Nous avons rencontré François Godement

Nous avons eu la chance de rencontrer François Godement, directeur du programme Asie et Chine du European Council on Foreign Relations. Dans cet entretien indispensable pour ceux qui souhaitent comprendre les grandes perspectives géopolitiques chinoises liées aux nouvelles routes de la soie, M. Godement nous permet d’entrer dans l’arrière boutique du chercheur et du penseur des relations continentales entre l’Asie chinoise, l’Europe, les États-Unis et le reste du monde.


Groupe d’études géopolitiques : Le Congrès qui vient de s’achever a été l’occasion pour Xi Jinping [prononcer she comme le pronom anglais] pour proclamer son intention d’impliquer davantage la Chine dans le monde et dans la mondialisation. Le projet des nouvelles routes de la soie devrait jouer en ce sens un rôle privilégié. Comment envisagez-vous cette articulation ?

Xi a certes défini les nouvelles routes de la soie “le projet du siècle”, mais il ne lui a pas laissé beaucoup de place dans un discours de plus de trois heures et demi. Le Congrès n’était certainement pas le moment pour apporter des précisions ou des détails.

L’initiative des “Nouvelles routes de la soie” a eu des appellations différentes depuis la première fois qu’elle a été évoquée. Actuellement c’est “一带一路la Belt and Road initiative selon l’expression anglaise accréditée. Les dirigeants chinois ont décidé de changer de nom pour montrer qu’il s’agit d’un chapeau sous lequel différents aspects peuvent être regroupés. Ils essayaient de ne pas mettre au premier plan le stratégique pour ne pas effrayer les autres pays, ou simplement par pragmatisme. En réalité les “routes de la soie” se sont démultipliées en une grande quantité de projets bilatéraux. Les seuls vrais éléments transnationaux sont détenus par la Chine, à travers les fonds créés pour les routes de la soie.

Les finalités et les intérêts de cette énorme initiative de projection géopolitique sont-ils aussi multilatéraux que les autorités chinoises aiment le dire ?

Tous les observateurs hésitent sur la finalité car il en existe une multitude, selon les endroits et les moments. Il faut remarquer que la Chine n’est jamais réellement multilatérale. Elle a créé des organismes de financement en marge des institutions financières habituelles, mais la plus connue, la Banque Asiatique d’investissements pour les infrastructures (AIIB) à l’évidence une concurrente de la Banque Mondiale par sa structure, n’est pas la plus importante.

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Source : SCMP

 

Les fonds les plus importants pour le financement du projet sont soit placés sur le moins connu Silk Road Fund, soit sur des grandes policy banks, qui mettent directement à disposition les fonds des quatre grandes banques commerciales étatiques. Ces transactions demeurent toutefois mystérieuses et opaques, très difficiles à étudier.

Quels sont les intérêts chinois de court terme dans le développement de ce projet ?

À l’évidence il y a un intérêt économique à court terme évident pour la Chine, qui est d’exporter la surcapacité chinoise en matière d’infrastructure, et dans certains secteurs industriels. Si les projets ferroviaires liés au différents trajets des routes de la soie étaient réalisés, 70 millions de tonnes d’acier y transiteraient. C’est une quantité incroyable, mais qui ne représente que 10% des surcapacités chinoises. C’est dire l’ampleur du problème vu de Chine.

Par ailleurs la Chine est le plus grand constructeur mondial de matériel ferroviaire, le seul constructeur mondial de grandes grues pour transporter les containers dans les ports, et le plus grand constructeur mondial d’infrastructures portuaires. Son intérêt commercial et économique dans l’ouverture d’une série de nouvelles routes commerciales semble évident. D’autant plus qu’on arrive au bout de ce qui est possible de faire en termes d’aménagement d’infrastructures en Chine. Il s’agit donc de développer ces activités à l’extérieur.

Cet extérieur est-il conçu d’une manière seulement homogène en répondant à une logique purement économique ou y a-t-il des considérations géopolitiques qui distinguent les initiatives en Europe de l’Est, et celles faites au Pakistan, en Birmanie, ou même dans les grands ports de l’océan indien ou de Chine méridionale ?

Je ne parlerais pas de routes de la soie comme étant unifiées. Les opérations que vous citez sont toutes d’une nature très différente.

Certaines comme le CPEC (China Pakistan Economic Corridor) peuvent être très risquées économiquement, du fait des problèmes de géographie physique et des risques politiques qu’elles posent. Officiellement 50 milliards de dollars sont investis pour le CPEC, alors qu’officieusement cela se rapproche de la dizaine.

