Nous avons rencontré Shahin Vallée

Shahin Vallée, ancien conseiller économique d’Herman Van Rompuy, puis du Ministre de l’Economie Emmanuel Macron, travaille actuellement pour George Soros sur les questions économiques et monétaires dans la zone euro.


Groupe d’études géopolitiques. – Vous venez de publier, avec treize autres économistes et parlementaires, une tribune, où l’on peut lire que “si l’union monétaire ne devient pas rapidement un succès économique, elle risque de devenir politiquement insoutenable”. À quelle temporalité croyez-vous que ce “rapidement” corresponde ?

Shahin Vallée – On le dit souvent mais je crois que cette fois plusieurs conditions sont réunies pour que les élections européennes de mai 2019 ouvrent un moment-clef pour l’Europe. L’Europe semble vivre un moment de recomposition politique profond qui voit d’un côté l’essoufflement et la pasokification de la social-démocratie européenne et de l’autre l’Anschluss de la droite identitaire dure sur la démocratie chrétienne historique. Ce chamboulement est le plus visible dans les pays qui ont été le plus violemment affectés par la crise, mais c’est une lame de fond qui n’est pas sans traverser les pays dont les structures politiques étaient perçues comme immuables, comme l’Allemagne ou la Grande-Bretagne.

Cette grande requalification des groupes politiques semble coïncider avec une tension profondément géopolitique, posée par la question restée sans réponse de l’échelle pertinente pour penser l’institution européenne…

Oui, justement, la question de l’intégrité territoriale de l’Union posée par le Brexit devra trouver son dénouement dans la prochaine mandature, tout comme la question de l’ordre constitutionnel avec toutes les questions relatives au changement de traité qui ont été sous-jacentes à la crise de la zone euro. Les conséquences de ce débat sur l’unité du continent sont centrales avec la perception, pour beaucoup, que la création d’un cœur plus intégré excluant les pays d’Europe de l’Est porte les risques d’une fracture de l’Union — perception par ailleurs renforcée par les dérives anti-démocratiques en Hongrie et en Pologne.

Ne voyez-vous pas, au fond des questions qui concernent l’unité ou l’intégrité territoriale européenne, poindre le problème de l’articulation entre les différentes échelles du pouvoir continental, qu’on désigne souvent dans le débat par l’opposition demos demoi ?

Gianfranco Miglio
(1918 – 2001)

Je pense que la nature de l’intégration européenne future passe par deux points sous-jacents en rapport avec cette question. Le premier touche les formes de la démocratisation, le deuxième la nature de la création d’un souverain européen. Sur ce dernier point, il existe une littérature et une inquiétude exprimée depuis longtemps par des auteurs comme Gianfranco Miglio, qu’en réalité, le “faux fédéralisme” soit une forme pure d’étatisme à une échelle supérieure, un peu comme Hamilton aux États-Unis a été une force de centralisation autant que d’intégration de la jeune fédération américaine.

Le risque de l’opposition entre demos et demoi est qu’on essentialise la notion de souveraineté sur un territoire, or c’est précisément ce que Miglio essaye de dénoncer. Cette distinction et l’insistance sur le demoi, sur la pluralité européenne et l’irréductibilité de la frontière nationale sont une manière pour les anti-fédéralistes ou pour les inter-gouvernementalistes de considérer que la seule forme possible de transnationalisation de la démocratie repose sur la souveraineté absolue d’un peuple national sur un territoire. Je rejoins donc totalement Varoufakis sur ce point et sur la critique qu’il adresse à la recherche de la souveraineté-puissance, plutôt qu’à celle de la souveraineté-démocratie, dans la construction européenne. Je pense cependant qu’il va vite en besogne en rangeant Macron, Merkel et Schulz dans le même sac. D’ailleurs, le témoignage qu’il donne dans son propre livre du rôle de Macron durant la crise grecque invalide en grande partie son propos.

