Europa Regina ?

10 points pour comprendre les élections fédérales allemandes et leurs effets sur le reste de l’Europe

Par l’équipe du geg-allemagne

 

Les élections fédérales allemandes se tiendront ce dimanche 24 septembre.

Pour contextualiser ce moment électoral qui selon les sondages ne devrait pas présenter de grandes surprises en portant au couronnement d’Angela Merkel, nous avons préparé dix points synthétiques qui permettront de comprendre la structure interne des élections allemandes et leurs effets géopolitiques externes sur le reste du continent.


1. Comment se déroulent les élections allemandes ?

Les citoyens allemands sont amenés à élire tous les 4 ans leurs 598 représentants au Bundestag, qui élisent eux-mêmes un des leurs comme chancelier fédéral. La mécanique électorale allemande est subtile, car chaque électeur dispose de deux voix : une voix permettant de voter pour un candidat de leur circonscription (299 circonscriptions), et une voix permettant de voter pour la liste d’un parti au niveau du Land (16 Bundesländer). Les sièges sont ainsi répartis à la proportionnelle entre les partis ayant obtenu plus de 5% des voix au niveau national, avec l’ajout de mandats dits supplémentaires lorsqu’un parti a récolté plus de sièges au scrutin majoritaire que ce que la répartition proportionnelle lui accorde. Pour rétablir la répartition proportionnelle, des mandats dits complémentaires sont alors attribués aux autres partis. Une merveille démocratique, au prix d’un certaine perte de lisibilité !


2. Angela Merkel n’est-elle pas chancelière depuis déjà plus de dix ans ?

 

Elue pour la première fois en 2005, Angela Merkel a été largement réélue en 2009 et en 2013 : au pouvoir depuis 12 ans, elle débuterait ainsi un quatrième mandat, ce qui n’est pas exceptionnel dans le système parlementaire allemand, qui a vu Konrad Adenauer rester chancelier 14 ans et Helmut Kohl 16 ans. De nombreux observateurs s’accordent cependant pour estimer que cette élection serait la dernière pour Angela Merkel, même s’il n’est bien évidemment pas exclu qu’elle décide de se représenter en 2021 – elle n’aurait que 67 ans.  

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3. Que proposent les différents partis candidats pour l’Europe et la zone euro ?

 

L’Union chrétienne-démocrate (CDU, menée par Angela Merkel) est très sensible aux initiatives franco-allemandes pour l’Europe de la Défense et l’action commune au Sahel pour réguler les flux migratoires. En revanche, les discussions avec le nouveau gouvernement français sur la réforme de la zone euro n’ont pas conduit à un compromis, le gouvernement chrétien-démocrate étant réticent à toute mise en commun avancée des risques au sein de l’union monétaire. Si la CDU n’a pas officiellement refusé la mise en place d’un ministre des finances de la zone euro, c’est la mise en place d’un Fonds monétaire européen qui apparaît comme la solution privilégiée pour Wolfgang Schaüble.

Le Parti social-démocrate (SPD, mené par Martin Schulz) est en faveur de la mise en place d’un ministre des finances de la zone euro chargé de coordonner les politiques économiques.

Le parti libéral-démocrate (FDP, mené par Christian Lindner) est favorable à une Europe à plusieurs vitesses, sans approfondissement de la solidarité entre les Etats membres, et son dirigeant Christian Lindner s’est même déclaré en faveur d’une sortie de la Grèce de la zone euro : ainsi, le FDP propose le programme classique de respect des règles fiscales sans ajout de volet investissement. Il est également en faveur d’une Allemagne plus active dans le domaine de la Défense, au sein de l’OTAN et de l’UE.

Les Verts (menés par Cem Özdemir et Katrin Göring-Eckardt) accueillent en revanche favorablement les propositions françaises de relance de l’investissement et de solidarité entre Etats membres.

Die Linke (La Gauche, menée par Dietmar Bartsch et Sahra Wagenknecht) refuse de condamner l’invasion de la Crimée et appelle à la dissolution de l’OTAN, en faisant un partenaire impossible pour le SPD.

L’Alternative pour l’Allemagne (AfD, menée par Alexander Gauland et Alice Weidel) est en faveur d’une réforme drastique de l’UE, sans quoi elle appelle à une sortie de l’Allemagne de l’Union.


