Nous avons rencontré Pierre Haski

Président de Reporters sans frontières, ancien directeur adjoint de la rédaction de Libération et cofondateur du site d’information Rue89, Pierre Haski répond à nos questions sur les libertés en Chine. L’occasion de revenir sur son expérience, en tant que journaliste étranger dans le pays, du durcissement de la censure depuis l’arrivée au pouvoir de Xi Jinping, et de la différence de traitement médiatique entre certains sujets qui sont pourtant d’une aussi grande actualité, comme c’est le cas entre le Tibet et le Xinjiang.


Groupe d’études géopolitiques. – Aujourd’hui, à quels domaines de la société s’étend la censure en Chine ?

Pierre Haski. – L’histoire de la censure chinoise recoupe la réalité politique du pays. Une évolution très sensible depuis l’apparition d’internet. Au début, internet était essentiellement un phénomène urbain et jeune. Les premiers cafés-internet de Pékin étaient installés autour des universités, fréquentés par des étudiants en grande partie. La censure était donc destinée à contrôler ce que les jeunes urbains voyaient et faisaient sur internet.

La principale préoccupation du régime chinois à l’époque – une quinzaine d’années après Tiananmen – était de surveiller l’information à laquelle ils accédaient. Aujourd’hui, ce contrôle s’est étendu à l’ensemble de la classe moyenne, qui est devenue la première cible de la surveillance. Appartenant à la classe éduquée, celle qui voyage, elle est la plus susceptible de s’indigner, voire de se révolter.

Les autorités chinoises savent que les paysans, les ouvriers, ou les travailleurs migrants ont des raisons d’être mécontents, mais pas les moyens d’organiser une révolte. On l’a vu récemment à Pékin où plusieurs dizaines de milliers de migrants ont été chassés de leurs logements en plein hiver sans que cela fasse trop de remous. Leur révolte éventuelle, qui se manifeste par des pétitions ou des manifestations, est facile à contrôler pour les autorités chinoises.

Ce qui a pu se passer lors des révolutions arabes de 2011 leur a fait très peur et les a rendues méfiantes. Ces révoltes étaient portées par la jeunesse éduquée, qui mobilisait par le canal des réseaux sociaux et d’internet. C’est parce que ce type de scénario pourrait se produire en Chine que la plus grande censure s’exerce au niveau de la classe moyenne.

Image tirée du documentaire Under the Dome, réalisé en 2015

Aujourd’hui, cette couche de la population, qui est de plus en plus importante, est sujette à des préoccupations relativement nouvelles. La question environnementale par exemple. Pourquoi la Chine est-elle devenue une grande puissance environnementale ? Car il y a eu une véritable mobilisation. En 2015, il y a eu un phénomène absolument exceptionnel. Une journaliste chinoise nommée Ming Fan a réalisé un documentaire nommé « Under the dome » : lors d’une présentation sur le modèle TEDx, elle passait des séquences de reportage qu’elle avait fait sur les différents problèmes environnementaux en Chine. Le documentaire a été vu des centaines de millions de fois sur internet, avant d’être retiré au bout de quelques jours et censuré.

Je pense que cet événement a accéléré la prise de conscience sur l’importance de ces problématiques environnementales, aussi bien au sein de la population que du régime.

Existe-il en Chine des journalistes indépendants qui soutiennent une vision d’opposition à celle du gouvernement dans certains domaines politiques ?

Madame Figaro China, Mars 2018

Il faut savoir que tous les médias en Chine sont « officiels ». Cela signifie qu’ils sont placés sous la tutelle du Département de la propagande du PCC. Dans la presse quotidienne, mais aussi dans la presse magazine. Toutes les versions de magazines féminins étrangers, à priori dépolitisés (Elle, Cosmopolitan etc.), doivent être réalisées en joint-venture (en partenariat) avec les institutions chinoises. Cela donne des choses assez savoureuses. La version chinoise de Madame Figaro, par exemple, est réalisée en partenariat avec la « Ligue de la jeunesse communiste chinoise ». Ce qui est assez drôle quand on connaît Le Figaro en France…

Il y a donc un contrôle politique permanent de la presse. Un contrôle plus compliqué à appliquer au niveau de la presse en ligne, où l’on trouve des portails d’informations qui ne sont pas des organismes de presse officiels. Cependant, les lois chinoises d’internet ont dès le début établi qu’ils étaient juridiquement responsables de ce qui était publié chez eux. Ils se comportent donc comme les médias formels et obéissent aux mêmes règles et injonctions de la censure. Au quotidien, ces dernières se traduisent par l’envoi journalier de mots clés interdits et de sujets sensibles.

