Rediaboliser Orbán

Le discours que nous avons décidé de traduire aujourd’hui pourrait ne pas sembler immédiatement important. Il est pourtant absolument fondamental. Il s’insère dans le cadre d’un congrès essentiel, mais, comme souvent quand il s’agit de la vie politique européenne, peu visible car peu médiatisé et finalement peu compréhensible.

Le plus grand parti européen, le Parti populaire européen (PPE), s’est en effet réuni à Helsinki du 7 au 8 novembre pour choisir son leader. Il s’agissait d’un choix décisif, car la personne qui conduira la plus grande famille politique européenne tout au long d’une campagne qui s’annonce particulièrement compliquée pourrait jouer un rôle crucial dans la désignation du prochain président de la Commission européenne ou en être le candidat principal (Spitzenkandidat).

Dans l’aboulie d’un parti qui a fait de la neutralisation de la plupart des différences politiques qu’il rassemble le secret de sa longévité, les deux candidats qui s’opposaient ont, semble-t-il, avant tout choisi de représenter des lifestyles différents : d’un côté, Alexander Stubb, un hyper dynamique cycliste finlandais aux allures de Willem Dafoe, de l’autre, un pragmatique homme politique bavarois aux allures merkeliennes, Manfred Weber. Pourtant, lors du débat qui les a vus se confronter le 7 novembre, le paroxysme fut seulement atteint quand Mairead McGuinness, une des vice-présidentes du Parlement européen devenue pour une heure et demie animatrice des échanges, osa demander : “You both want to win, right?”. C’est dire… Dans sa dimension presque soviétique, la victoire du candidat allemand, avec 80% des suffrages, pointe l’étrangeté de l’opération.

En effet, la neutralisation des divergences politiques est loin d’aller de soi dans un PPE qui réunit en son sein autant le théoricien néonationaliste de la pratique illibérale de la démocratie, Viktor Orbán, que le libéral et fédéraliste européen Alain Lamassoure. C’est que, comme on a déjà eu l’occasion de le rappeler à la suite de la traduction du principal texte de doctrine européenne prononcé par Orban, le PPE configure “un bloc capable d’aller d’Alain Juppé à Marine Le Pen”. Cette alliance paraît reposer sur une stratégie porteuse dans le contexte contemporain, comme l’a montré le cas autrichien. Elle suppose pourtant une condition fragile : il faut éviter à tout prix de marquer les lignes de fracture qui la traversent.

L’intérêt du discours de Donald Tusk, vice-président ex officio du PPE et président du Conseil européen, est donc très précisément son caractère polémique, en profonde rupture avec le contexte un peu gris du congrès d’Helsinki.

La structure en anaphore qui caractérise toute la deuxième partie de ce discours inspiré (« if you are… you are not a christian democrat« ) renoue avec la structure de l’ancestrale proclamation judiciaire latine du “sacer esto” que l’on trouve déjà dans la Loi des Douze Tables, et dans sa formule anaphorique « si… sacer esto » (“qu’il soit banni”). Par son discours, Tusk cherche ainsi à rediaboliser Orbán et à tracer une démarcation au-delà de laquelle situer l’homo sacer du PPE.

Pourtant, comme le remarque Alain Lamassoure qui nous a fait l’honneur de répondre à notre sollicitation d’un commentaire que vous trouverez à la fin de l’article, la ligne qu’il trace ne paraît pas être suivie par le coeur du Parti populaire européen, plutôt intéressé à ne pas intensifier les oppositions politiques qui le traversent.

Un exercice de microlecture nous montre en effet le défaut du caractère performatif de ce discours, tout du moins dans l’immédiat : la transformation de l’impératif futur (esto) de la formule latine, à l’indicatif présent de la formule anglaise (is) indique, en effet, que cette condamnation sera très loin d’être mise en oeuvre sur le champ.


« La crise migratoire a amorcé un débat sur l’identité de la démocratie-chrétienne européenne. Depuis ses tout débuts, j’ai averti de deux menaces. Tout d’abord, j’ai prévenu que notre impuissance face à la vague d’immigration illégale et notre incapacité à contrôler efficacement notre frontière extérieure provoqueraient chez nos concitoyens une crise de confiance à l’égard de l’État libéral et de l’Union européenne dans son ensemble. En effet, c’est seulement quand l’on se sent en sécurité que l’on apprécie la liberté et l’ouverture. La seconde menace est l’émergence sur le devant de la scène de politiciens qui, en exploitant le chaos provoqué par la nouvelle ère migratoire, ont commencé à opposer l’ordre et la sécurité à l’ouverture et à la liberté.

