Sur la géopolitique du chou

Choux en-deçà des Pyrénées, verdures mixtes au-delà. Si vous habitez quelque part dans les espaces de la région du Rhône, ou plus au nord vers Strasbourg ou Bruxelles, il y a des chances pour que vous ayez rencontré dans vos repas de Noël un éminent représentant de la Bressica oleracea, plus vulgairement appelé : chou. Un chou farci lyonnais (cf. ce tutorial youtube), des choux à la bavaroise (cf. cet article), ou alors de la choucroute  —  cf. la recette de M. Schmitt, qui est quelque part, voudrait-on dire, un officier royal (kronjurist) de la choucroute.

Qu’arrivera-t-il à Monsieur Schmitt quand les oies l’auront rejoint ? Ici la réponse.

Difficile, presque impossible, de retrouver du choux dans les menus de la tradition festive plus à l’est ou plus au nord de cette ligne imaginaire : peut-être, nous dit-on, une percée en Poitou-Charente (le farci poitevin) ? N’hésitez pas par ailleurs à nous écrire si ce que nous disons est contredit par votre expérience familiale. Une ligne dédouble les frontières françaises vers l’ouest du Rhône et isole le versant méridional des Alpes : celle de la diffusion du choux. Les noms des variantes du chou français sont aussi autant de mentions de ses coordonnées topographiques : nantais hâtif, précoce de Louviers, quintal d’Alsace. Il y a un en-deçà un au-delà du chou  —  pourquoi ?

Le chou nomade. Il peut être utile de faire une excursion du côté de la longue durée géopolitique. Le chou dans sa forme actuelle semble venir des steppes de ce grand espace intérieur du continent asiatique, décrit dans l’article du géographe britannique Mackinder (cliquez ici pour le télécharger). Nous avons eu la chance de vous en parler un peu plus en détail pour l’édition spéciale de la nouvelle année 2017 (le numéro inactuel de la lettre du dimanche).

Selon Mackinder le coeur de l’Asie est constitué d’espaces particulièrement homogènes : dépourvus ou presque de végétation de grande taille, ils permettent le déplacement rapide à cheval. Des civilisations nomades les habitent et s’y déplacent avec aisance. Elles deviennent ainsi impossibles à maîtriser pour des populations sédentaires pré-modernes : quelle armée pourrait efficacement mener bataille dans des espaces aussi vastes, à des peuples mobiles ? Ceux-ci disposent en effet d’un système de défense redoutable : des hectares mobiles dans un espace presque illimité. Ces civilisations peuvent ainsi parvenir à trouver un refuge sûr après un vol ou un larcin : activité que, du reste, elles ne rejettent pas. De fait, tous les territoires qui entourent cette espèce d’Océan interne se trouvent périodiquement harcelés par des cavaliers : c’est la longue histoire de la Chine (et de sa muraille) ainsi que de l’Europe de l’Est : la Pologne, les espaces qui correspondent à l’Ukraine actuelle. Les peuples pillent, détruisent, mais échangent aussi : ils amènent des choux.

L’économie du chou est une géopolitique. La liste des pays producteurs de chou le montre encore clairement : sa production coïncide avec le grand espace asiatique qui l’avait distribué (la Russie) et avec les pays qui étaient le plus exposés à ces expéditions nomades constantes (Chine, Russie, Ukraine, Pologne ; par reflet : Corée du sud, Roumanie, Inde).

Où le chou et l’Europe s’entrecroisent. Nous voici donc arrivés à la question posée déjà autrefois par Paul Valéry :

“L’Europe deviendra-t-elle ce qu’elle est en réalité, un petit cap du continent asiatique ?”

L’Europe est-elle simplement une protubérance, une petite partie de la péninsule asiatique ? N’y a-t-il pas dans la verticalité de son expression un élément qui la différencie radicalement de cet espace continu du cheval des steppes ? Regardez dans vos assiettes ou dans votre abîme digestif et vous trouverez la réponse : l’Europe est aussi cette chose verticale, cette chose qui remplit des courges plutôt que des choux car la longue histoire des rapports entre civilisations et territoires en a déjà décidé ainsi. Elle, cette chose qui s’appelle Méditerranée chez Braudel et qui a eu le nom d’Empire latin, peut-être même de civilisation musulmane, c’est elle qui garantit à cette Europe d’être un continent qui ne soit pas simplement asiatique. Le chou, ainsi, cher Valéry, semble nous garantir que cet “en réalité” n’est pas tout à fait, en réalité.

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