Vous avez justement pu suivre de très près Emmanuel Macron pendant cette période, d’abord en tant que conseiller du président du Conseil européen Herman Van Rompuy, par la suite à Bercy, où vous avez été son conseiller économique. Pensez-vous que Macron soit un souverainiste européen ?

Il y a chez lui une certaine forme de souverainisme européen — il ne s’en cache absolument pas. Il a dit très clairement, à la fois en Grèce et à la Sorbonne, que les deux points essentiels de son discours européen sont la démocratie et la souveraineté. Et Macron dit de manière très explicite que nous avons souvent l’illusion d’une souveraineté nationale, alors que, dans beaucoup de domaines, la seule véritable souveraineté qui puisse exister est une souveraineté européenne, au moins pour l’instant inexistante.

« Dans beaucoup de domaines, la seule véritable souveraineté qui puisse exister est une souveraineté européenne, au moins pour l’instant inexistante. »

S’agit-il d’un souverainisme démocratique européen qui dépasserait l’échelle nationale ?

Avec Macron, je partage l’inconfort d’une vision qui supposerait la primauté de la dimension nationale dans la politique européenne. Les gens qui la défendent, notamment mon ami et ancien collègue Luuk Van Middelaar, Kalypso Nicolaidis à Oxford ou sans être un théoricien de ces questions, Thomas Piketty dans sa proposition d’un “traité de démocratisation”, énoncent au fond précisément ce que Miglio dénonce, c’est à dire l’immanence de l’État et de la nation, l’impossibilité de la création même lente et progressive d’un demos européen et donc l’inanité d’investir le kratos européen.

« Le demos européen est incomplet, mais je suis convaincu qu’il est en cours de formation. »

Or, bien sûr, le demos européen est incomplet, mais je suis convaincu qu’il est en cours de formation et que nos actions participent de sa formation. Ce n’est pas un état du monde dont on hérite, c’est un corps social qui évolue et dont nous sommes les acteurs. Aujourd’hui, ce demos est peut-être insuffisamment formé pour produire la transnationalisation de la démocratie qu’appellent de leurs vœux Habermas et d’autres.

Cependant le sens de l’histoire est dans cette évolution transnationale, dans cette construction progressive, plutôt que dans la tentative de juxtaposition des souverainetés inscrites sur un territoire et enfermées dans un État national. Celle-ci limiterait le gouvernement de l’Europe à la coopération dont on connaît bien les limites et organiserait la confrontation des souverainetés nationales comme on a pu le voir pendant la crise de la zone euro.

C’est la raison pour laquelle je suis opposé par exemple à la création d’une chambre parlementaire pour la zone euro constituée de parlementaires nationaux. Je crois au contraire que c’est au Parlement européen, élu par un demos européen, d’assurer ce rôle de démocratisation.

Cela ne retire rien aux critiques qu’on adresse souvent au fonctionnement du Conseil, et en particulier à l’Eurogroupe. C’est sur ce terrain que la démocratie nationale doit s’investir, en contrôlant mieux le Conseil, voire en y envoyant des parlementaires nationaux pour éviter qu’il ne devienne un exécutif de fait. La crise a beaucoup oeuvré dans ce sens. Van Rompuy a toujours fait attention de ne pas transformer le Conseil européen en exécutif de fait, en limitant l’autorité de la Commission, mais malgré ses efforts, la crise a déséquilibré l’accord qui sous-tendait le Traité de Lisbonne et elle a indûment renforcé les pouvoirs du Conseil. Il faut rééquilibrer ceci à la fois dans l’exercice du pouvoir et dans le texte des traités.

Voyez-vous une tentation centralisatrice, seulement en ce sens précis “jacobine”, dans l’étatisme de Macron ?

