Un grand homme de province en Hongrie

A l’approche des élections européennes de 2019, le positionnement du dirigeant hongrois au sein de l’Union européenne inquiète des dirigeants de l’UE et suscite des polémiques à répétition : d’après un article récemment publié dans Le Monde, le Parti Populaire Européen (PPE) refuse d’exclure de ses rangs les membres du Parti de Viktor Orban (Fidesz), vivement critiqué pour sa ligne politique illibérale et contraire à l’Etat de droit. Cette réticence est due au fait que le PPE a besoin du soutien des sympathisants de la politique de Viktor Orban pour gagner les votes populistes lors des élections européennes. Dès lors, pour les dirigeants de la droite européenne, le Premier ministre hongrois apparaît comme un acteur clé des élections de 2019. Quant à la scène nationale, le Parlement hongrois – où le parti de Viktor Orban a obtenu deux tiers des sièges lors des élections législatives du 8 avril 2018 – votera dans les semaines à venir sur la proposition de loi « Stop-Soros » soutenue et poussée par le Premier ministre. Cette loi vise notamment à restreindre considérablement la marge de manœuvre des ONG financièrement soutenues par le milliardaire américano-hongrois, George (György) Soros. L’un de leurs objectifs est notamment d’aider les migrants à traverser la frontière hongroise et à s’installer dans le pays, ce qui constitue une menace constante pour la ligne politique du Premier ministre.


par Eszter Karacsony

1. L’ascension

« Dans les huit dernières années, la société hongroise a tout fait tout pour éviter que la Hongrie ait un dirigeant qui affirme qu’à part lui il n’y a pas d’autre alternative. Si un homme politique dit cela, il ne veut pas gouverner mais régner sur la société.[1] », déclarait Viktor Orbán en 1998. Pourtant vingt ans après, en 2018, c’est le même Viktor Orbán qui va à l’encontre de ses propres propos en se présentant comme le seul candidat capable de protéger le pays : « A la fin de la campagne [de l’élection hongroise de 2018] les choses sont simples, il y a deux alternatives. L’une est incarnée par les candidats de György Soros [les partis de l’opposition] l’autre par les candidats du Fidesz [le parti d’Orbán]. Pour nous le plus important est la Hongrie, pour eux le pouvoir. Ils sont prêts à tout faire pour l’argent et pour le pouvoir.[2] ». Comment expliquer ce changement de comportement drastique de l’actuel Premier ministre de la Hongrie ? Afin de répondre à cette interrogation, retraçons le parcours politique de Viktor Orbán qui a commencé sa carrière en tant que jeune homme politique libéral en 1988 et qui est en 2018 un dirigeant populiste très controversé, à la tête d’une démocratie qu’il n’hésite pas à revendiquer comme illibérale.

31 ans après son exécution, quelque 250 000 personnes assistent à Budapest à l’enterrement public de l’ancien Premier ministre Imre Nagy. Parmi eux, ce 16 juin 1989, V. Orban lance sa carrière politique en prenant la parole.

A la fin des années 1980, étudiant en droit, Viktor Orban critique vivement le régime du parti unique en Hongrie, alors dirigé par le Parti socialiste ouvrier hongrois. Ce jeune homme, qui a consacré un mémoire à Solidarnosc, veut mettre fin à ce système antidémocratique en rétablissant l’Etat de droit dans le pays. C’est avec cet objectif qu’Orbán et ses camarades de classe – venant majoritairement d’un milieu intellectuel – fondent un nouveau parti politique libéral en 1988, le Fidesz (Fiatal Demokraták Szövetsége/Alliance des jeunes démocrates). Il devient connu à l’échelle nationale grâce à à une intervention d’Orbán le 16 juin 1989 à l’occasion de ré-enterrement d’Imre Nagy, le Premier ministre exécuté qui est devenue le symbole de la révolution de 1956. Dans son  discours prononcé à cette occasion, Orbán exige que les troupes soviétiques – présentes en Hongrie depuis 1945 – quittent définitivement le pays :

 

