Refouler la révolution

Le théâtre du pouvoir et la mémoire de la révolution dans les musées de la capitale poutinienne

Par Katie Ebner-Landy, traduction de François Expert

 

 

“Don’t you know / They’re talkin’ ‘bout a revolution / It sounds like a whisper.”

Tracy Chapman

Se souvenir d’une révolution revient à se souvenir de son “caractère d’évènement”. C’est du moins ce qu’affirme le titre de l’exposition 1917. Le Code de la Révolution, au musée central d’État d’histoire contemporaine à Moscou.

La commémoration de la révolution par Moscou est précisément conçue pour éviter la mise en scène d’un évènement majeur. On y rencontre au contraire une série de fragments, en lien les uns avec les autres : l’œuvre d’un artiste chinois, “Octobre”, au musée des Beaux-Arts Pouchkine ; un festival de Septembre présent dans toute la ville ; une curieuse exposition sur la révolution au Musée central d’État ; à l’arrière-plan, une réaction violente contre le Tsar Nicolas II et le buste nu d’une ballerine dans le nouveau film d’Aleksei Uchitel, Matilda.

Comment interpréter ce réseau de symboles ?

Au musée central d’État d’histoire contemporaine de Russie

Retournons d’abord au musée historique d’État. L’exposition sur la révolution, qui se tient du 22 mars au 12 novembre, s’ouvre avec une série de blocs rouges sur lesquels ses intentions sont présentées en ces termes :

“Ce projet d’exposition ne vise pas seulement à reconstruire la chronologique précise des évènements ; il en propose aussi une interprétation. Pourquoi les révolutions commencent-elles ? Y a-t-il une alternative à la réforme radicale ?”

Panneau d'accueil - musée central d’État d’histoire contemporaine de Russie
“This exhibition project is oriented not only towards precise chronology reconstruction but towards interpretation of the events as well. Why do revolutions begin? Is there any alternative to radical reforms?”

La révolution est donc définie comme devant être “interprétée”, plutôt que simplement décrite, ressouvenue ou commémorée. Elle doit par ailleurs être interprétée selon une perspective particulière, avec l’ambition d’éviter les “réformes radicales”. Ce n’est pas seulement la “révolution” qui est soumise à la méfiance du spectateur, mais également cet étrange synonyme : les “réformes radicales”. Avant même d’entrer dans cette exposition, nous savons donc quelle est son ambition : ne pas présenter la révolution ou la “réforme radicale” comme une solution politique désirable.

Cette exposition phare sur la révolution russe est moins une célébration qu’une mise en garde. En s’avançant dans le hall, où ne travaillent que des personnes âgées mais où les visiteurs sont tous très jeunes, on trouve une première description des évènements historiques. Sur le panneau intitulé “Février-Octobre 1917”, nous pouvons lire :

“La société russe a reçu la révolution de février avec enthousiasme. Cependant, la suite des évènements, loin de réaliser ces rêves, a pris de plus en plus la forme d’un chaos impossible à contrôler et imprévisible”.

L’emploi du terme “chaos” doit être souligné. Il ouvre la dichotomie centrale de cette exposition. Le chaos est le danger politique qui doit être évité, tandis que la stabilité en est la réponse attendue. Les conservateurs du musée sont toutefois trop prudents pour affirmer que l’URSS a pu atteindre la stabilité. Cette distinction est réservée au point culminant de cette exposition, la salle 22 : “La Russie au début du 21ème siècle”.

Cette extension déterminante de la révolution jusqu’à nos jours fait apparaître l’histoire de la révolution russe comme l’histoire d’un siècle de chaos finalement stabilisé.

Les panneaux de la salle 22 affirment encore :

“Au tournant du 21ème siècle, la Russie a connu d’une douzaine d’attentats terroristes inhumains. […] Les efforts des dirigeants russes visant à stabiliser la situation dans le pays ont reçu un large soutien de la part de la société russe.”

Cette salle prépare la séquence finale. Dans la dernière salle, un panneau final intitulé “Le lien entre les générations” déclare :

“La tâche la plus importante de la société russe contemporaine est de dépasser la crise spirituelle et la crise des valeurs entraîénes par la série des épreuves que le pays a connues au cours du vingtième siècle. Les valeurs morales qui nous unissent sont le socle du développement de l’État ainsi que de la stabilité économique et politique.”

Le panneau ne nous laisse pas le temps de réfléchir à la façon dont cette stabilité économique et politique peut être atteinte :

“L’évènement le plus important dans l’histoire post-soviétique a été la réunification de la Crimée avec la Russie en 2014, conséquence de l’éclatement de la crise politique en Ukraine et résultat de la libre expression de la volonté du peuple criméen.”

Ici s’achève la plus importante exposition pour le centenaire historique de la révolution à Moscou. L’exposition ainsi présentée enseigne à ses spectateurs d’éviter la révolution, de refuser les réformes radicales, de rejeter le chaos et de rechercher la stabilité, la sécurité et la réunion des territoires dont les valeurs morales sont partagées.

Je quitte le musée, appareil photo à la main, suivi par une dame âgée et un groupe d’enfants en visite qui ont eu l’air de s’ennuyer.