C’est une question qui se pose. C’est peut-être son inclinaison naturelle, mais pour être un véritable étatiste européen, il faudra aussi qu’il accepte de ne plus vraiment être un étatiste national. Emmanuel Macron a peut-être, du fait de sa formation, de son parcours, et a fortiori du fait de sa fonction actuelle, un tropisme étatiste naturel. Je pense cependant qu’il serait capable de dépasser la tentation de l’étatisme national, aujourd’hui au bout de ses doigts, pour jeter les fondements réels d’un pouvoir souverain européen, même si celui-ci est bien moins directement à sa portée. En ce sens, je pense que la matrice intellectuelle de Macron reste très hamiltonienne. Il voit dans l’affirmation de la souveraineté européenne le besoin de créer une infrastructure, une superstructure et un appareil d’État et vice versa.

« Comme Emmanuel Macron l’a affirmé pendant sa campagne, les sources et les logiques de la démocratie européenne ne peuvent pas être inscrites dans les institutions et dans les parlements nationaux. »

Ce qui est peut-être moins clair est de savoir comment il faut légitimer cette évolution. Comment croyez-vous que Macron souhaite parvenir à articuler sa proposition pour une souveraineté démocratique européenne transnationale ?

À l’inverse de beaucoup d’autres dans la campagne présidentielle 1, Macron a clairement dit qu’il ne croyait pas à la possibilité d’une démocratie transnationale appuyée sur plusieurs peuples plutôt que sur un seul corps citoyen. En cela, il rejoint Habermas. Comme il l’a affirmé pendant sa campagne, les sources et les logiques de la démocratie européenne ne peuvent pas être inscrites dans les institutions et dans les parlements nationaux.

Mais je pense néanmoins que, sur cette transition d’un étatisme national vers un étatisme européen, et sur les modes de transnationalisation de la démocratie, beaucoup de questions restent ouvertes. On a pu le voir au sujet de la double question des listes transnationales et du procédé des Spitzenkandidaten (“candidats têtes de liste”). Certains ont cru voir une contradiction fondamentale entre le soutien aux listes transnationales et le scepticisme au sujet du mode de désignation du président de la Commission européenne. J’entends la critique mais je pense qu’on peut réconcilier ces approches quand on qualifie le fonctionnement d’une démocratie parlementaire en gestation. Ainsi, je ne trouve pas choquant que si le premier parti aux élections européennes de 2019 ne dispose pas d’une majorité simple, il doive constituer une coalition et que, dans le cadre de cet accord, le programme politique autant que le leadership de la Commission soit un objet de négociation. C’est ainsi que la démocratie parlementaire italienne fonctionne par exemple.

Est-ce que l’on n’observe pas aujourd’hui l’émergence d’un demos européen axé sur des thématiques de droite et d’extrême droite ? Les néonationalistes qui invoquent des symboles comme Poitiers fonctionnent en réalité à une échelle fort peu nationale. Par exemple, Marine Le Pen, avec le FN français, et Matteo Salvini, avec la Ligue italienne, font à peu près les mêmes campagnes, très inspirées du FPÖ autrichien. Cette extrême droite est fondée sur des thématiques comme le refus des immigrés ou la lutte contre « l’élite financière » qui sont déjà transnationales, et donc en un sens « européistes ». Quel regard portez-vous sur cette évolution ?

Matteo Salvini et Marine Le Pen lors d’une conférence de presse du groupe parlementaire européen ENF

En effet, contrairement à ceux qui considèrent que les sources de la légitimité démocratique sont nationales par essence, je pense que l’on a avancé vers la création d’un demos européen beaucoup plus rapidement que l’on ne le pense souvent. On peut le regretter, mais ceci opère également aux marges, ainsi le discours et la pensée d’extrême droite se sont en large partie européanisés. J’étais assez frappé, la dernière fois que j’étais à Rome, de voir des affiches de soutien à Marine Le Pen en italien. Il y a une vraie communauté intellectuelle de l’extrême droite en Europe et une convergence de plus en plus en forte sur les mauvais objets qui aboutissent à forger les fondements d’une alliance objective, la peur d’un fantomatique Grand Remplacement, ou la haine du musulman.

