L’Eurotunnel méditerranéen


Le projet futuriste d’une ligne Bastia-Cagliari répondrait à l’exigence d’une géopolitique européenne

par Kevin Pétroni

Le 14 janvier 2017 le quotidien régional Corse-Matin publiait une révélation. L’entreprise californienne Hyperloop one, leader mondial dans la projection et dans la conception du transport écologique à très grande vitesse, est intéressée à développer un projet de tunnel sous-terrain qui pourrait bouleverser les représentations spatiales et le temps vécu dans les deux grandes îles de la Méditerranée occidentale, la Corse et la Sardaigne.

Des navettes à très grande vitesse partiraient de la plus grande ville du nord de la Corse, Bastia, pour terminer leur course à Cagliari, à l’extrême sud de la Sardaigne. S’il tenait ses promesses, le tunnel écourterait d’au moins sept heures l’itinéraire actuel qui doit s’appuyer sur des axes routiers caractérisés par la vitesse limitée et un certain danger dans la circulation et qui doit se confronter au saut de mer de douze kilomètres à Bonifacio, franchissable uniquement par voie de ferry.

En constituant un tissu métropolitain continu là où il y avait des sauts géographiques et des barrières orographiques on finirait par transformer la représentation du paysage. La Corse et la Sardaigne prendraient, enfin, la forme d’un réseau, une immense carte faite de stations et d’arrêts. Nous pouvons imaginer alors une tendance à rendre les échanges linguistiques plus rapides, mais aussi à transformer durablement le marché de l’emploi des deux régions et à faire disparaître la question d’une dualité les deux rives de Bonifacio. Plus personne n’aura l’impression d’une clôture, d’une contrainte à franchir, la Corse et la Sardaigne deviendraient une agglomération.

Ce projet, soutenu par des agents économiques essentiels en Corse, demeure une simple hypothèse. Pourtant il traduit des représentations géopolitiques profondes. Le désir des deux îles de fonder un autre espace émancipé de logiques nationales divergentes semble signaler une transformation beaucoup plus profonde et l’apparition de la conscience d’un destin commun, de la possibilité de forger une communauté nouvelle entre Corses et Sardesé. Une idée qui, dans les limites d’une autre organisation géopolitique fondée sur les échanges en mer, avait déjà trouvée plusieurs incarnations.

L’histoire commune de deux îles méditerranéennes

Comme l’expliquent Olivier Jehasse et Jean-Marie Arrighi dans leur Histoire de la Corse et des Corses, depuis les Guerres puniques, la Sardinia est pour les Romains une « province consulaire » qui réunit les deux îles en une seule colonie. Or si les Romains ressemblent les deux îles c’est moins par une volonté de les homogénéiser par la force que pour mieux organiser et contrôler la résistance coordonnée à l’occupant, Rome ne voyant en effet dans ce vaste complexe qu’un territoire à apaiser.

Les questions géopolitiques posées aujourd’hui par la dépression méditerranéenne dans laquelle s’inscrivent la Corse et la Sardaigne semble faire écho à la situation qui touche l’ensemble de la Méditerranée. Jean-Marie Colombani, directeur du Monde jusqu’à en 2007, dans sa préface à l’essai de Jean-Louis Andreani, Comprendre la Corse, commentait à ce propos : « Les Corses ont subi, comme d’autres, un déclin proprement méditerranéen, dont l’épicentre se trouve à Naples [avec la chute du Royaume des deux Siciles] ». Cette critique résume un problème qui dépasse le cadre corse puisqu’elle souligne un effondrement du sud de l’Europe au profit des pays du nord et l’absence d’un projet de développement et d’intégration de l’espace méditerranéen.

Colombani d’ailleurs rendait sa critique encore plus explicite, en ajoutant : « la France a plié bagages et est rentrée en Europe. Sans prendre garde de formuler un vrai projet pour la Corse. Sans véritablement se préoccuper d’arrimer la Corse au dynamisme de l’Europe ». En se tournant vers Bruxelles pour échapper à un contexte défavorable, faudrait-il reprocher à la France de ne pas avoir cherché les moyens d’intégrer l’île dans cette nouvelle dynamique proposée par l’Europe.