Après, il y a les individus. Je connais des journalistes qui travaillent pour les médias officiels, sans pour autant partager les positions des autorités. Bien souvent, ils rêveraient de pouvoir faire correctement et librement leur travail de relais de l’information. Ils le font parfois mais s’exposent à de gros risques. J’ai par exemple été un des premiers à publier à l’étranger des articles sur le scandale du SIDA au Henan. Une affaire de contamination au SIDA et à l’hépatite B, chez les paysans qui faisaient commerce de leur sang, avait entraîné des milliers de morts.

Mais le premier à avoir mis cette affaire à la lumière du jour était un journaliste chinois qui travaillait pour le quotidien de la science et de la médecine de sa province. Il faut savoir que chaque ministère a son quotidien en Chine, et dans chaque province. Il y a par exemple un quotidien de l’agriculture pour chaque province. Pour revenir à notre journaliste, tout a commencé alors qu’il partageait le wagon de paysans lors d’un voyage en train. En parlant avec eux, il apprit qu’ils étaient en route pour Zhengzhou, la capitale du Henan, pour y faire des examens médicaux. Ils souffraient de problèmes que personne ne réussissait à identifier.

Étonné que personne ne trouve de quoi souffraient les gens de ce village, le journaliste se rendit alors au village pour enquêter. Il écrivit un article sur cette « mystérieuse maladie » faisant plusieurs morts, sur ces paysans qui allaient faire des examens à Chengdu. L’article fut alors censuré par les autorités locales, qui disaient attendre les premiers résultats des examens avant de publier.

Se rendant compte au bout de quelques semaines que son article ne serait jamais publié, le journaliste l’envoya au quotidien de la science et de la médecine de la province voisine, le Hunan. C’est une chose que l’on voit souvent en Chine. Quand on se rend compte qu’une question peut être sensible dans une province, on regarde si on peut l’aborder dans celle d’à côté. Pour les autorités de cette province, il s’agissait a priori de quelque chose d’assez anecdotique, donc le quotidien local publia l’article. Toutefois, quand cela remonta aux dirigeants du Henan, d’énormes réactions s’en suivirent : le journaliste se retrouva poursuivi et contraint de se réfugier… à Pékin !

« Nettoyage de printemps », dessin de Lardon

Cet exemple démontre qu’il y a des gens à l’intérieur du système qui ont des réflexes de journalistes. Ils trouvent une information, l’approfondissent, la retranscrivent puis essaient de la faire sortir comme ils le peuvent.

Jusqu’à récemment cela se passait souvent. Beaucoup moins depuis que Xi Jinping est arrivé au pouvoir en 2012. Le contrôle et les sanctions ayant été renforcés à ce niveau, ce genre de comportement est devenu plus risqué pour ceux qui l’adoptent.

Qu’en est-il pour les journalistes étrangers ?

C’est également devenu plus difficile. J’étais en Chine de 2000 à 2006, à une époque où l’on considérait déjà qu’exercer le métier de journaliste était difficile. Rétrospectivement on se rend compte qu’au contraire, c’était plutôt une période d’ouverture. Un certain nombre de restrictions ont sauté à ce moment-là ; jusqu’à la fin des années 1990 par exemple, les journalistes ne pouvaient pas quitter Pékin sans autorisation des responsables du Parti de la province ou de la ville où ils voulaient aller. On n’avait pas le droit, théoriquement, de voyager comme ça. Pour ma part, je n’ai jamais demandé d’autorisation pour voyager. Bien que j’aie parfois rencontré des obstacles, ils restaient faciles à contourner.

Après 2006, cela s’est compliqué. Avec les Jeux Olympiques de Pékin en 2008 d’abord, puis avec l’arrivée de Xi Jinping. Il y a eu un énorme durcissement dans l’attribution des visas, permis de résidence et de correspondant. Une française a été expulsée – Ursula Gauthier, alors correspondante du Nouvel Obs –, et des journalistes du New York Times n’ont pas pu s’installer alors qu’ils étaient envoyés par leur journal. Le climat en Chine est donc beaucoup plus hostile pour les journalistes étrangers qu’à l’époque où j’y étais.

À cette époque les autorités pensaient que quoi que les journalistes étrangers disent, rien n’empêcherait les investissements étrangers d’arriver. Et c’était vrai. Aujourd’hui l’enjeu est différent. La Chine se sent assez forte pour imposer aux journalistes étrangers un certain contrôle.

