Nous avons rencontré Pascal Lamy

Directeur général de l’Organisation mondiale du commerce (OMC) de 2005 à 2013, Pascal Lamy suit désormais les activités du Grand Continent, et a bien voulu entreprendre un dialogue avec nous sur les thèmes et les notions que nous cherchons à développer au contact de l’européanisation croissante du débat politique, notamment sous l’impulsion du camp néo-nationaliste.

En nous livrant son idée de l’Europe, il opère également un pas de côté vis-à-vis du temple du multilatéralisme en matière commerciale que représente l’OMC, à laquelle son image reste souvent attachée, pour prendre acte de la nécessité pour l’Europe d’assumer une politique de puissance. Ce faisant, nous voyons s’esquisser, au-delà des institutions, les formes que pourrait prendre une appréhension affective de la citoyenneté européenne.


Groupe d’études géopolitiques – Lors des rencontres “Europe Kojève 2018” à Bruxelles, vous aviez déclaré : “L’Europe est condamnée à la puissance”. Qu’entendiez-vous par cette formule ?

Pascal Lamy – Il y a eu un rêve d’une Europe à la Kojève, qui aurait été le pôle pacificateur d’un monde meilleur, et selon lequel la puissance aurait été nécessaire pour imposer des valeurs et servir des intérêts communs. Ce rêve s’est évaporé, car notre monde reste un lieu où le bien et le mal coexistent, à la fois à cause de nos natures humaines et des tensions entre la rivalité et la coopération dans nos sociétés.

Il est cependant nécessaire de retenir l’idée de la nécessité d’une puissance, au sens fort du mot. Notre identité européenne est une fiction d’unité de valeurs ressenties. L’idée européenne de faire prospérer la paix, qui est en quelque sorte notre logiciel biologique en contrepartie des horreurs que l’Europe a fabriquées consciencieusement durant un siècle, est désormais probablement partagé par le reste du monde. Mais ce rêve-là ne correspond pas à une réalité sur laquelle nous pouvons parier.

Incluez-vous la dimension militaire dans la notion de puissance ?

La puissance est une force dont les composantes sont multiples et s’expriment différemment selon les situations. L’existence d’une force militaire fait partie de la panoplie : je ne vois pas l’Europe faire comme le Costa Rica et inscrire dans sa Constitution l’absence d’armée. Dans la notion de puissance et d’influence, il y a nécessairement de l’économie, de la culture, de la connaissance, de l’éducation et la capacité de projeter des forces le cas échéant.

Pour l’instant, si nous devions définir notre souveraineté, donc le corps institutionnel par lequel nous exerçons notre puissance, il serait représenté par un corps conique. La base de ce cône est rationnelle et relève de l’aspect commercial et économique de l’Union. Le sommet du cône, quant à lui, est purement passionnel et imaginaire : c’est notamment notre capacité à déclarer la guerre. Et nous savons bien que les questions liées à la défense et sécurité européennes sont ambiguës. L’Europe existe là où il y a de la raison, mais pas là où il y a de la passion. Développer une politique de sécurité commune, c’est finalement partager les mêmes cauchemars. Cela implique de disposer du même prisme pour envisager le danger que représentent les autres pays. L’Europe ne pourra accéder au niveau de puissance nécessaire que si ce cône symbolique est moins distendu.

Comment y parvenir ?

C’est de l’ordre du temps, du récit, du débat. Le passage sera très complexe. Les pères fondateurs ont souhaité que l’Europe fasse la paix dans le monde et soit le pilote de la paix grâce à l’intégration économique qui engendrerait une intégration politique. Aujourd’hui pourtant, ce n’est pas le cas, même s’il y a des exceptions. La Grèce n’est pas sortie de l’euro grâce à des raisons politiques et non économiques. L’intégration économique, dans ce cas, a permis une intégration politique qui a contraint une réalité économique. Mais cela s’est fait avec une dramaturgie furieuse entre Grecs et Allemands. Ainsi, il n’est pas du tout acquis que l’intégration économique puisse produire du ciment politique. Un consommateur satisfait n’est pas forcément un citoyen averti.