Par ailleurs, au-delà de l’extrême droite, on sous-estime souvent l’impact de la crise financière et des programmes d’assistance de la Troïka et leur contribution à la formation d’une opinion publique européenne. On n’a jamais porté autant d’attention à des élections législatives en Grèce ou en Italie, à la formation d’une coalition en Allemagne ou à la mise en œuvre de tel ou tel plan d’aide au Portugal que ces dernières années. Il y a eu une véritable projection transnationale d’élections nationales : des élections qui auraient été insignifiantes au niveau continental il y a dix ou quinze ans sont devenues centrales dans le débat public européen.

C’est à cause de ce progrès que vous pensez que les élections européennes vont marquer une étape dans l’évolution politique européenne ?

« Nous allons sans doute franchir un autre cap (…) en 2019, avec la création probable d’un espace politique transnational. »

Oui, nous allons sans doute franchir un autre cap dans cette direction en 2019, avec la création probable d’un espace politique transnational, qui ne sera peut-être pas « centriste », mais en tout cas « central » et peut-être « majoritaire ». En effet, Emmanuel Macron essaie de construire un arc politique qui irait de la gauche du Parti Populaire Européen jusqu’aux Verts, en englobant une grande partie du centre et des libéraux et en reprenant une partie des sociaux-démocrates. Ce nouvel axe, qui est en cours de formation et qui émergera dans le cadre des élections européennes de 2019, est peut-être la réponse à la création de l’arc pan-européen d’extrême droite dont nous parlions. Il vise explicitement à faire face au repli nationaliste, aux idées de peur de l’immigration, de recentrage autour des valeurs chrétiennes etc. qui constituent la fibre de cette nouvelle ultra-droite européenne.

Le demos européen s’est donc d’abord créé par les marges, en particulier par la périphérie qu’est l’extrême droite, mais on est indéniablement en train d’assister à la formation d’un cœur. Les élections de 2019 seront un bon test pour voir si l’Europe a effectivement progressé dans cette direction.

« Le demos européen s’est donc d’abord crée par les marges (…) mais on est indéniablement en train d’assister à la formation d’un cœur. »

Certaines politiques, on peut penser par exemple à la politique migratoire, d’Emmanuel Macron ne visent-elles pas à capter une partie du soutien dont bénéficient les néonationalistes en reprenant leurs thèmes, aussi, à des fins électorales ?

Non, je ne pense pas que la politique migratoire d’Emmanuel Macron soit électoraliste. Il faut tout d’abord reconnaître qu’il y a une tension entre la politique migratoire énoncée et la politique migratoire pratiquée. La politique migratoire énoncée est très généreuse et tente notamment de s’inscrire dans un cadre européen. La politique migratoire pratiquée semble répondre à une forme de raison d’État telle qu’elle est présentée et incarnée par l’administration du Ministère de l’Intérieur. Je ne suis pas un expert de ces sujets mais je crois que l’on voit pas dans la politique migratoire française actuelle le reflet de la toute-puissance de la technostructure dans les choix politiques dans ce domaine et l’absence de contrôle parlementaire de l’exécutif plutôt qu’un choix politique de nature électoral.

« Pour transformer la France autant qu’il souhaite la transformer, Emmanuel Macron devra nécessairement transformer l’Europe. »

Emmanuel Macron en couverture de Time Magazine le 20 novembre 2017

Est-ce que l’européisme d’Emmanuel Macron ne fait pas partie d’une sorte de « plan de carrière », avec la France dans un premier temps et l’Europe comme seconde étape ? Si Macron arrive au terme de son deuxième mandat, il aura 49 ans et il n’est pas difficile d’imaginer qu’il puisse souhaiter une reconversion européenne…