« Le climat en Chine est beaucoup plus hostile pour les journalistes étrangers aujourd’hui qu’à l’époque où j’y étais. »

Durant votre séjour en Chine, vous parliez dans votre blog de « colonisation intérieure » du Tibet et du Xinjiang. Qu’entendiez-vous par ce terme ?

Ce sont des régions dans lesquelles il y a d’importants flux de migration des populations Han, le peuplement dominant en Chine, venant du reste du pays. En s’installant dans ces régions et en y occupant les postes les plus importants au niveau économique et gouvernemental, ils bouleversent les équilibres ethniques et culturels. Le gouvernement chinois dit « c’est à l’intérieur de la Chine, on fait ce qu’on veut », sauf que les Tibétains et les Ouïghour voient leur territoire changer de nature, à leur désavantage. Ce n’est pas eux qui en profitent. On peut employer le mot colonisation dans le sens où ils se retrouvent minoritaires et ségrégués sur leur propre territoire.

Ce mot est évidemment polémique, car si des habitants d’un pays s’en vont habiter une autre partie du pays, on ne peut à priori pas parler de colonisation. Toutefois le contexte est particulier car on se trouve aux « marches » de l’empire, à un endroit où les revendications identitaires voire séparatistes sont très fortes.

Quelles sont les compétences des gouvernements des régions autonomes du Tibet et du Xinjiang ?

Premièrement, il faut savoir que ce sont deux régions extrêmement difficiles d’accès pour les journalistes étrangers. Il faut demander une autorisation particulière avant de s’y rendre. Particulièrement pour le Tibet pour lequel les procédures sont similaires à celles nécessaires pour se rendre dans un pays étranger depuis la Chine. Il faut avoir un visa d’entrée et passer plusieurs contrôles.

Ces régions sont théoriquement autonomes, mais de fait sous une tutelle très serrée. Le secrétaire du PCC, qui est l’homme fort du gouvernement de ces deux régions, est toujours Han, l’ethnie majoritaire en Chine, et non Ouïghour ou Tibétain. Pourtant ces deux ethnies sont théoriquement majoritaires dans ces régions. L’autonomie est vraiment battue en brèche. De fait, elle n’existe pas.

Pour les autorités locales, l’enjeu de la gestion de ces régions est double. Premièrement, tous les gouverneurs et secrétaires du Parti des différentes provinces et régions autonomes ont au coeur de leur mandat la stabilité sociale. Il s’agit pour eux de contrôler les manifestations, d’empêcher l’instabilité sociale, politique et religieuse dans la région. Dans le Tibet et le Xinjiang cet enjeu se double d’un enjeu séparatiste et identitaire, porté par les habitants qui ne sont pas de l’ethnie majoritaire Han. Une question à la fois religieuse et nationale, héritage d’une histoire d’une grande complexité.

« Un des phénomènes contestataires de ces dernières années est par exemple l’immolation de moines tibétains – il y en a eu environ 150 depuis 2009. »

Les autorités locales ont ainsi une politique extrêmement sourcilleuse concernant tout ce qui peut perturber l’ordre social. Dans leur imaginaire, les Tibétains ont la force du bouddhisme tibétain, la figure du dalaï-lama et de ce que représente le clergé bouddhiste. Un des phénomènes contestataires de ces dernières années est par exemple l’immolation de moines tibétains – il y en a eu environ 150 depuis 2009. Bien que leur sacrifice n’ait pas eu d’aboutissement politique, il a une forte portée psychologique auprès des tibétains.

Au Xinjiang, c’est un phénomène plus complexe. Il y a aujourd’hui une radicalisation islamiste d’une partie des Ouïghour, en lien avec des filières djihadistes internationales. On sait qu’Al-Qaïda et Daech comptent un certain nombre de Ouïghour dans leurs rangs.

En retour, il y a une réponse ultra-sécuritaire des dirigeants chinois, à mon sens contre-productive car elle ne fait que renforcer le camp des plus radicaux. Une réponse qui s’accompagne notamment de restrictions religieuses : jusqu’à un certain âge, les hommes n’ont par exemple pas le droit de fréquenter les mosquées, les fonctionnaires ne peuvent pas porter la barbe, etc. Ironiquement, ils s’appuient parfois sur ce qui se fait en France pour justifier leurs décisions.