En règle générale, plus vous vous rapprochez de Chine, plus vous avez des programmes d’infrastructure avec des budgets gigantesques. En Malaisie la Chine est en train de révolutionner les infrastructures du pays avec un projet de construction de trois ports et de cités artificielles. Ces dernières seront surtout achetées par des résidents chinois.

Que se passe-t-il avec l’Europe ?

L’Europe est à l’autre bout. Selon la rhétorique choisie par les chinois pour communiquer sur le projet, l’Europe constitue le “terminus” et le véritable objectif des routes de la soie. C’est d’ailleurs vrai historiquement, si l’on tient compte des premières routes de la soie initiées au XVIe siècle qui partaient d’Europe et arrivaient en Asie.

Au-delà de l’inscription en une tradition, l’Europe comme terminus est aussi logique d’un point de vue économique. En Asie centrale il y a plus de 50 millions d’habitants, en Europe plus de 500 millions avec un pouvoir d’achat sans aucune comparaison. Sauf que quand on regarde l’étendue des projets et des chiffres, on se rend compte d’une forte différence dans la taille des investissements. En Europe de l’Est, il y a bien un fonds d’investissements chinois, qui est chiffrée selon les années à 10 ou 11 milliards de dollars, mais c’est toujours le même qui chaque année est remis en jeu, il n’est donc pas appliqué au-delà d’un ou deux projet. On est en fait dans une offre qui pour le moment n’a pas beaucoup de suite.

Ce qui est par contre aujourd’hui réel en Europe, ce sont des offres d’achats, soit pour des infrastructures de ports ou aéroports, soit de gestion de ces infrastructures impliquant des sommes considérable. Il y a aussi des investissements dans ce que les européens appellent la connectivité, c’est-à-dire les réseaux de distribution de gaz, de pétrole, d’électricité ou de télécoms, mais c’est autre chose.

Enfin le grand talent de Xi Jinping est d’avoir trouvé un slogan qui a suscité de fortes réactions en Europe, tant le mythe des routes de la soie a su parler aux élites et, en partie aussi, aux populations.

À votre avis donc les nouvelles routes de la soie sont plus un projet régional qui permettrait l’expansion de l’influence de la Chine en Asie, qu’un projet visant l’Europe ?

Le projet reste ambigu car il oblige à tout mettre dans le même sac. Toutefois il s’agit de regarder la réalité pays par pays. C’est en Asie que les investissements sont concrets. C’est là qu’il y a vraiment des infrastructures gigantesques qui voient le jour, qu’il y a des flux commerciaux directs. Ajoutons que le flux commercial entre la Chine et l’Europe n’a pas besoin de nouvelles routes de la soie, la route maritime en particulier. Le commerce par containers est extrêmement développé sur le front atlantique.

Quelle différence voyez-vous entre les routes de la soie passant par voie maritime et terrestre ?

Les routes de la soie par voie terrestre peuvent avoir une importance géopolitique essentielle si elle révolutionnent les voies de communication dans les pays intermédiaires, comme ceux de l’Asie centrale. Pourtant d’un point de vue strictement commercial le nouveau projet de train qui relierait la Chine à l’Ecosse, à Madrid ou à Hambourg, doit être compris dans sa portée réelle. Tout le trafic de ces lignes ferroviaires déjà existantes, représentait en 2016 l’équivalent de sept porte-containers

Les routes de la soie maritimes seront importantes en termes d’investissements et d’accès des chinois dans les pays où ces investissements ont lieu, mais la route de la soie maritime de facto existe déjà. Les chinois possèdent actuellement déjà 8 des 10 premiers ports mondiaux.

Est-ce qu’au niveau politique, de par la création d’institutions nouvelles comme le Forum Une Ceinture, Une route, les Nouvelles routes de la soie seraient un moyen d’étendre l’influence de la République populaire chinoise dans la gouvernance mondiale ?

Avant la gouvernance mondiale, il faut regarder comment les chinois avancent leur modèle spécifique “minilatéral”, pour ne pas dire multilatéral. Quand on dit multilatéral on implique “tout le monde”, on parle d’une institution internationale qui ne laisse, presque, personne à part. Minilatéral signifie qu’on choisit. Dans le cas du Forum Une Ceinture, une Route, sont inclus tous les pays sauf l’Amérique du Nord, ce qui n’est certainement pas une inattention.

Je pense qu’il faut regarder cette institution comme on regarde le FOCAC, le forum Chine-Afrique organisé régulièrement par la Chine, et le nouveau format de sommet 16+1, organisé avec les pays d’Europe Centrale et Orientale.