Il est vrai que cela nous a pris du temps mais, enfin, grâce à nos efforts communs, nous avons réussi à nous départir de notre logique d’impuissance et à nous concentrer sur la protection de notre frontière extérieure. Il nous reste encore fort à faire mais, au moins, il est clair que notre priorité est la fin des migrations illégales. Pendant le dernier Conseil européen, chacun des chefs d’État présents l’a dit.

À propos de la seconde menace qui, elle, n’a pas disparu, je tiens à dire, sans aucun détour que, au moins dans notre famille politique, nul n’a le droit d’attaquer la démocratie libérale ni ses fondements. Il nous est impossible de considérer que la protection efficace de la frontière, de l’identité et du territoire européens implique de braver les règles de la démocratie libérale.

Que cela soit bien clair :

Si vous vous opposez à l’État de droit et à l’indépendance de la justice, vous n’êtes pas un démocrate-chrétien ;

Si la liberté de la presse et les ONG vous déplaisent, si vous tolérez la xénophobie, l’homophobie, le nationalisme et l’antisémitisme, vous n’êtes pas un démocrate-chrétien ;

Si vous placez l’État et la nation à l’opposé ou au-dessus de la liberté et de la dignité individuelles, vous n’êtes pas un démocrate-chrétien ;

Si vous soutenez Poutine et attaquez l’Ukraine, si vous prenez le parti de l’agresseur et non celui de la victime, vous n’êtes pas un démocrate-chrétien ;

Si vous souhaitez remplacer le modèle occidental de démocratie libérale par un modèle oriental de “démocratie autoritaire”, vous n’êtes pas un démocrate-chrétien ;

Je voudrais croire qu’ici, chacun d’entre nous souhaite demeurer fidèle aux idéaux de la véritable démocratie-chrétienne.

Nous voulons tous remporter les prochaines élections. Mais rappelons-nous que leur enjeu n’est pas un ensemble d’avantages et d’emplois mais la protection de nos valeurs fondatrices. Sans elles, notre victoire n’aura aucun sens.

Je vous remercie.


Contacté par le Groupes d’études géopolitiques, le député européen et membre du PPE Alain Lamassoure confirme que la déclaration de Donald Tusk a été le point d’orgue du récent congrès de leur parti et déclare qu’elle s’avèrera sûrement fondamentale dans l’évolution future de leur formation :

« Je n’ai pas un mot, pas une virgule, à changer à ce discours qui était le plus remarquable du congrès du Parti Populaire Européen à Helsinki cette semaine – et qui est sans doute le plus beau discours que Donald Tusk ait prononcé depuis qu’il est président du Conseil européen. Il était nécessaire de faire ce rappel des valeurs fondamentales de la famille démocrate-chrétienne à un moment où elles sont piétinées par un certain nombre de personnes dans les démocraties à travers le monde, y compris dans l’Union européenne et au sein de notre famille politique du PPE, en particulier par Viktor Orbán. Il est donc clair que c’était une attaque directe, très violente contre Viktor Orbán, contre qui d’ailleurs les deux tiers du groupe parlementaire du PPE avaient, il y a un mois, voté le déclenchement de la procédure de sanction prévue par l’article 7 du Traité Européen.

J’espère que ce discours sera un coup d’arrêt aux tentations de glissement vers l’extrême-droite, aux tentations autoritaires, qui pourraient ou auraient pu être contagieuses au sein du PPE. Cela n’ira pas plus loin, mais ce coup d’arrêt était nécessaire. Compte tenu du prestige de la fonction de Donald Tusk, ce discours a une force incontestable.

Je pense que l’intention de Donald Tusk est, au sein de la famille politique du PPE, de couper court aux conversations officieuses qui ont pu avoir lieu entre certains dirigeants du parti et des dirigeants de formations extrémistes, dont les dirigeants de Droit et Justice, dont les dirigeants du Fidesz, et probablement en Italie avec M. Salvini.

Je crois aussi que son intention était de regretter que le parti ne soit pas allé jusqu’à l’expulsion pure et simple du Fidesz et de bien signifier que l’on n’acceptera en aucun cas que d’autres – nos adversaires polonais du parti Droit et Justice et la Lega italienne – essaient de rejoindre ce parti européen qui, historiquement, s’est formé autour de la démocratie-chrétienne en Europe et qui reste fondamentalement démocrate-chrétien. »

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