Par ailleurs un triple phénomène est inquiétant dans le cas du Xinjiang. Premièrement il y a une présence humaine massive, particulièrement depuis la construction de la ligne de chemin de fer entre Urumqi et Kachgar. La présence importante de populations Han fait qu’ils sont aujourd’hui majoritaires au Xinjiang, alors qu’ils n’étaient que 10% il y a cinquante ans. Les Ouïghour vivent cela comme une marginalisation au sein de leur propre territoire. Une marginalisation économique également. Bien que le Xinjiang connaisse un développement économique significatif, les Ouïghour en profitent peu. À Kachgar par exemple, on peut voir la différence entre la vieille ville qui tombe en ruine, où vivent les Ouïghour, et les quartiers modernes des Han, où l’on trouve des logements flambants neufs et des centre-commerciaux.

Le deuxième phénomène est l’élimination des voix les plus modérées parmi les Ouïghour. Un homme comme Ilham Tohti, ancien professeur de l’Université centrale des minorités de Pékin et adepte de la voie de protestation non violente, a été condamné à la prison à vie. Lui et sa famille ont subi les foudres de l’Etat – par l’expropriation de tous leurs biens, alors qu’aucune des accusations de lien entre Tohti et les filières djihadistes n’est avérée.

Le troisième phénomène est qu’au vu de l’incapacité d’expression de l’identité Ouïghour, le risque que les individus se tournent vers la voie violente augmente. Or, le Xinjiang se situe en Asie centrale et a pour voisins des pays comme l’Afghanistan, le Pakistan. La proximité des djihadistes de ces pays avec les Ouïghour augmente le risque d’influence de ceux qui se sentent marginalisés, et donc de terrorisme sur le sol chinois.

On est entré au Xinjiang dans un cercle vicieux de répression violente par les autorités, entraînant chaque fois plus de radicalisation en réaction. Or, aujourd’hui cela se passe dans l’indifférence de la planète entière, à l’inverse du Tibet où la répression à un impact notable par le biais du bouddhisme. L’attrait de cette religion est aujourd’hui mondial. De nombreux artistes, intellectuels et autres individus ou organisations de notoriété publique sont sensibles à la cause tibétaine.

« On est entré au Xinjiang dans un cercle vicieux de répression violente par les autorités, entraînant chaque fois plus de radicalisation en réaction. »

Le Xinjiang n’a pas cet équivalent. Contrairement au Dalaï-Lama, une femme comme Rebiya Kadeer, longtemps présidente du Congrès mondial des Ouïghour, en exil aux États-Unis, n’a guère de soutien en dehors de la communauté Ouïghour.

Vous parliez de liberté de culte. De manière simplifiée, considérons que l’idéologie du PCC incite à uniformiser la culture afin de mieux contrôler le territoire chinois. Comment les libertés de culte et culturelles pourraient être opprimées au Tibet et au Xinjiang ?

La question religieuse est complexe en Chine. Elle tient à un mot qui est, là encore, le contrôle. Cinq religions sont reconnues en République Populaire de Chine : l’islam, le bouddhisme, le taoïsme, le protestantisme et le catholicisme. Les autres sont considérées comme interdites.

S’applique à chacune une restriction de contrôle national. Cela pose un problème fondamental, surtout pour les catholiques, car elles ne peuvent théoriquement pas avoir de lien avec les institutions religieuses hors de Chine. Il existe en Chine une Eglise patriotique catholique, dont les dirigeants sont nommés par Pékin. Bien qu’elle suive une liturgie catholique conforme à celle du Vatican, elle reste sans lien avec ce dernier. Il existe toutefois une Église souterraine qui essaie de suivre la liturgie universelle. Elle reste persécutée, même si ces dernières années le Vatican et Pékin négocient un modus vivendi qui permettrait de mettre fin à cette division et à la clandestinité.

Pour les autres religions, c’est plus facile car elles ne se réfèrent pas à un centre extérieur. Il n’y a pas de hiérarchie bouddhiste, protestante ou musulmane qui contrôle depuis l’extérieur ses pratiquants. Tous les moines, prêtres ou imams sont cependant nommés par le Parti.

Par ailleurs la liberté de culte est variable selon les contextes. Il y a par exemple deux attitudes vis-à-vis de l’islam en Chine, d’un côté envers les Ouïghour du Xinjiang, qui ont une revendication à la fois culturelle (religion, langue, culture) et nationale ; et de l’autre envers les Hui, qui sont en fait des Han convertis – depuis l’époque de la Route de la Soie, ce qui est donc très ancien. Ils parlent mandarin comme le reste de la Chine et n’ont comme seule revendication que la liberté de culte. Durant la Révolution Culturelle, tous ont été privés de leur liberté religieuse mais les Hui l’ont depuis largement retrouvée. Ça se passe plutôt bien pour eux, ils ne sont pas soumis aux mêmes restrictions que les Ouïghour – concernant l’interdiction de fréquentation des mosquées par les jeunes, ou le contrôle très strict des pèlerinages à la Mecque par exemple.