Mes concitoyens,

Depuis la mise en place de la dictature communiste et l’occupation russe de la Hongrie il se présentait une seule opportunité [en 1956] pour notre nation qui arrivait à recueillir toute sa force et tout son courage, pour arriver aux buts déjà revendiquées lors de la révolution 1848 contre l’oppression des Habsbourg. Ces buts sont l’indépendance nationale et la liberté politique. Nos objectifs n’ont pas changé depuis. Comme on n’oublie pas la révolution de 1848 on n’oublie pas celle de 1956 non plus, contre l’oppression soviétique. Les jeunes qui croient dans la mise en place d’un régime politique démocratique respectent […] Imre Nagy, le Premier ministre exécuté [qui était l’un des victimes des représailles soviétiques en 1956]. (…)

Ensuite, grâce à l’aide financière offerte par la Fondation de George, son désormais ennemi juré,  il obtient une bourse et peut partir à Oxford pour faire des recherches sur l’idée de société civile dans la philosophie politique européenne. Pourtant, Orbán n’y finit pas ses travaux universitaires car il rentre en Hongrie afin de participer aux premières élections législatives libres depuis la chute du rideau de fer en 1990. Il est élu député et siège dans la section libérale au Parlement.

C’est en 1994, après l’échec du gouvernement MDF (Forum démocrate hongrois de tendance démocrate-chrétien et libéral-conservatrice), notamment en lien avec l’augmentation du taux de chômage, qu’Orbán change sa ligne politique. A partir de ce moment-là, lui et son parti commencent à prôner des valeurs conservatrices et nationales. Le Fidesz arrive à combler la lacune politique laissée par le MDF et gagne les élections législatives en 1998. Orbán devient Premier ministre pour la première fois en fondant une alliance gouvernementale avec le FKgP (Parti civique indépendant des petits propriétaires et des travailleurs agraires). Néanmoins en raison de son style arriviste, cynique et même parfois agressif, Orbán et son parti perdent les élections législatives de 2002 et de 2006. Cependant, tant qu’il est dans l’opposition il arrive à construire une base électorale extrêmement solide d’une part à la campagne et d’autre part parmi les Hongrois d’outre frontières (notamment en Transylvanie).

La popularité d’Orbán au sein des Hongrois d’outre-frontières (les minorités hongroises à l’étranger qui, depuis le Traité de Trianon, vivent dans les pays frontaliers avec la Hongrie) remonte au référendum de 2004 sur l’attribution ou non de la nationalité hongroise à ces populations. Le Fidesz est le seul parti politique à avoir fait une campagne en faveur de l’attribution. Ainsi, Orbán arrive à gagner la sympathie des Hongrois d’outre-frontières, qui – à partir de ce moment-là – votent majoritairement pour lui.

2. La prise du pouvoir

Suite aux années dans l’opposition, en 2010 – en raison des scandales de corruption du parti gouvernant socio-démocrate (MSZP) et les effets négatifs de la crise financière – l’occasion se présente pour le dirigeant du Fidesz de gagner les élections législatives et d’obtenir les deux tiers des sièges au Parlement, ratio suffisant pour changer la Constitution. A partir de ce moment, Orbán commence à mettre en place, étape par étape, un État illibéral.

Premièrement, il limite peu à peu la séparation des pouvoirs exécutif, législatif et juridique en plaçant ses proches et ses confidents (Tamas Sulyok, Peter Polt, Laszlo Domokos, László, Monika Karas. Laszló Székely, Tünde Hando) à la tête des diverses institutions de l’Etat : l’Ombudsman, le Procureur général, le Président de la République, les juges de la Cour constitutionnelle.

Deuxièmement, les membres du Fidesz (en majorité au Parlement : il représente près de deux tiers des sièges et a obtenu en 2010 52,8% des voix), votent la modification de la loi sur le système électoral. Cette nouvelle loi facilite la participation des Hongrois d’outre-frontières aux élections législatives en leur permettant de voter par lettre, contrairement aux Hongrois émigrés dans d’autres pays, souvent peu favorables au parti Fidesz, qui peuvent uniquement voter dans les ambassades ou les consulats. De plus, le découpage déséquilibré des circonscriptions électorales est favorable au parti d’Orbán et contribue à ses victoires accablantes en 2014 (44,2% des voix) et en 2018 (49,3%). Ce découpage vise à morceler des grandes villes en les rattachant aux circonscriptions majoritairement composées des petits villages pro Fidesz.