La victoire politique du nationalisme corse pourrait être expliquée alors plus que par un repli identitaire surtout par sa capacité à interpréter cette condition critique, en proposant une perspective transnationale. Jean-Guy Talamoni, actuel président de l’assemblée de Corse, a plusieurs fois incité à un rapprochement entre les parlements sarde et corse. Gilles Simeoni, le jeune maire de Bastia, a voulu pour sa part devenir président de la Commission des îles européennes. Tous deux voient dans la recherche d’une unité trans-insulaire, un moyen de créer un espace méditerranéen dynamique dans lequel la Corse aurait pleinement un rôle à jouer en prenant seule son destin en main — il s’entend sans la France.

Le projet projet politique du nouveau nationalisme corso-sarde

L’on soulignait précédemment la dimension culturelle et architecturale qui accompagne ce changement de perspective entre la Corse et la Sardaigne. Cependant, l’on se doit de considérer ces deux aspects comme étant le fruit d’une action politique menée par la présidence nationaliste de l’Assemblée de Corse depuis décembre 2015. Pour mieux comprendre ce que l’on entend par cela, il faut avoir à l’esprit le désir du Président Jean-Guy Talamoni et de Gianfranco Canau, celui de la région sarde, de fonder, en 2016, à Ajaccio, le conseil permanent corso-sarde. C’est ce conseil qui a permis, par exemple, lors des derniers incendies ayant eu lieu en Corse, d’assurer une assistance aérienne aux pompiers. Pour cela, comme le souligne le Président de l’Assemblée, le conseil corso-sarde permet une mutualisation des moyens : « Étant donné les risques accrus auxquels sont confrontées la Corse et la Sardaigne en matière d’incendie et la nécessité d’un appui aérien pour être très réactif, le conseil corso-sarde demande la mise à disposition par les États italiens et français, à chaque début du mois de juin, des canadairs et des hélicoptères basés sur les deux îles ». Cette mutualisation permet de nouveau de changer la conception que l’on possède de l’espace des deux îles puisqu’elle sous-entend un territoire unique à administrer.

Ce n’est pas le seul objectif de ce conseil corso-sarde puisque celui-ci a aussi pour but de proposer un prix littéraire nommé Antigone, qui récompense des oeuvres de langue corse, de langue sarde ; mais aussi et surtout de toutes les langues méditerranéennes. Selon Jean-Guy Talamoni, par ce prix, « on [pourra] aussi bien primer un auteur catalan, italien, grec, marocain… L’idée [sera] de rayonner beaucoup plus largement, au-delà de la Corse et de la Sardaigne. C’est une manière de valoriser la littérature et les langues sarde et corse en les confrontant à des littératures plus prestigieuses du pourtour méditerranéen ». L’idée du Président de l’Assemblée de Corse, également professeur à l’Université de Corte, est intéressante dans la mesure où elle incarne une dimension militante qui consiste à doter la Corse d’un prestige symbolique possédé par des littératures déjà consacrées comme la littérature italienne ou française. Elle est intéressante aussi parce qu’elle instaure implicitement une situation de concurrence entre des littératures de langues considérées comme mineures, mais qui ont gagné du prestige comme le catalan et… le sarde ; car il ne faut pas négliger ce point, rapprocher la littérature corse de la littérature sarde, c’est créer les conditions de l’hospitalité, mais c’est aussi poser les conditions de l’hostilité, soit de la défense et de la conquête de position au sein d’un espace conçu et pensé par Jean-Guy Talamoni comme étant l’espace littéraire méditerranéen. C’est sans doute ce qu’incarne parfaitement Antigone : figure de la culture antique, d’une culture méditerranéenne, donc commune, en partage ; mais aussi figure de la résistance et de l’opposition contre des positions dominantes, celles des vainqueurs lui imposant la loi – les grandes puissances, que ce soient au niveau culturel, comme c’est le cas dans ce paragraphe, ou au plan économique. À ce prix s’ajoutent le renforcement des liens universitaires entre les universités de Corse, de Sassari, de Cagliari, et la création d’une filière d’étude corso-sarde permettant, toujours selon le président de l’Assemblée de Corse, « de mettre en oeuvre des mesures d’échange de professeurs, d’étudiants et de projets pédagogiques ». Toutefois, cette filière ne garantit pas seulement des échanges entre les deux cultures, elle permet également de repenser le rapport de ces deux langues, le Corse et le Sarde, et d’assurer à celles-ci une attractivité et un rayonnement académique qui joue indéniablement dans la quête de prestige souhaitée par les deux régions. De plus, les échanges entre les deux territoires assurent des rencontres, des échanges, qui s’inscrivent toujours dans le sens d’une unité.