Cette différence d’approche est évidemment politique, elle dépend du contexte. Le PCC et Xi Jinping semblent à tout prix vouloir tout conserver dans un cadre strictement national.

Le Père Évariste Huc (1813-1860)

Toutefois, le problème n’est pas propre au PCC. Avant son arrivée au pouvoir en 1949, c’était également une tradition impériale pour plusieurs dynasties. On retrouve cela dans les récits du Père Evariste Huc (1813-1860), un missionnaire jésuite qui a fait un grand périple dans les différentes régions de Chine au XIXème siècle. Il y raconte dans un de ses livres, Souvenirs d’un voyage dans la Tartarie et le Thibet, une conversation qu’il avait eue avec un local lors d’un voyage – très long à l’époque – à travers la Chine. Celui-ci lui expliquait que son empereur avait un problème avec la religion du Père Huc car il ne pouvait pas accepter qu’un autre « empereur », le Pape, ait de l’autorité sur ses sujets.

Or aujourd’hui, 150 ans plus tard, rien n’a changé. Les phrases que cite le Père Huc dans ses très beaux récits sur la Chine pourraient être prononcées aujourd’hui par un représentant local du PCC.  Le Secrétaire Général du PCC ne peut accepter qu’une partie de la population regarde vers le Vatican et le Pape, et non uniquement vers Pékin et Zhongnanhai – le siège du pouvoir chinois.

Cette volonté de tout contrôler, qui tourne dans certains cas à une oppression du culte, peut-elle entraîner un repli communautaire et religieux ?

Au-delà de Tiananmen en 1989, une des plus grandes menaces, réelles ou supposées, qu’a connues le PCC a été le mouvement du Falun Gong, à la fin des années 90.

Le Falun Gong était une des grandes écoles du qigong, une sorte de gymnastique traditionnelle chinoise qui se double d’une dimension spirituelle et philosophique. Elle a commencé à recruter des millions et des millions de personnes après sa fondation en 1992, y compris au sein même du PCC. Cependant, à un certain moment, son chef, Li Hongzi, a voulu obtenir une certaine reconnaissance en tant que leader spirituel.

Pour appuyer sa demande, les partisans du Falun Gong ont encerclé Zhongnanhai par une chaîne humaine. Des dizaines de milliers de personnes ont formé cette chaîne humaine. Cela a suscité la panique chez les dirigeants qui n’avaient jamais vu ça, et se sont rendu compte que le mouvement recrutait notamment parmi tous les corps de l’Etat : l’armée, les retraités, l’administration etc. Il représentait une force dont le nombre pouvait peut-être concurrencer l’effectif du PCC.

Jiang Zeming, le président et secrétaire général du Parti à l’époque, s’est lancé dans une répression absolument féroce. Des centaines de milliers de personnes sont passées par des camps de travail et il y eut des milliers de morts dont on n’a jamais entendu parler.

Mais ce que cette affaire avait révélé, c’est que durant cette période de transformation rapide de la Chine, les Chinois avaient besoin de se retrouver dans des communautés. Avec la fin du monopole idéologique du Parti, les religions et les autres formes de spiritualité sont devenus des refuges. Dans les campagnes chinoises, par exemple, les églises évangéliques ont une puissance très forte. Elles créent des communautés, des solidarités, des fraternités, et c’est ce qui manque à la Chine depuis qu’elle connaît d’importants changements sociaux. Les perdants de ces changements se retrouvent dans ces congrégations.

Ce n’est d’ailleurs pas étonnant que le gouvernement ait réhabilité Confucius : c’est un moyen de donner un ciment culturel traditionnel à la Chine. Le gouvernement puise dans les racines de la Chine traditionnelle, en proposant une interprétation morale assez simpliste du confucianisme prônant le respect de la hiérarchie, de l’autorité, etc. Globalement c’est une réponse au besoin ressenti de fédérer une partie de la population qui, du fait d’importants changements sociaux, cherche à se réfugier auprès d’une religion ou une spiritualité.

« Avec la fin du monopole idéologique du Parti, les religions et les autres formes de spiritualité sont devenus des refuges. »

Quels ont justement été ces grands bouleversements sociaux des années 1990 ?

