfois même certaines compétences régaliennes comme les pouvoirs de police… Certains États fédéraux comme l’Allemagne accordent déjà une autonomie politique importante à leurs autorités régionales, cela explique d’ailleurs aussi pourquoi les revendications régionalistes y sont moins nombreuses.

L’indépendantisme va quant à lui bien plus loin que l’autonomisme, et souhaite mener un processus de création étatique ex nihilo ou à partir d’une autonomie déjà existante afin d’aboutir à terme à une totale indépendance de l’État auquel la région concernée était jusqu’alors rattachée. Toutefois, il existe des autonomismes extrêmement poussés qui peuvent être des alternatives à l’indépendantisme, comme le statut d’État associé (Åland possède un tel statut en Europe, et l’indépendantisme y est d’ailleurs plutôt faible), où formellement l’État de rattachement ne possède plus généralement que quelques compétences régaliennes (surtout la défense et les affaires étrangères). Une telle solution a été proposée dans les cas québécois puis écossais par les mouvements indépendantistes, mais elle fut refusée par les États canadien et britannique.

On le voit bien, il n’y a pas de frontière claire entre autonomisme et indépendantisme, mais davantage une question de degré de revendications. Un mouvement d’une région spécifique peut ainsi selon les évolutions politiques évoluer dans le temps vers davantage d’indépendantisme ou au contraire se contenter de plus en plus d’un simple autonomisme, notamment s’il a obtenu beaucoup gain de cause sur nombre de ses revendications politiques (le mouvement gallois a ainsi connu une telle décrue indépendantiste après la création de l’Assemblée autonome du Pays de Galles en 1999).


5. Tous les mouvements régionaux visent donc ils l’indépendance à terme de leur région ?

Entre indépendantisme et irrédentisme ou rattachisme il y a par contre une différence de nature fondamentale : le premier visant à créer un nouvel État souverain pour une population qui revendique une Communauté nationale (le partage d’un “destin commun”), le second visant à se détacher de l’État dont la région fait partie pour à terme intégrer un État voisin.

L’objectif a donc été de discerner ses deux échelles de revendications, en représentant des dégradés de couleur différenciés.

Si nombre de mouvements nationalistes régionaux ont une composante indépendantiste, seules la Catalogne et les Îles Féroé (qui organisent un référendum d’indépendance au printemps prochain) ont aujourd’hui un mouvement indépendantiste potentiellement majoritaire, en dehors des cas très spécifiques de la Gagaouzie (région turcophone de Moldavie) et du Donbass (où l’indépendantisme se mêle à un irrédentisme, qui faute de soutien officiel de la part de la Russie, a dû être mis de côté par les Républiques autoproclamées de Donetsk et de Lougansk et leurs partisans), et des États déjà indépendants de facto suite à une déclaration unilatérale (Kosovo, Transnistrie, Abkhazie, Chypre du Nord).

Dans la majeure partie des mouvements nationalistes régionaux, la composante autonomiste est clairement majoritaire. Il y a toutefois une petite dizaine de nationalismes régionaux où la composante indépendantiste représente une forte minorité de l’électorat. En Écosse, elle dépasse au moins 40% de l’électorat, au Pays Basque, elle se situe entre 25 et 35%, de même qu’en Irlande du Nord. En Flandre elle est difficilement évaluable mais probablement au moins égale au tiers de l’électorat. Enfin, en Corse ainsi qu’au Pays de Galles, aux Îles d’Åland et dans quelques régions italiennes (Sardaigne probablement, éventuellement Vénétie) elle correspond à environ 10% de l’électorat. Partout ailleurs, les indépendantismes sont politiquement très marginaux


6. Quels sont les cas européens que nous n’avons pas retenus, et pourquoi ?

Les nationalismes régionaux sont selon les critères que l’on prend en compte potentiellement très nombreux. Beaucoup ne sont toutefois que d’importance très limitée, tant politiquement qu’en termes d’influence sur la société concernée. Le choix a consisté à analyser de manière objective les situations actuelles de chaque nationalisme régional. Les nationalismes régionaux, comme tout courant politique évoluent dans le temps et leur influence également. Certains d’entre-eux ont beaucoup décru en influence depuis quelques années quand d’autres se sont au contraire considérablement renforcés.

Sans faire un examen détaillé de chaque cas régional, la non-représentation cartographique de l’Andalousie s’explique par la pure et simple disparition au cours des années 2010 de tout mouvement politique défendant une autonomie. La Scanie (région à l’extrémité sud de la Suède) n’a également pas été retenue car l’autonomisme y est quasiment inexistant politiquement, seuls des groupuscules le défendant. Il en est de même pour les nationalismes régionaux anglais, insuffisamment influents tant politiquement que culturellement pour figurer sur la carte.

Là où les revendications politiques sont très limitées, mais où des associations culturelles très influentes maintiennent d’importantes revendications politiques, le choix a été fait de représenter les régions en créant une catégorie spécifique.