Le déficit démocratique, n’est pas de kratos, mais de demos. En effet, nos instruments institutionnels fonctionnent et sont démocratiques. Toutefois, le demos manque : Donald Trump, Vladimir Poutine et Recep Tayyip Erdogan, eux, poussent à cette conscience du demos. Nous en revenons au sujet de l’identité, qui est le regard que l’on porte sur soi et que les autres portent sur vous.

Où voyez-vous l’absence de demos ?

Dans la faible participation des élections européennes, par exemple, nettement plus faible que dans les élections nationales. Cet espace politique européen n’est pas habité de passion. La plupart du peuple européen n’envisage pas cet espace comme un enjeu de pouvoir analogue à ce qu’ils peuvent connaître dans leurs enveloppes de pouvoir au niveau local, régional ou national.

Paradoxalement, c’est par la voix des néo-nationalistes que nous pouvons arriver à cette forme de passion et d’investissement symbolique. Le plus grand succès politique de l’Union européenne ne serait-il pas finalement représenté par Viktor Orbán ou Marine Le Pen ?

Effectivement, ils ne sont plus anti-européens. Il se disent pro-européens, mais contre l’Europe actuelle qui pervertit la “vraie” Europe. Ils en arrivent à la notion de pureté civilisationnelle, incontestablement fermée, et différente du concept d’identité civilisationnelle – qui elle, peut être parfaitement ouverte. Selon les sondages, les Hongrois pro-Orbán ne souhaitent pas sortir de l’Europe : ils aspirent plutôt à la remettre dans “le droit chemin” des traditions, des valeurs familiales et ne pas la laisser être envahie par la religion musulmane, comme dans les textes de Christian Saint-Etienne.

Il est vrai que ces électeurs éprouvent une identité européenne. Toutefois, entre l’épreuve d’une identité européenne et l’investissement dans l’espace politique supranational, il y a un écart important. D’ailleurs, les élections européennes, jusqu’à présent, n’ont abordé directement les enjeux européens que de manière subsidiaire, et portaient surtout sur des enjeux nationaux. En 2019, on assistera peut-être pour la première fois à des élections européennes, et non plus des élections parlementaires européennes. Le débat sur les valeurs pourrait remobiliser. Contrairement à l’espace politique national, ce n’est pas parce qu’on dispose d’une certaine idée de l’Europe que la question du “qu’est-ce qui nous réunit dans l’espace européen ?” a trouvé sa réponse. En France, chacun peut avoir sa propre conception de ce qu’est la France, mais pourtant, nous ne nous demandons pas ce qu’on fait ensemble, dans un espace français, entre Français. Nous avons une identité nationale, et au sein de cette identité nationale, nous acceptons les visions différentes. Nous n’en sommes pas encore là en termes de notre ressenti envers l’espace politique européen.

En Europe, certaines idées émergent à nouveau aujourd’hui, alors que nous pouvions penser qu’elles étaient définitivement mises de côté et évacuées. Il est alors difficile d’avoir un débat à l’échelle continentale puisque certains défendent des idées que nous ne considérerions pas comme légitimes au sein de notre nation.

Il n’y pas de doutes sur la distance de valeurs entre la France d’un côté et la Pologne ou la Hongrie, par exemple, de l’autre côté. Sylvie Kauffmann, journaliste au Monde, a écrit une série de papiers à ce sujets en essayant d’aller à la source de ces différences. Elle les a notamment trouvées dans les ambiguïtés liées à la chute du Mur de Berlin, et dans des continuités historiques depuis le XIXème siècle qui font que culturellement, leurs postures qui nous choquent ne sont pas inédites dans ces pays.

« Ce n’est pas parce qu’on dispose d’une certaine idée de l’Europe que la question du “qu’est-ce qui nous réunit dans l’espace européen ?” a trouvé sa réponse »

On assiste donc à une nouvelle voie, celle d’un “européisme souverainiste” selon laquelle l’échelle pertinente n’est pas nationale. On pourrait d’ailleurs se demander si la seule échelle intéressante pour les politiques d’extrême droite n’est pas finalement l’échelle européenne.