Au musée des Beaux-Arts Pouchkine

La plus grande exposition d’art contemporain à Moscou sur le centenaire est l’exposition “Octobre” de Cai Guo-Quiang, artiste chinois né à Quanzhou en 1957.

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L’affiche de l’exposition « Octobre »

Que peut bien signifier, pour le principal musée d’art moderne de Moscou, d’éviter de consacrer une exposition si importante à un artiste russe ? Nous voyons que ses organisateurs se sont posés la question, en lisant le panneau qui ouvre l’exposition :

“Il y a précisément un siècle, la révolution a changé la trajectoire politique de la Russie et du monde entier. Ayant grandi au cours de la Révolution culturelle chinoise et travaillé à l’international pendant plusieurs décennies au milieu d’un changement global, Cai ne s’adresse pas à l’audience russe à partir de la perspective d’un outsider. Il revisite sa propre éducation et son histoire personnelle tout en proposant une réflexion sur cette période unique de l’histoire russe en tant qu’histoire humaine universelle.”

Commemoration Octobre 1917

L’approche d’Octobre par Guo-Quiang opère ainsi une dé-russification du moment fondateur de la Russie au vingtième siècle. La révolution n’apparaît plus comme une partie de l’histoire russe, mais comme “histoire universelle”. Les Russes d’aujourd’hui auraient tort de s’identifier à ce moment plutôt qu’à 1949 ou 1789.

Plus subtilement, cette exposition rappelle le lien entre les deux titans de l’ancien bloc de l’Est, en rappelant la façon et les raisons pour lesquelles ils se sont trouvés alignés. Elle tente, d’une part, de présenter une histoire et une politique globales, cosmopolites : une histoire universelle à propos de la révolution d’Octobre, partout et n’importe où. Elle montre, d’autre part, l’enracinement profond qui continue de définir la géopolitique des mondes de Lénine : l’artiste exposé, après tout, n’est pas américain.

Au moment même où la Russie classifie la révolution comme histoire de tout un chacun, elle dépossède les Russes de leur relation spécifique à cette histoire et par conséquent à la croyance qu’une action politique nationale de cet ordre est possible. Elle nous rappelle le pouvoir prééminent des puissances politiques (deux gigantesques États-nations) plutôt que l’acte de résistance des masses dans la Révolution.

Dans les rues de Moscou : Moscou 870

Le message concernant ce que les Moscovites devraient ressentir en lien avec Octobre ne porte pas sur la Russie, mais sur Moscou. Le grand évènement d’automne à Moscou n’aura pas lieu ce mois-ci, ni même le 7 novembre, date de la révolution d’Octobre dans le nouveau calendrier. Il a déjà eu lieu au mois de septembre : c’était Moscou 870, une célébration organisée dans toute la ville pour les 870 ans de Moscou comme capitale de la Russie. Cette occasion bienvenue a été célébrée par des parades patriotes, l’ouverture d’espaces publics, une visite de Poutine et le déploiement d’un lourd dispositif de sécurité prenant la forme de véhicules lourds bloquant les rues et dissuadant toute tentative suspecte d’entrer dans des lieux défendus.

Le Moscou célébré est celui de l’espace, du ballet et de l’architecture, avec une référence cursive au généralissime Alexander Suvorov (1730-1800). Nous sommes tenus à distance de toute référence à l’anniversaire que le monde attendait de voir commémoré dans la capitale russe. Plutôt qu’une célébration de l’identité révolutionnaire nationale, nous trouvons une célébration de l’identité de la capitale, débarrassée de toute référence à l’histoire du vingtième siècle.

Au cinéma

La réaction à Matilda, histoire d’amour entre une ballerine et le Tsar Nicholas II, confirme la vision selon laquelle le vingtième siècle n’a simplement pas eu lieu.

Natalya Poklonskaya, députée d’État à la Duma, a qualifié le film de “provocation anti-Orthodoxe”, estimant qu’il entache la mémoire du saint. Le 1er septembre, le studio de la production a été incendié. Dans les termes de Poklonskaya :

“Paradoxalement, les monstres du vingtième siècle (Lénine, Trotsky, Hitler, Mao Zedong) qui ont répandu des flots de sang humain, n’ont pas engendré un rejet comparable à celui qui fut tué avec sa famille, un souverain bon et miséricordieux qui a pourtant profondément amélioré la condition de son peuple et qui a rejoint, à la fin du vingtième siècle, le rang des Saints.
Le Moine Séraphin de Sarov disait : “C’est un grand pêché, même avec le mot de condamnation, de toucher Celui qui a été Consacré par Dieu.” Tous ceux qui, après la glorification de la Famille Royale, continent de répéter le mensonge qui a causé la tragédie russe, commettent un pêché.”

Le théâtre du pouvoir et la mémoire de la révolution dans les musées de la capitale poutinienne montrent une étonnante inversion de la légendaire citation de Büchner. En Russie, ce sont les enfants à avoir dévoré la révolutionScreenshot 2017-08-24 23.44.37

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Дени (Денисов) В.Н., 1919