Des bouleversements liés aux restructurations économiques essentiellement. Il y a par exemple eu la fermeture des grands complexes sidérurgiques du Nord de la Chine, mais surtout le démantèlement des « Danwei ». Danwei signifie « unité de travail », des unités qui jusqu’aux années 1990 étaient le cœur de la vie de la plupart des Chinois. Cela déterminait l’endroit où vous habitiez, où vous travailliez, où vos enfants allaient à l’école ou encore là où vous étiez soignés. La Danwei était une communauté qui régissait la vie de ses habitants. Les gens ne pouvaient par exemple pas se marier ou choisir librement du moment d’avoir un enfant sans l’accord du secrétaire du Parti responsable de la Danwei.

Vestiges des « Danwei » à Pékin

Ces unités ayant été démantelées assez subitement, ses habitants se sont retrouvés lâchés dans une société de plus en plus compétitive. Il y a une partie de cette population qui a été mise de côté, orpheline de toute structure sociale. C’est ce type de personnes en recherche d’une communauté d’accueil que le Falun Gong a recruté, durant cette phase de transition.

Le démantèlement des Danwei a été brutal dans le sens où l’on est passé d’une structure communautaire communiste, mise en place à l’époque maoïste, à une société individualiste et compétitive. Néanmoins ce changement a été bénéfique sous différents aspects, notamment par le gain de libertés individuelles sociétales. Désormais les gens pouvaient choisir par eux-mêmes où ils voulaient habiter, travailler ou étudier.

Qu’en est-il de Hong Kong, où des revendications identitaires et même indépendantistes ont vu le jour ces dernières années ?

Pour comprendre le mouvement identitaire de Hong Kong il faut comprendre son histoire particulière. Elle a été séparée de la Chine pendant 150 ans, lors de son occupation par les Britanniques entre 1842 et 1997. Dans les années 1980, Margaret Thatcher et Deng Xiaoping, à l’époque les dirigeants respectifs du Royaume-Uni et de la Chine, ont signé un accord sur la rétrocession de Hong Kong à la Chine en 1997.

Le principe était absolument astucieux : pendant les cinquante années qui suivaient la rétrocession, la Chine devait s’en tenir au principe « Un pays, deux systèmes ». Selon ce dernier, Hong Kong doit garder ses libertés, notamment celles d’expression, d’association et de la presse, qu’elle possédait durant la colonisation britannique. Toutefois le système politique en vigueur à cette époque n’était que partiellement démocratique. Le gouverneur de Hong Kong était directement nommé par le gouvernement britannique, tandis qu’à l’assemblée de Hong Kong, seulement environ un tiers des législateurs étaient élus au suffrage universel direct. Malgré cela, il existait une vie politique très riche, que le gouvernement chinois s’est engagé à respecter lors des négociations sino-britanniques des années 1980. Il s’est également engagé à instaurer, à terme, l’élection au suffrage universel direct du Chef de l’exécutif hongkongais.

Les premières années après la rétrocession se sont bien passées. J’étais à Hong Kong le jour même de la rétrocession, le 1er juillet 1997. Ce fut une grande fête et tout se déroula sans encombre. Les Hongkongais ne doutaient pas des intentions de la Chine de préserver leurs libertés et de démocratiser leur système politique autonome.

Toutefois, depuis une dizaine d’années il y a des frictions à plusieurs niveaux, entre certains Hongkongais, certains Chinois et les autorités chinoises. Au niveau culturel, par exemple, parce que le mandarin est de plus en plus utilisé au détriment du cantonais, qui est la langue régionale. Il y a également eu des tensions liées à la présence de touristes chinois, que certains accusaient de manquer de civisme et d’envahir Hong Kong du fait de leur grande affluence. Des vidéos ont fait grand bruit : je pense au psychodrame créé par celle montrant une Chinoise faisant uriner son enfant dans la rue…

Joshua Wong

Au niveau politique, il y a eu en 2012 la tentative d’introduire l’enseignement du patriotisme chinois dans le programme scolaire hongkongais. Cela a mis le feu aux poudres. Un mouvement de lycéens nommé Scholarism s’est constitué à l’initiative du désormais célèbre Joshua Wong, qui avait 16 ans à l’époque, pour mobiliser la population contre ce programme. Ils réussirent à faire échouer la mise en œuvre du programme.

Ce sont ensuite ces mêmes jeunes qu’on a retrouvés deux ans plus tard, lors du Mouvement dit des Parapluies, qui réclamait le droit pour les Hongkongais de choisir leurs dirigeants librement. En effet, malgré les promesses à caractère constitutionnel, l’élection par le peuple du Chef de l’Exécutif parmi des candidats de n’importe quel parti n’était toujours pas mise en œuvre. En effet, ce Chef est élu par un collège électoral de 1194 personnes, devant être approuvé par Pékin. De fait il ne peut y avoir aujourd’hui de Chef de l’Exécutif qui ne plaise à Pékin.