Non, je ne pense pas qu’il faille voir la stratégie d’Emmanuel Macron comme un plan de carrière personnel. Je ne crois pas à cette séquence, qui consisterait à être élu Président de la République en France pour devenir ensuite Président de la Commission ou Président du Conseil. Ce que je crois, par contre, c’est que Macron a tout à fait intégré, et il l’a dit de manière très explicite dans ses vœux du Nouvel An, que pour transformer la France autant qu’il souhaite la transformer, il devra nécessairement transformer l’Europe. Dans ses vœux, il a employé la formule : « On ne peut pas avoir une France forte sans une Europe forte ». S’il échoue dans sa transformation de l’Europe, il échouera nécessairement dans sa transformation de la France. Cette formule n’était d’ailleurs pas sans rappeler les derniers vœux du Président Mitterrand qui avait dit: « Ne séparez jamais de la grandeur de la France la construction de l’Europe ».

Il ne s’agit donc pas pour vous de ce plan, mis en image par une fameuse une de Time Magazine, où l’on réformerait la France en « phase 1 » avant de passer à la « phase 2 » ?

Voilà. Je pense qu’Emmanuel Macron est conscient du fait que pour réformer la France, c’est-à-dire pour réussir à articuler nos besoins d’ouverture et de protection, il devra faire reposer ce projet sur une Europe différente de ce qu’elle est aujourd’hui. Il n’y a donc pas de séquence mais une complémentarité. Il y a une urgence bien plus grande à transformer l’Europe qu’on ne le pense. Je pense que l’on sous-estime beaucoup la force avec laquelle Macron est attaché à la transformation politique de l’Europe. Il a bien mieux intégré la contrainte européenne que beaucoup d’autres leaders politiques nationaux.

D’où lui vient cette connaissance ?

C’est sans doute une conviction politique intime, mais elle lui vient aussi de l’exercice du pouvoir limité certes dans le temps, mais très intense. Il commence en 2012 quelques mois avant le pic de la crise de la zone euro, et cela a duré pendant cinq années très tumultueuses, avec des sauvetages en Grèce, à Chypre, et des négociations incessantes de la France avec la Commission européenne sur sa politique économique et budgétaire. Les fonctions qu’il occupait, à l’Élysée puis au Ministère de l’Économie, ont mis le Président sur le front où la tension entre souveraineté et intégration européenne apparaît le plus clairement. Macron a donc eu une carrière politique courte mais très intense en ce qui concerne l’expérience de cette tension.

N’y a-t-il pas un danger dans le fait de personnaliser autant la question européenne ?

La personnalisation de l’action européenne a déjà eu lieu. Avant le scrutin présidentiel et même après, Macron a rattaché son identité politique à l’Europe. C’était un risque et cela reste un risque. La désintégration de l’Union européenne reste une possibilité, comme le montre très bien le livre passionnant de Ivan Krastev 2. Mais il faut choisir sa mort politique. Macron a pris le risque de mourir sur l’autel européen, il ne veut pas mourir dans l’inertie et l’absence comme Hollande.

Est-ce que l’échec de la construction européenne coûterait sa carrière politique à Macron ?

Oui, très probablement. Mais lui comme nous aurions alors d’autres soucis que la carrière politique d’un homme.

Quelle serait, à votre avis, la mesure de la réussite ou de l’échec de Macron en 2019 ?

C’est une question difficile. Les termes du succès sont assez clairs, puisqu’il s’agit de constituer un groupe très large, voire le plus large, au Parlement européen. L’échec serait de ne pas être capable de constituer un groupe (avoir moins de vingt-cinq sièges venant de moins de cinq pays ce qui est le minimum nécessaire pour former un groupe parlementaire). Vu la dynamique politique actuelle, il semble peu probable qu’En Marche, ou la version européenne d’En Marche n’arrive pas à constituer un groupe au Parlement européen en 2019. À partir du moment où il arrive à cela, Emmanuel Macron pourra toujours parler d’une forme de succès, nous entrons là dans une zone grise.