Troisièmement, Orbán cherche à contrôler les médias publics et privés, soit en mettant à leur tête ses proches (chaînes de télévision M1, TV2), soit sous couvert des raisons économiques (le journal Népszabadság). De ce fait, Orbán va ouvertement à l’encontre du droit fondamental qu’est la liberté d’expression. De surcroît, il attaque ouvertement les ONG et la société civile, faisant ainsi obstacle à la liberté d’association.

En juillet 2017, une campagne de communication gouvernementale proclame : « Ne laissons pas Soros avoir le dernier mot ! ».

Finalement, afin de rester au pouvoir, le dirigeant qui a réussi à établir une démocratie illibérale où l’Etat de droit et les libertés fondamentales ne sont pas respectés, cherche constamment à créer des « ennemis », que ce soit les migrants, le milliardaire hongrois Geroge Soros, les dirigeants de l’Union européenne ou encore l’ONU. L’important pour Orbán est d’alimenter la peur des gens de ces « ennemis » extérieurs ou même intérieurs (les « agents » de Soros, incarnés par les ONGs et les candidats des partis de l’opposition). De ce fait, en jouant sur les craintes des électeurs[3], il arrive à se présenter comme le seul et unique protecteur de la nation.

Ces phénomènes précédemment mentionnés expliquent la troisième victoire consécutive de Viktor Orbán aux élections législatives d’avril 2018. En raison de ces campagnes de haine contre ces « ennemis », un système électoral déséquilibré et favorable au Fidesz et des médias principalement détenus par les proches du Premier ministre, le dirigeant populiste arrive de nouveau à remporter les élections législatives en obtenant les deux tiers des sièges au Parlement. Cependant des clivages importants se sont révélés : un fossé se creuse entre la capitale et la campagne. Budapest, la capitale, a voté majoritairement contre le Fidesz et plutôt pour les candidats des partis de la gauche, du centre gauche et du parti écologiste. Par contre, la campagne et notamment les villages (plus de 90 %) ont voté presque unanimement pour le Fidesz. L’extrême droite (Jobbik) a gagné dans une circonscription.

En avril et en mai 2017, plus de 8 millions de Hongrois ont été invités à répondre à une « consultation nationale » visant à remettre en cause la politique de l’Union européenne.

La raison qui pourrait expliquer la différence significative quant à la répartition géographique des votes favorables au Fidesz et à l’opposition est la détention et la concentration des médias locaux entre les mains des proches d’Orbán. A la campagne, dans les villages, les habitants qui cherchent à s’informer n’ont pratiquement pas d’autre choix que de se pencher sur les nouvelles présentées par les médias locaux. Ces nouvelles sont, dans la majorité des cas, présentées d’une manière subjective et dessinent une réalité fausse. Dès lors, dans les régions où les médias nationaux critiques ou les médias internationaux sont difficilement accessibles, les citoyens peuvent uniquement suivre les actualités à travers le prisme des médias locaux. De surcroît, des affiches xénophobes contre les migrants venant du Moyen-Orient ainsi que du Nord de l’Afrique et contre George Soros – qui d’après le Premier ministre vise à détruire la Hongrie par les migrants – envahissent le pays et notamment la campagne. De plus, à l’échelle nationale, Orbán mène une campagne contre les eurocrates et les dirigeants des institutions européennes en utilisant le slogan « Arrêtons Bruxelles ! ».

3. Orban et l’Union européenne

Cependant, la relation entre Viktor Orbán et l’Union européenne reste très controversée et ambiguë. Le dirigeant populiste va ouvertement à l’encontre des valeurs européennes et de l’Etat du droit à l’échelle nationale. De plus, suite aux révélations récentes de l’OLAF (Organisation européenne de la lutte antifraude), il est accusé de fraude fiscale quant à la gestion des fonds européens attribués à la Hongrie. D’après ces révélations, Orbán attribuait dans la plupart des cas les gestions des projets et des fonds à ses proches et même aux membres de sa famille comme, par exemple, à son gendre, István Tiborcz.