En fin de compte, malgré les centaines de milliers de personnes mobilisées pendant près de trois mois, Pékin refusa de céder. A partir de ce moment fut entérinée une rupture entre le gouvernement chinois et une partie de la population, notamment la jeunesse, au point qu’il existe aujourd’hui un courant indépendantiste n’ayant jamais existé auparavant, même durant l’époque coloniale.

Le bon résultat obtenus par ces partis indépendantistes aux dernières élections législatives est une preuve de la popularité de ces idées, bien que la plupart de ceux qui ont réussi à accéder à la législature ont depuis été écartés. La cause fut leur refus de prononcer un serment de loyauté à la République Populaire de Chine, avant leur investiture officielle au Conseil législatif.

Ce qui est paradoxal, c’est que cette jeunesse constitue la première génération à avoir grandi après la rétrocession. Ses leaders sont tous nés dans les années 1990. C’est une génération qui n’a pas connu la présence coloniale britannique, et qui pourtant se retourne contre la Chine. Il y a quelque chose de raté du côté chinois, dans sa capacité à gérer une population qui est différente. Une population qui a beau être chinoise mais qui a connu une éducation, un mode de vie et de penser différent, car libéral et capitaliste, durant plus de cent ans.

Il existe par ailleurs d’autres obstacles à l’intégration de Hong Kong à la Chine. L’usage du cantonais y est toujours majoritaire par exemple, et les organisations démocratiques y commémorent chaque année l’anniversaire du massacre de la place Tiananmen par le gouvernement chinois, le 4 juin 1989. Hong Kong est d’ailleurs le seul endroit de la Chine où cette commémoration est encore permise. 

Ce renforcement du contrôle politique de Hong Kong par le gouvernement chinois, effectué ces dernières années, y affecte-t-il les libertés de la presse et d’expression ?

La vraie dégradation, à mon sens, est surtout le développement de l’auto-censure par de nombreuses personnes. Les journalistes, plus particulièrement, ont tendance à devenir plus prudents pour ne pas avoir d’ennuis.

« Théoriquement, Hong Kong reste un endroit où les libertés sont respectées. »

Il y a eu l’événement du rachat par Jack Ma, PDG d’Alibaba, du South China Morning Post, le prestigieux quotidien anglophone de Hong Kong, connu en Asie et au-delà. C’est une véritable institution plus que centenaire. Fondée en 1903, elle est réputée partisane des valeurs démocratiques et libérales. Son rachat par un homme lié, qu’il le veuille ou pas, au gouvernement chinois, n’a pas mis le journal au pas, mais on soupçonne beaucoup de ses journalistes de modérer leurs prises de position sur la Chine, essentiellement pour de ne pas mettre en péril leur poste. Malgré ce phénomène d’auto-censure, le South China Morning Post reste une référence pour l’actualité en Chine et en Asie.

À côté de cela, il y a des initiatives en ligne comme le Hong Kong Free Press qui compense cette auto-censure, car il y a des gens qui tiennent fermement à sauver la liberté d’expression.

Que dire de la situation des libertés culturelles de Hong Kong ?

Théoriquement, Hong Kong reste un endroit où les libertés sont respectées. En 2012, un grands collectionneur, l’ancien ambassadeur suisse en Chine, Uli Sigg, a voulu faire don de la majeure partie de sa fabuleuse collection d’art contemporain chinois à une institution culturelle chinoise. La seule condition qu’il imposait était qu’elle soit en mesure de tout montrer. Or il avait dans sa collection des œuvres d’artistes pas forcément appréciées par Pékin, tel qu’Ai Weiwei.

Le seul endroit qui respectait sa condition se trouvait être le M+ Museum, un musée qui sera inauguré en 2019 à Hong Kong. C’est donc là que seront exposées les œuvres. On voit à travers cet exemple que Hong Kong reste un espace de liberté relative en Chine.

Le futur M+ Museum à Hong Kong

Lors d’une conférence donnée à Taïwan en décembre, vous avez évoqué le thème de l’illibéralisme. Que signifie ce terme ?

En effet, la fondation culturelle taiwanaise Lung Ying-tai m’a invité à cette conférence pour parler de ce sujet. Je me demandais au début pourquoi cette thématique les intéressait, puis j’ai compris. Ce qui les intéresse, c’est ce qu’il se passe dans des pays comme la Hongrie et la Turquie. Des pays qui ont connu des avancées démocratiques après avoir été dirigés par des régimes autoritaires, communiste pour le premier et militaire pour le second, mais qui aujourd’hui régressent sur le plan démocratique.