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Le sommet 16+1, organisé avec les pays d’Europe Centrale et Orientale, n’est pas sans rappeler l’Intermarium

En quel sens ?

Il faut suivre les travaux du Forum et de ces autres sommets comme s’il s’agissait de foires, avec un festival on, où se tiennent les grands discours, se rencontrent les chefs de gouvernement qui trouvent l’occasion de rencontrer le chef du gouvernement chinois, et le festival off où se passent vraiment les choses, c’est-à-dire le marchandage bilatéral pour des projets. L’astuce de la Chine est de présenter un concept d’ensemble pour développer son influence en soft power, mais d’ensuite mettre en concurrence les pays pour les différents projets. Ce qu’on qualifie là de soft power est en réalité de l’influence commerciale et financière.

Evidemment cela permet à la Chine de développer son influence, car il s’agit de projets qui peuvent être rémunérateurs. Pas forcément pour l‘économie du pays mais pour ceux qui les signent (comme pour le Sri Lanka, ou le Kazakhstan). C’est plus délicat pour les pays européens, qui sont contraints par les règles de l’UE. Ce qui explique explique qu’il n’y ait que peu de projets signés avec les pays membres de l’UE en matière de transport.

C’est important d’une seconde manière, car quand vous prêtez des millions de dollars à un pays il devient obligé de les rembourser. Donc la Chine crée aussi à travers ça des rapports de dépendance, ce qui est une forme de néocolonialisme. Il faut insister sur le fait que quand la Chine pratique le néocolonialisme, dans un même temps elle bâtit. Ses projets ne sont pas dans le vide.

Le mot néocolonialisme a été souvent utilisé pour désigner les projets chinois en Afrique, qui profiteraient plus à la Chine qu’à l’Afrique, qu’en pensez vous ?

Je serais plus nuancé. Premièrement il faut préciser que seule l’Afrique de l’Est est concernée par les routes de la soie. Mais au fond qu’est ce qui est original dans le fait de construire des infrastructures portuaires ou autres sur la côte Est de l’Afrique (comme à Nairobi), s’inscrivant dans les routes de la soie, et des projets chinois qui sont ailleurs ?

La caractéristique des projets chinois, c’est d’associer des prêts très importants, parfois à des pays qui viennent juste de sortir du statut de pays extrêmement endetté auprès du Club de Paris1.

Souvent ces infrastructures desservent des zones où il y a des matières premières : minerais, énergies, ressources agricoles et forestières. Donc on peut dire qu’en échange de ces prêts, la Chine obtient des concessions importantes sur les ressources naturelles. C’est ce qu’on a beaucoup dit pour les mines, y compris au Congo où il y avait une implantation de mineurs chinois, pour les terres agricoles aussi. Attention cependant, une étude récente montre que les britanniques ou les néerlandais par exemple, achètent ou louent plus de terres agricoles en Afrique que la Chine. Il ne faut donc pas diaboliser une présence chinoise sans aucun doute néocoloniale par certains côtés, mais qui ressemble à d’autres et n’est en tout cas pas forcément pire.

Ensuite, tout dépend du prix des matières premières et des énergies qui sont extraites. Si les prix sont élevés au niveau mondial, les pays concessionnaires peuvent élever la balance de leurs échanges commerciaux avec la Chine, et être en capacité  d’importer des biens de consommation. Si par contre c’est le cas, ce qui est la tendance depuis la crise économique et financière de 2008, où le prix de l’énergie et des minéraux baisse, on se retrouve dans une situation d’échanges inégaux. Et encore, si on regarde du point de vue des africains, il y a des domaines où la concurrence chinoise a été absolument bénéfique.

Auriez-vous un exemple de l’influence bénéfique de la présence chinoise en Afrique ?

Dans les télécoms par exemple elles ont participé à l’essor de la téléphonie. Au niveau de la distribution les entreprises chinoises ont été une concurrence formidable par rapport aux entreprises européennes – dont des françaises – en Afrique de l’Ouest.

Beaucoup plus délicat, le problème de la corruption et de l’inconditionnalité. Les chinois se vantent d’apporter une aide inconditionnelle, à la différence de l’aide occidentale qui comporte des critères éthiques. L’aide chinoise bénéficie essentiellement aux élites des pays africains, par le biais de la corruption , alors qu’en principe les aides occidentales tendent à se débarrasser de cette caractéristique classique des régimes africains.