4. Le plein emploi et les excédents commerciaux en Allemagne, une prospérité économique en trompe-l’oeil ?

 

Alors que le taux de chômage a atteint un niveau historiquement bas de 3,7% en juillet 2017 (Eurostat), les excédents commerciaux allemands battent des records, soutenus par le dynamisme des exportations (dont une grande partie est due au secteur automobile) et les finances publiques allemandes sont au beau fixe. A première vue l’économie allemande pourrait ainsi apparaître comme un ciel sans nuage. Cependant, ce ciel s’avère un trompe-l’oeil cachant d’une part les différences régionales, l’accroissement des inégalités salariales et l’augmentation des emplois à temps partiel, et d’autre part la faiblesse des investissements publics et privés et les retards dans la digitalisation de l’économie. Si ces enjeux sont jugés décisifs pour la viabilité à moyen et long terme de la prospérité allemande, ils n’ont de fait pas été centraux dans les débats politiques de la campagne, malgré les tentatives répétées de Martin Schulz de se présenter comme le candidat de la justice sociale remettant en cause le mythe Hartz et son appel à un seuil minimal d’investissements publics obligatoires.


5. Parle-t-on de questions intérieures dans cette élections ?

 

Étonnamment pour une élection nationale, on parle relativement peu de questions intérieures. Le contexte géopolitique incertain, avec les menaces nord-coréennes, le terrorisme au Sahel et au Proche-Orient, ainsi que les incertitudes sur les Etats-Unis et la Russie, conduisent les candidats à mettre en avant leur stature sur la scène internationale. Tandis qu’Angela Merkel (CDU) a ces derniers mois multiplié les sommets internationaux et les déclarations fermes vis-à-vis de l’Amérique de Trump, de la Hongrie de Orban et de la Russie de Poutine, le candidat Martin Schulz (SPD) suivi du ministre Sigmar Gabriel (SPD) ont été également très présents sur les thématiques internationales, avec des condamnations très fortes des agissements du régime d’Ankara et une position tranchée sur la non-augmentation des dépenses de défense.


6. Quel est l’impact électoral de la crise migratoire européenne de 2015-2016 ?

 

Alors qu’Angela Merkel avait été très critiquée dans son propre camp pour sa gestion de la crise migratoire de 2015-2016, le tarissement progressif des flux de migrants et l’absence de nouvel événement dramatique comme avait pu l’être le Nouvel an de Cologne en 2016 ont fait passer au second plan ces questions. Les déclarations de la chancelière marquant une inflexion notable de sa position sur l’accueil de réfugiés ont également contribué à affaiblir la portée des critiques de sa politique, dont celles exprimées par l’AfD, qui avait dans les sondages bénéficié à l’époque d’un momentum désormais retombé. L’accent est désormais mis par les ministres CDU dont De Maizière (Intérieur) sur les projets d’harmonisation des législations d’accueil des réfugiés en Europe, et sur un nécessaire partage des responsabilités entre tous les pays membres – comme en témoignent les propos critiques de la chancelière sur le refus hongrois de tenir compte du jugement de la Cour de justice de l’Union européenne sur l’accueil des réfugiés.


7. Pourquoi la Turquie joue-t-elle un rôle si important dans ces élections ?

 

2,8 millions de personnes vivant en Allemagne sont d’origine turque (Destatis), ce qui place immédiatement les relations avec la Turquie comme une facette fondamentale de la politique étrangère allemande. Ces derniers mois, le gouvernement d’Erdogan a multiplié les provocations en emprisonnant des journalistes allemands et en faisant fi de l’Etat de droit, en dépit de ses engagements dans le cadre des négociations d’adhésion à l’Union européenne. Erdogan a également appelé les électeurs d’origine turque à ne pas voter CDU, SPD ou Verts, qu’il a déclarés “ennemis de la Turquie”.  Alors que le SPD est traditionnellement le parti des électeurs d’origine turque et par conséquent est peu enclin à une critique directe de la politique turque, Martin Schulz a créé la surprise en se déclarant en faveur de la fin des négociations d’adhésion, qualifiées par Sigmar Gabriel de farce. La chancelière les a rejoints sur ce point, bien que la Turquie soit un allié indispensable pour la régulation des flux migratoires, comme l’a souligné Alexis Tsipras.