Globalement, le critère majeur retenu a été l’existence de relais politiques et/ou culturels reconnus pour défendre des revendications spécifiques. Là où ces relais sont inexistants ou groupusculaires, ou ont disparu au fil du temps, le choix a été fait de ne pas représenter les régions concernées, indépendamment de si une composante de la population non structurée défend ou non des convictions régionalistes


7. Comment expliquer la tendance globale du phénomène ?

La globalisation a un effet centrifuge (l’échelle mondiale s’impose avec force à l’intérieur de l’ordre juridique ou politique national) qui semble accompagné d’un contre-coup localiste. Cela n’implique pas que l’État-nation soit la victime de la globalisation qu’il a plutôt contribué à enfanter, comme le montre Jean-François Bayart, tout en s’affaiblissant : ce qui explique la tenue du référendum kurde iraquien.

Simplement, comme nous l’expliquait Lorenzo Castellani, la nécessité de s’agréger avec ce qui est le plus proche de nous devient pressante, le culturalisme s’accentue au point de ne plus savoir s’épanouir dans la référence géopolitique nationale. Ce qui ouvre sur un paradoxe. Un pouvoir plus petit et fortement identitaire est également trop petit pour rester isolé à l’ère de la globalisation et pour cela il tend confusément vers des formes d’organisation continentale.


8. Comment expliquer la tendance européenne du phénomène ?

Comme l’expliquait Béatrice Giblin. “Ce qui est nouveau aujourd’hui, c’est que ces mouvements régionaux et nationaux n’ont pas forcément pour but final l’indépendance – même si c’est le cas pour certaines de leurs fractions. La construction de l’Union européenne avec la monnaie unique, l’amorce d’une politique étrangère et d’une défense communes, rendent moins nécessaire la constitution d’États indépendants ».

La crise ouverte par le référendum catalan est l’illustration parfaite de l’absence profonde d’une configuration géopolitique européenne. La sécession d’un territoire faisant partie d’un Etat-membre pose une question juridique qui n’est pas affrontée dans les traités et qui fait éclater nettement le refoulement géopolitique qui règle implicitement l’organisation de l’institution européenne.

Le problème pour l’Union Européenne devient celui de l’élargissement interne. Les États-membres ont d’abord, en effet, tous insisté sur le caractère interne à l’Espagne du problème, en révélant par là leur intérêt géopolitique profond. Comme nos lecteurs le savent, presque chaque Etat est aujourd’hui confronté à un mouvement indépendantiste régionaliste-nationaliste, inscrit dans la tendance des nationalismes régionaux européens (NRE) théorisés par Hérodote il y a quelques années déjà. Le risque d’un antécédent créé une coalition implicite.


9. Y a-t-il un refoulement géopolitique européen de la question des régionalismes ?

Dès lors la solution à cette crise géopolitique est implicite. Jean-Claude Juncker, en reprenant une réponse déjà donnée en 2004 par Romano Prodi, pour calmer l’inquiétude des Etats-membres, a ainsi affirmé que dans le cas d’une sécession l’adhésion à l’Union Européenne ne saurait être automatique, la Catalogne devrait alors procéder à un long périple de négociations afin de soumettre sa demande d’adhésion. Cependant comme l’ont montré Kai-Olaf Lang et Nicola von Ondarza, le droit européen demeure muet dans le cas des procédures d’adhésions de régions ayant fait sécession d’un État membre. Les solutions politiques risquent de s’affronter aux principes démocratiques.

Pourtant les images des violences récentes dans les sièges électoraux semblent avoir infléchi la position officielle des chefs d’Etat. Les valeurs démocratiques représentatives sont en effet au centre de l’organisation de chaque Etat européen. Le premier ministre belge a condamné les violences et le président de la République française a demandé qu’il y ait une médiation entre les acteurs. Ce qui a fait écho au discours de Puigdemont : “Les circonstances recommandent une médiation”. L’Union européenne pourrait-elle être l’espace de cette médiation ? Puigdemont lui-même semble en douter : “Je n’ai aucun indice qui me permet de dire que l’Union Européenne puisse incarner cette médiation”.


10. Quelle opposition géopolitique fondamentale semble s’esquisser ici ?

En suivant le cadre conceptuel proposé par nous serons confrontés à la réapparition d’une vieille opposition géopolitique, celle entre nomades et sédentaires.

Si on définit un sédentaire comme une personne pour qui le déplacement équivaut à un déclassement et le nomade par l’inverse (le déplacement n’équivaut pas à déclassement), on se rend compte que les États-nations dans leur construction ont surtout su créer un pacte géopolitique sédentaire apte à limiter les nomades. L’État-nation européen constitue un système de circulation interne qui règle les échanges avec l’extérieur en obtenant comme effet la fin des invasions nomades saisonnières.

La crise de l’État-nation dès lors semble surtout avoir affaire avec la résurgence d’une nouvelle figure de nomade virtuel constitué par des personnes qui peuvent décider de ne pas se déplacer. La globalisation a créé une opposition de classe qui réintroduit un aspect géopolitique : le chef d’entreprise qui peut délocaliser, peut décider de ne pas se déplacer si les politiques économiques du pays où il se trouve lui sont favorables. A l’inverse, les entreprises partent de la Catalogne par exemple, si elles considèrent que la situation y devient défavorable aux affaires