Reste à comprendre les raisons politiques de cette unité, ce qui motive le désir de ces deux îles de tracer un destin commun ; et à cette question la réponse est claire, on l’a déjà explicitée plus haut, il s’agit de se détacher de la tutelle française et italienne afin de permettre aux Corses et aux Sardes de choisir par eux-mêmes leurs partenaires et leurs alliés. L’on force le trait en conscience de cause pour indiquer au lecteur comment le discours nationaliste opère : rejeter l’idée selon laquelle les Corses n’appartiennent pas à la nation française, mais forment à eux seuls une nation, avec un gouvernement, un territoire, et des positions stratégiques à défendre. Pour ce faire, l’intervention de l’Union européenne est fondamentale puisqu’elle assure aux régions des accords transnationaux, et ainsi la réalisation d’un régionalisme critique que l’on évoquait précédemment, critique dans la mesure où il met directement en crise les vieux États-nations. Jean-Guy Talamoni précise cette stratégie : « Le Conseil corso-sarde a adopté une déclaration solennelle demandant la reconnaissance d’un statut d’insularité, en application de l’article 174 du Traité sur le fonctionnement de l’Union Européenne (TFUE). Cet article est très important parce qu’il est le fondement de toutes les demandes de dérogation dans divers domaines, notamment en matière fiscale, mais pas seulement ». En exigeant le respect de cette mesure, la Corse et la Sardaigne prennent une décision commune, partager un statut d’insularité comme s’il s’agissait d’une seule île ; mais elles réclament également une rupture avec Paris et Rome sur des questions de souveraineté, comme le statut fiscal, une rupture qui serait causée par l’insularité, empêchant toute inscription des habitants de ces deux îles à des nations continentales. On notera donc comment les textes européens servent en quelque sorte des positions politiques encore considérées comme étant marginales il y a quarante ans et qui participent aujourd’hui pour le meilleur et pour le pire à une recomposition de l’espace corso-sarde, mais aussi à la redéfinition des échanges en Méditerranée.  
Demeure un point fondamental que l’on a peut-être négligé, celui de ce trait d’union, corso-sarde, qui traduit aussi bien un manque, celui laissé par la mer, qu’une histoire difficile, faite d’oppositions, de violences, de conflits, mais aussi l’attente d’un destin à construire par ceux qui ont été portés aux responsabilités par l’histoire.

Un pont entre deux littératures

Dès lors, on comprend mieux pourquoi l’on évoquait précédemment une construction ; car l’apparition d’un ensemble corso-sarde relève avant tout d’une question technique, au sens où l’on entend par la racine grecque tec l’idée de « faire apparaître quelque chose » (Martin Heidegger, « Bâtir, Habiter, Penser » dans Essais et conférences, Paris, Gallimard, coll. “Tel”, p. 190). Dans ce cas précis, il s’agit de faire apparaître à la conscience un pont, soit un lien entre deux territoires séparés par la mer, et franchissables péniblement par une navette faisant la jonction entre les deux rives ; séparée aussi par des conflits ethniques, comme celui que Jérôme Ferrari évoque dans Le Sermon sur la chute de Rome lorsque son narrateur souligne les origines de Libero afin d’insister sur le cliché du sarde fuyant la misère ; séparée enfin par une histoire divergente depuis le XIVe siècle.