Néanmoins, le Premier ministre « joue sur les deux tableaux : europhobe dans son pays, plus conciliable à Bruxelles et à Strasbourg[4] ». Malgré son discours antieuropéen sur la scène nationale, comme le déclare le journaliste Jean Quatremer « Orbán est un excellent élève européen. Quand il est à Bruxelles par exemple, à la différence des Polonais […] Orbán ne brandit jamais son droit de veto. […] [et] s’il n’est pas exclu du PPE (Parti Populaire Européen) c’est parce que Angela Merkel le protège.[5] ».

Même si les eurodéputés du parti Fidesz peuvent en ce moment siéger parmi les députés du groupe PPE, leur position est souvent affaiblie. Cet affaiblissement se traduit par les déclarations de certains députés du PPE qui critiquent ouvertement la politique autoritaire d’Orbán, comme Sabine Verheyen (CDU) ou encore Christian Ehler (CDU) faisant tous les deux partie de la CDU. Cependant le CDU et le CSU reste divisée quant à leur opinion sur la politique du Premier ministre hongrois.

De surcroît, en faisant référence à l’article 7 du Traité sur l’Union européenne, la majorité du Parlement européen est favorable à la proposition d’une activation de cette « bombe atomique » du Traité contre la Hongrie, afin de la sanctionner pour la violation grave des valeurs européennes, mentionnées dans l’article 2 du Traité sur l’Union européenne.

Dès lors, au vu de son positionnement actuel sur la scène européenne et nationale l’Orbán de 2018 reconnaîtrait-il l’Orbán du début des années 1990 ? La réponse est clairement non si l’on en croit ce qu’il affirmait en 1993 : « Personne ne peut dépasser ses propres limites. Si un homme politique ne reste pas fidèle à ses idées précédentes et s’il pense qu’à son succès instantané, il s’éloigne de lui-même, de la personne ce qu’il était, il deviendrait moralement mort. Vide comme la tête de pavot quand le vent souffle.[6] »Screenshot 2017-08-24 23.44.37

Sources 

« Parlement européen : le grand oral du président Macron », Toute l’Europe, le 18 avril 2018

« Hongrie. Pourquoi Orbán gagnera un troisième mandat », Courrier internationale, n° 1431 du au 11 avril 2018, p. 12-13.

JÁMBOR András, « 5 pontban arról, Orbán veje, Tiborcz István miért érintett a szervezett csalás vádjában », Mérce, le 10 février 2018, En ligne

Le discours de Viktor Orbán à la clôture de la campagne de Fidesz, le 6 avril 2018. En ligne

Magyar Nemzet, le 9 avril 1998

SZÁSZ Tibor, « A Népszabadság megszüntetése », Népszava, le 12 octobre 2016, En ligne

Triomphe des populistes en Hongrie : l’Europe doit-elle réagir ? – 28 minutes, ARTE, le 10 avril 2018, En ligne

BRZOZOWSKI Alexandra, « MEPs demand triggering Article 7 against Hungary », Euractive, le 13 avril 2018, En ligne


[1] Magyar Nemzet, le 9 avril 1998, la citation a été traduit par l’auteur

[2] Le discours de Viktor Orbán à la clôture de la campagne de Fidesz, le 6 avril 2018. En ligne, la citation a été traduit par l’auteur

[3] « Parlement européen : le grand oral du président Macron », Toute l’Europe, le 18 avril 2018

[4] Triomphe des populistes en Hongrie : l’Europe doit-elle réagir ? – 28 minutes, ARTE, le 10 avril 2018, En ligne

[5] Ibid.

[6] Discours de Viktor Orbán en 1993. ; Dans « Orbán Viktor idézetek keringenek a világhálón », Amerikai Népszava, le 10 janvier 2011, En ligne, la citation a été traduit par l’auteur

 

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