8. Qu’en est-il du débat sur les dépenses de défense allemandes ?

 

Le SPD et la CDU s’opposent frontalement sur la question de l’évolution des dépenses de défense, d’un niveau de 1,2% du PIB en 2016. La CDU prend acte du déploiement croissant de la Bundeswehr à l’international (14 interventions à l’étranger en 2017 contre 8 en 2005, avec une présence à Djibouti, en Afghanistan ou encore au Mali) et des demandes répétées des partenaires de l’OTAN (dont les Etats-Unis) du respect de l’objectif de l’Alliance de 2% du PIB : la ministre de la Défense Van der Leyen est favorable à un doublement du budget de la Défense d’ici 2024. Le SPD en revanche se place dans la tradition du pacifisme allemand et refuse une hausse des dépenses de défense, préférant augmenter le niveau déjà élevé des dépenses d’aide au développement de l’Allemagne (0,7% du RNB en 2016) et jouer sur l’apaisement avec la Russie.


9. Quelles sont les différentes coalitions possibles – et pour quelle Europe ?

 

Il apparaît presque certain que la CDU recueillera le plus de voix, ce qui signifie qu’Angela Merkel devrait rester chancelière. Cependant, étant donné le système parlementaire allemand, cela ne détermine pas entièrement la ligne politique du gouvernement, qui dépend de la composition de la coalition au pouvoir. Une grande coalition CDU-SPD serait favorable à une poursuite de l’approfondissement de la solidarité européenne et à une réforme ambitieuse de la zone euro, avec un ministre des finances commun chargé de coordonner la politique économique. Cela serait également le cas pour une coalition “noir-vert” (CDU-Verts), bien que les sondages rendent cette dernière relativement peu probable. Une coalition “noir-jaune” (CDU-FDP) serait également possible, avec une inflexion libérale marquée et un retour à la position allemande de 2009-2013 de respect strict des règles budgétaires. Elle serait plus favorable que la première à une politique ambitieuse de prévention des flux migratoires en récompensant les pays du Proche-Orient accueillant les réfugiés par des préférences commerciales au niveau européen, et en mettant en place des hotspots en Afrique chargés de traiter les demandes d’asile pour l’Union européenne. Une coalition “jamaïcaine” (CDU-FDP-Verts) apparaît moins probable après les déclarations d’incompatibilité des candidats FDP et Verts ; la position d’un tel gouvernement sur les questions européennes est délicate à définir a priori tant le FDP et les Verts ont des visions divergentes sur le futur de l’Union européenne. Cela est également valable pour une coalition “en feu tricolore” (SPD-FDP-Verts). Une coalition “rouge-rouge-vert” (SPD-Die Linke-Verts) a peu de chances d’aboutir au vu du fossé entre Die Linke et le SPD sur les enjeux européens.

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10. Angela Merkel, Europa regina ?

 

Si pour The Economist, la chancelière ne peut pas être considérée comme la nouvelle leader du monde libre, l’Allemagne étant trop dépendante de l’ordre du monde multilatéral, et ne pouvant pas agir seule, il semble en avoir été autrement à l’échelle continentale. En effet, la chancelière semble ces dernières années avoir été la clé de voûte de l’Union européenne, le dirigeant essentiel à convaincre pour toute décision collective, le numéro de téléphone de l’Europe – la véritable Europe Regina ?A la fois reine de l’Europe et méchante sorcière”, titrait Die Welt en novembre 2016, le leadership de la chancelière au niveau européen ayant également fait l’objet de nombreuses critiques. L’élection d’Emmanuel Macron pourrait avoir changé la donne, dans la mesure où celui-ci se veut une force de proposition majeure pour réformer l’Union européenne et en particulier la zone euro, comme en témoigne son discours enthousiaste à Athènes le 7 septembre 2017 : “Et l’Europe n’existe pas sans cet inlassable volontarisme ! L’Europe même n’a toujours été qu’une métamorphose ! “. Angela Merkel, saisie par le lyrisme d’un discours devant l’Acropole, va-t-elle accepter de partager sa couronne avec le président français ? Ses premiers mots sur la coopération franco-allemande lors de la conférence de presse commune avec Edouard Philippe du 15 septembre 2017 témoignent que ce partage ne sera pas effectué sans contreparties :  “J’ai clairement exprimé pour la partie allemande, que nous voulons avoir en premier lieu une coopération très étroite avec le gouvernement d’Edouard Philippe et bien évidemment avec le président français Emmanuel Macron. Nous soutenons les efforts de réforme que la France a engagés”Screenshot 2017-08-24 23.44.37

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