Et s’il est nécessaire d’observer ces rapprochements, c’est afin de comprendre un paradoxe : comment cette union permet à la Corse de créer les conditions de son autonomie, et à la Sardaigne de maintenir, voire d’intensifier des flux commerciaux et culturels propres à garantir pour elle aussi ses intérêts vis-à-vis de l’Italie. Reste maintenant à souligner comment ce pont s’établit entre les deux rives, et pour ce faire il convient d’analyser à la fois la dimension culturelle, architecturale et politique.

Marc Biancarelli posait la question dans une de ses chroniques publiées dans le recueil Cosmographie : « Vers un pont littéraire entre la Corse et la Sardaigne ? ». Il voulait insister ainsi sur la façon dont la littérature corse avait « fait la part belle à ses voisins » (P. 104), une sorte de « reconnaissance de dettes » pour une littérature, celle de Milena Agus ou encore Marcello Fois, qui a beaucoup influencé la génération des auteurs corses contemporains. Ce sont des auteurs qui défendent une perspective postmoderne de leur île. D’où la vision de Marc Biancarelli, celle de « deux îles soeurs », qui partage le même combat contre « une image quelque peu caricaturale et folklorique » (Cosmographie, p. 17), imposée par l’agro-tourisme et par la société de consommation. Ce sont ces deux phénomènes qui ont entraîné, dans une société encore fortement marquée par un imaginaire agro-pastoral, une transformation brutale des modes de vie. Cette transformation a causé une remise en cause profonde de la valeur — l’on entend ce terme d’un point de vue nietzschéen comme « une croyance intériorisée, passée dans la vie du corps et devenue régulatrice de son agir » (Note 2, Nietzsche, préface dans La Généalogie de la morale, Paris, Livre de poche, p.56) —. L’ « ancien monde », « culture abandonnée » (Cosmographie, Ajaccio, Éditions Colonna, 2009, p. 101) est concurrencé par le nouveau monde et la société individuelle qu’il met en oeuvre.

Ajoutons à cette optique postmoderne d’autres initiatives comme celles menées depuis les années 1990 dans le cadre d’un programme d’échange culturel entre la Corse et la Sardaigne, programme mis en oeuvre par le programme Interreg, programme européen œuvrant pour le rapprochement de régions limitrophes. Celui-ci a été longtemps dirigé au centre culturel universitaire par le professeur émérite de l’Université de Corse, Jacques Thiers, qui n’a cessé de constituer des cahiers théâtraux (Leonardo Sole, Antoni Arca, Guidu Cimino, Marco Cini,  Ghjacumu Thiers, Vicini in amicizia creativa) ou de monter des pièces de théâtre mêlant des auteurs sardes et des auteurs corses.

Le but de ce projet européen était et reste de faire connaître au grand public un répertoire italique et populaire qu’il ignore, de le réactualiser également, afin de faire entendre non pas simplement deux langues, mais l’ensemble des idiomes qui ont fait de ces deux îles un carrefour en Méditerranée.

L’on peut également ajouter à cela, même si l’idée est déjà sous-entendue précédemment, le fait que Jacques Thiers traduise les oeuvres de l’auteur sarde Antoni Arca, comme Pâris et ses femmes ou encore Jordi mis en demeure pour le compte des éditions Albiana. Enfin, et de nouveau, c’est un point qui se rapporte à ce qui a déjà évoqué précédemment, il convient de souligner l’importance des échanges universitaires entre la Corse et la Sardaigne, des séminaires comme celui organisé par l’Université de Cagliari et de Sardaigne, un séminaire dont le titre résume tout l’enjeu du propos que l’on tient : « Corsica e Sardegna: le potenzialità di un progetto comune » (Corsica et Sardaigne : la possibilité d’un projet commun). Il s’agit de nouveau de montrer les liens qui peuvent exister, cette fois-ci dans le cadre universitaire, entre la Sardaigne et la Corse et de souligner la participation de l’Union européenne, par le programme Interreg, dans ce rapprochement entre les deux îles, un rapprochement qui, comme on peut le remarquer, s’effectue au-delà des États dans le cadre de ce que Gayatri Spivak nomme « un régionalisme critique », soit la redéfinition des frontières imposées par les États-nations en fonction des liens culturels, linguistiques, entre des régions considérées comme séparéesScreenshot 2017-08-24 23.44.37