Effectivement, ils investissent l’Europe de leurs rêves identitaires. C’est aussi historiquement compréhensible. Une partie du mouvement issu de la philosophie pro-européenne s’est d’ailleurs retrouvé dans le nazisme et de la collaboration. Il n’empêche que quand j’évoque l’identité et la puissance européenne, c’est en me fondant sur un ensemble de valeurs inscrit dans les traités qui nous servent de constitution et qui n’est pas celui pratiqué par Viktor Orbán par exemple. C’est une des raisons qui explique l’actualité récente. Ce que l’Europe a gravé dans le marbre, ce sont les Lumières, et non les valeurs réactionnaires.

La civilisation européenne se distingue d’ailleurs du reste du monde par ce mélange complexe et particulier entre des libertés, des droits, des marchés, de la culture et désormais de l’écologie. Pour répondre à votre question, j’en déduis qu’il ne faut absolument pas laisser le monopole d’une appartenance européenne à ces courants de pensée.

« Ils investissent l’Europe de leurs rêves identitaires »

Pensez-vous qu’il faut reprendre l’imaginaire et les mythes associés aux Lumières ?

Oui, et je pense qu’il faut combiner une narration européenne avec les enjeux du monde contemporain. Il s’agit de répondre à la question suivante : est-ce que nos petits-enfants auront seulement le choix entre le modèle américain et le modèle chinois ? C’est là que la notion d’identité devient prégnante. Je pense que d’autres systèmes ont une certaine capacité de dérapage que notre maille de valeurs ne permet pas – même si l’Europe a produit le nazisme, le fascisme et la Shoah.

« Je ne crois pas qu’au plan symbolique l’Europe doive être la réplique, au niveau européen, de ce que nous avons fait des nations. »

Les symboles européens tels que notre drapeau ou notre hymne sont faiblement investis et ne sont finalement qu’une mince couche de rite. Si on analyse ces symboles rétrospectivement, ils ont finalement précédé le sentiment d’appartenance, alors que de tels symboles illustrent en général des appartenances préexistantes. Pourtant, je ne regrette pas l’existence du drapeau ou de l’hymne européen. Je pense toutefois qu’un programme comme Erasmus, d’un certain point de vue, représente davantage le symbole de ce qu’est l’identité européenne plutôt qu’un drapeau ou un hymne qui imitent l’identité nationale. Je ne crois pas qu’au plan symbolique l’Europe doive être la réplique, au niveau européen, de ce que nous avons fait des nations. Il faut incarner cette appartenance et la densifier sur le plan émotionnel, mais cela ne doit pas prendre ni les formes, ni la place d’une appartenance nationale. Je pense que l’édification d’un espace politique européen n’est pas la reproduction d’un espace national. Le niveau national subsistera pour fournir de la cohésion entre des populations et des territoires qui se vivent de manière différentes.

Selon Toni Negri, la civilisation serait une machine folklorique, vide, tribale. Pour lui, deux nouvelles échelles sont pertinentes : celle de l’intégration mondiale et de la ville.

Je partage aussi son idée selon laquelle si nous voulons nous attaquer au capitalisme, il faut le faire à l’échelle pertinente. Et ce ne sera pas au niveau national, en tout cas pas en Europe. Tous les sujets autour de la régulation économique pourraient être traités à l’échelle européenne, comme par exemple la propriété des données, la défense de l’environnement ou la régulation des services. Si nous souhaitons peser sur le capitalisme de marché globalisé en exportant des valeurs européennes, nous devons le faire là où il y a la puissance du sens, donc en Europe.

Pensez-vous que le cadre institutionnel en place pourrait permettre cela ?

Ce cadre institutionnel comporte des ambiguïtés, certes, mais les instruments d’un fédéralisme “plus poussé” existent. Le problème est que le mode d’exercice du pouvoir européen n’est pas encore perçu comme légitime parce qu’il est vu comme trop lointain ou obscur. La distance demeurera. Il faut donc développer un concept d’identité et de puissance qui soit plus perceptible. Et pourquoi pas revisiter l’expérience des “carrefours de la culture” définie par Jacques Delors ? Il faudrait alors développer le réseau naissant des chaires d’anthropologie européenne que dirige Marc Abélès

Entretien réalisé par Gilles Gressani, édition de Mathieu Roger-Lacan et Charlotte Peytour