Le parallèle avec Taïwan est ainsi évident. Bien que son régime politique soit aujourd’hui une véritable démocratie, il a été à l’époque de Tchang Kaï Tchek une dictature militaire féroce. De nombreuses personnes craignent donc un retour en arrière. En cause notamment, le voisinage politique peu propice à l’épanouissement de la démocratie.

L’illibéralisme donc, c’est le « Canada Dry » de la démocratie. C’est l’idée qu’un régime politique peut posséder des apparences de démocratie et de libertés, avec l’élection libre des dirigeants par exemple, tout en empêchant une société civile riche et active de se développer c’est-à-dire tout en rognant l’aspect essentiel de ces libertés. Je pense notamment aux libertés de la presse, d’expression et d’association, mais aussi à l’indépendance de la justice.

En Turquie et en Hongrie, les deux premiers domaines auxquels se sont attaqués les pouvoirs en place sont ceux de la justice et de la presse.

Cette intervention a suscité beaucoup d’intérêt sur l’île, j’ai été interviewé par plusieurs médias taïwanais. Comment protéger la démocratie semble être là-bas une vraie préoccupation. 

Pourquoi ont-il peur de voir l’illibéralisme se développer ? Leur président actuel n’est-il pas un partisan de la démocratie ?

La première alternance démocratique de Taïwan a débuté en janvier 2000, après l’élection en 1999 de Chen Shui-bian, le premier président du parti dit indépendantiste DPP, qui ne l’est pas vraiment dans la réalité, il tient surtout à conserver une distance critique raisonnable avec Pékin.

A cette époque Taïwan était une grande puissance économique et industrielle, bien plus développée que la Chine dont personne ne soupçonnait qu’elle se développerait aussi vite. Aujourd’hui, c’est l’inverse. La Chine est en voie de devenir la première puissance économique mondiale, tandis que le modèle économique de Taïwan s’est essoufflé. De ce fait, la Chine a un très fort pouvoir d’attraction sur la société taïwanaise. De plus en plus, les grands groupes taïwanais investissent sur le continent par exemple. Le fabricant  électronique Foxconn, un des principaux sous-traitants d’Apple, Samsung et de toutes les grandes marques, exerce aujourd’hui la majeure partie de son activité en Chine.

Lors de cette conférence, j’ai été marqué par cet étudiant taïwanais qui m’a dit : « On aime Taïwan et la démocratie, mais que doit-on faire quand un pays qu’on considère comme une dictature réussit mieux que nous et nous offre un meilleur avenir ? ». Il y a un vrai dilemme pour les jeunes qui veulent entreprendre, entre rester à Taïwan par principe, ou aller en Chine où ils rencontreraient moins de difficultés et bénéficieraient d’avantages tels que des prêts à taux zéro pour créer des start-up ou faire des recherches. Beaucoup de taïwanais choisissent donc d’aller travailler en Chine pour des raisons de facilité et de sécurité économique.

Ce modèle de capitalisme autoritaire chinois est aujourd’hui le principal problème qui fragilise Taïwan, plus que celui des pressions militaires ou politiques que peut exercer la Chine.

Ce pouvoir d’attraction économique fragilise-t-il aussi les libertés et la démocratie à Hong Kong ?

Pour Hong Kong c’est différent, car elle est déjà à l’intérieur de la Chine. La question se pose plutôt de savoir comment préserver son mode de vie à l’intérieur de la Chine. Taïwan, elle, est extérieure à la Chine. Bien qu’elle ne soit pas officiellement indépendante, elle est dans les faits totalement coupée de tout lien avec le système politique chinois.

Le Parti Communiste Chinois a-t-il une emprise directe sur certains médias taïwanais ?

Pas directement, car c’est interdit. Aucun investissement majoritaire chinois n’est possible à Taïwan, en particulier dans des secteurs aussi sensibles que celui des médias. Ce qui se passe et qui est plus subtil, c’est que les médias chinois implantés en Chine mais appartenant à des Taïwanais subissent cette influence. Si vous voulez que vos intérêts en Chine prospèrent et fructifient, vous faites en sorte que les médias que vous contrôlez à Taïwan soient plus conciliants avec la Chine. C’est de l’influence indirecte, et cela préoccupe beaucoup le gouvernement actuel

Entretien réalisé par Édouard Guigue