Et plus généralement, quelle sera la mesure de la réussite ou de l’échec de sa présidence dans une optique européenne ?

Macron court un risque si ses ambitions européennes échouent à l’horizon de son premier mandat, pour des raisons diverses, comme une intransigeance allemande, une incapacité à faire bouger les lignes en Europe ou un affaissement de son pouvoir en France. Si l’on était obligé de conclure que le premier mandat de Macron offre un bilan nul sur le plan de la transformation de l’Europe, cela lui coûterait très cher politiquement. Mais je pense que nous n’en sommes pas là, et qu’entre aujourd’hui et 2022 il y aura suffisamment d’opportunités pour faire avancer les choses, et montrer que sa présidence a réussi à changer la marche de l’Europe de manière décisive.

Quels sont ces moments, ces fenêtres d’opportunités ?

Le premier moment pour analyser ses progrès et ses succès sera immédiatement après les élections européennes, pour savoir si Emmanuel Macron a réussi à modifier la donne politique en Europe. En particulier, il s’agira de voir si Macron a fait évoluer les équilibres au sein du Parlement européen pour proposer un agenda et changer le leadership de la Commission de manière suffisamment profonde pour que l’on puisse vraiment envisager des avancées substantielles dans l’après-2019.

Un deuxième test pour Emmanuel Macron sera le budget de l’Union et la négociation du Cadre Financier Pluriannuel (MMF) 2021-2027. Est-ce qu’il y aura vraiment dans ce budget des signes de changement profond ? Cela impliquerait notamment des sacrifices de la part de la France relativement à la Politique Agricole Commune (PAC), mais aussi des sacrifices en Allemagne, avec l’acceptation d’un budget plus important, notamment pour faire face aux crises migratoires. Mais cette négociation sera aussi l’aboutissement de discussions dures avec l’Europe de l’Est. Le budget est aujourd’hui une machine à transferts vers l’Europe de l’Est. Or, il ne pourra le rester que si ces pays restent pleinement investis dans l’avenir de l’Union, et cela inclut nécessairement ses valeurs et le fonctionnement démocratique. Comme il y aura aussi des rééquilibrages importants à effectuer à cause du Brexit, le budget de l’Union sera donc un moment très fort.

Un autre domaine, dans lequel nous verrons sans doute plus clair pendant les deux premières années du prochain Parlement européen, est de savoir dans quelle mesure nous avons ouvert le chantier institutionnel, j’ose même dire constitutionnel. Dans quelle mesure la question d’une convention ou d’un nouveau traité est-elle ouverte ? Quels seront les termes de ce débat ? Dans quelle mesure cela va-t-il aider la démocratisation, sinon du fonctionnement de l’Union européenne, au moins du fonctionnement de la zone euro ? Ce sont des chantiers lourds. Ce sont des chantiers si lourds qu’ils avaient peu de chances de progresser entre maintenant et 2019.

Mais si Macron envisageait une longue marche, pourquoi a-t-il alors lancé dès le début des discours aussi puissants sur l’Europe ?

Emmanuel Macron lors de son discours « Initiative pour l’Europe » à la Sorbonne (26 septembre 2017)

Vous connaissez la Raffarinade, « la pente est forte, mais la route est droite ». Même s’il sait que la marche sera longue, il était important pour Emmanuel Macron de signaler très tôt quelle était la destination et quel était le chemin à parcourir. Le discours de la Sorbonne avait une importance particulière dans le contexte allemand. C’était un discours qui était paradoxalement beaucoup plus adressé à l’Allemagne et au reste de l’Europe qu’à l’audience de la Sorbonne. C’était important de signaler immédiatement après les élections allemandes, et dans le contexte de négociations de coalition entre la CDU/CSU,le  FDP et les Verts, quelles étaient les ambitions françaises pour l’Europe. La logique de ce discours était profondément ancrée dans l’expérience précédente de Macron.

En quel sens ?

En tant que conseiller économique du Président du Conseil européen, lors de la préparation des Conseils européens, j’étais l’interlocuteur de Macron quand il était secrétaire général-adjoint de l’Élysée. Il était souvent très déçu de l’attitude de Hollande au Conseil européen. Il lui reprochait de ne pas faire de propositions suffisamment fortes, de ne pas être suffisamment clair. Par son silence et son inaction, Hollande n’affaiblissait pas seulement la France, mais il déséquilibrait le fonctionnement des institutions européennes. L’Allemagne, qui n’avait pas de velléités hégémoniques, devenait dans les faits un hégémon par défaut. Macron a donc trop souvent reproché à Hollande son attentisme pour répéter cette erreur et laisser la France faire acte d’absence par le silence.

« Macron a trop souvent reproché à Hollande son attentisme pour répéter cette erreur. »

Une deuxième expérience formatrice pour Macron a été, quand il était Ministre, j’étais son conseiller économique à ce moment-là, l’expérience assez frustrante de sa relation avec Sigmar Gabriel, le Ministre de l’Économie et de l’Énergie allemand à l’époque, issu du SPD. Sur de nombreux points où les deux voulaient avancer, Sigmar Gabriel était obligé de lui faire comprendre qu’il ne pouvait pas le faire sans violer l’accord de coalition CDU-SPD qu’il avait lui-même négocié. Emmanuel Macron a donc fait l’expérience assez immédiate de l’importance que prend cet accord de coalition dans les relations diplomatiques que la France entretient avec l’Allemagne.

Pour lui, il était impératif d’éviter que l’accord de coalition, qui allait être négocié dans les jours suivant son discours, soit un accord restrictif, qui ferme des portes en matière européenne. Il a eu cette formule qui s’appliquait à lui, mais qui au fond reflétait beaucoup plus ce que lui espérait de l’accord de coalition. D’où la fameuse phrase : « Je n’ai aucune ligne rouge, je n’ai que des horizons »

Croyez-vous que le discours a eu des conséquences sur l’échec du précédent accord et sur l’accord qui vient d’être approuvé ?

Je pense que le discours de la Sorbonne a eu un effet fort parce que, dans l’approche initiale d’Angela Merkel, on décelait la volonté d’obtenir un accord le plus ouvert possible sur les questions européennes. La Chancelière avait assez clairement signalé aux Verts comme au FDP qu’il n’était pas utile d’avoir un accord très prescriptif dans ce domaine. Mais il faut reconnaître que cela lui convenait bien à elle aussi, puisque cela lui permettait de maintenir les sujets européens comme Chefsache (« l’affaire du chef »).

Cette solution aurait sans doute été difficile à maintenir dans la durée. En effet, les autres membres de la coalition ne voulaient pas nécessairement que l’accord soit prescriptif sur le budget de la zone euro, ou sur tel ou tel changement de traité, mais ils réclamaient une gouvernance sur le sujet européen qui ne donne pas les pleins pouvoirs à la Chancelière. On aurait sans doute eu recours à un collège pour les sujets européens essentiels, dans lequel auraient siégé la Chancelière, le Vice-Chancelier et sans doute le Ministre des Affaires Étrangères. On ne saura jamais comment les Verts et le FDP auraient négocié la gouvernance sur les questions européennes, mais nous verrons bien comment évoluent les nouvelles négociations avec le SPD

  1. , Benoît Hamon par exemple défendait l’idée d’un parlement de la zone euro constitué de parlementaires nationaux. Thomas Piketty, qui a en large partie inspiré le programme économique et européen du candidat socialiste, ne parlait pas directement de cette question dans Peut-on sauver l’Europe ? (2012), mais il a par la suite fait très précisément référence à Nicolaidis, qui invoquait justement la notion des demoi, d’une démocratie transnationale appuyée sur plusieurs peuples et non pas sur un seul corps citoyen
  2. Ivan Krastev, After Europe, University of Pensylvania, 2017

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