Les opinions divergent sur la réception sur le terrain de la présence chinoise. Personnellement je pense que dans de nombreux cas les immigrants chinois sont assez adaptés pour coopérer et travailler sur place. Je ne me range pas du côté de ceux qui disent qu’il y a un rejet automatique et fort, d’une présence chinoise qui serait vue comme exploitatrice ou raciste. Ça peut se passer néanmoins. Dans les années 1970, dans des régions d’Afrique de l’Est ou en Madagascar, les asiatiques ont été expulsés par des mouvements nationalistes.

Pourquoi reproche-t-on parfois aux dirigeants chinois de ne pas exporter de modèle de développement politique aux pays africains ?

La Chine a un principe de réalisme. De cynisme même, qui est absolu en ce qui concerne les relations entre les États. Elle a une doctrine de la souveraineté nationale illimitée. Elle a pu sembler pendant quelques années, après 2008, faire une petite évolution vers le droit international humanitaire, vers l’ingérence. qui fut cependant vite enrayée.

Aujourd’hui l’évolution des positions officielles est particulièrement intéressante. S’il est clair que la Chine ne cherche pas à contribuer à des objectifs de gouvernance, elle prétend que son offre d’assistance en elle-même, est une façon d’améliorer la gouvernance économique et sociale, et qu’elle coûte moins chère que les systèmes d’assistance internationaux ou d’ONG par exemple.

Revenons-en à la gouvernance mondiale. Pouvez-vous nous expliquer ce que vous croyez qu’il faudrait entendre quand on voit une “leadership chinoise de la gouvernance mondiale” ?

Pour l’instant la Chine est très active dans le sens où elle développe des ressources considérables, pour comprendre et analyser tout ce qui se fait dans les institutions internationales, mais aussi pour y réagir. Elle est présente dans ces institutions et de plus plus compétente.

En parallèle à ce qui se fait dans les institutions déjà existantes, elle développe son propre système d’institutions, le système minilatéral dont j’ai parlé, qu’elle présente comme complémentaire mais pas substitutif. Elle ne prétend pas mettre fin au système de gouvernance international tel qu’il existe, elle prétend même le soutenir. Par contre, il est très clair qu’elle exerce là où elle le peut son véto, qu’elle s’efforce de trouver des alliés sur sa vision de la gouvernance très limitative.

Il est clair aussi que si elle est très mobilisée pour elle-même, de par ses diplomates et autres fonctionnaires qui suivent ces questions, elle est par contre peu contributive du système financier. On répète souvent qu’elle est devenue le deuxième bailleur de fonds de l’ONU, mais c’est parce que c’est devenu obligatoire, c’est une contribution proportionnelle à son PIB. Idem pour le budget des forces de maintien de la paix. Par contre si vous regardez le système d’assistance humanitaire, la Chine y joue un rôle dérisoire sur le plan financier. Rien que pour le système onusien, si on regarde les contributions financières, c’est-à-dire les contributions publiques, privées et des Etats membres de l’UE, l’Europe contribue probablement 50 fois plus que la Chine.

C’est donc clair qu’il y a une vision à minima dans les domaines où la Chine est intéressée, mais qui ne vont pas au-delà de ses intérêts. En cela il y a une énorme différence avec le Japon, qui bien que dans le passé avait  une politique d’assistance économique intéressée, est aujourd’hui devenu un contributeur énorme dans les domaines humanitaires ou de développement sociaux à travers les organisations internationales.

Depuis son accès à la présidence des Etats-Unis, Donald Trump pratique une politique de repli protectionniste, en se retirant par exemple des accords de Paris sur le climat et l’environnement, ou des accords du Partenariat Transpacifique. Est-ce une opportunité pour la Chine de développer sa vision de la gouvernance mondiale ?

Une opportunité de diplomatie publique idéale et évidente. Vous parlez de repli protectionniste, mais cela va encore au-delà ; les accords sur le climat n’étaient pas une question de libre-échange et de protectionnisme. C’était une occasion de se retirer de la contribution à des organismes internationaux. Certains de ces organismes peuvent être critiqués, ce n’est pas nouveau que les Etats-Unis critiquent l’UNESCO, c’est même récurrent. L’accord sur le climat, c’est quand même plus nouveau. Sur le plan commercial, ce qui est extraordinaire, c’est que l’administration Trump se retire de projets commerciaux qui avaient essentiellement étaient bâtis à l’époque de l’administration Obama pour contrer la Chine.

Le libre-échange de marchandise obligeait implicitement la Chine, si elle voulait ne pas être isolée, à adopter un certain nombre de normes. En supprimant les accords, ils suppriment toute incitation matérielle de la Chine à avancer dans cette voie. C’est un cadeau pour la Chine.

Par ailleurs il y a des domaines où la Chine dispose d’atouts réels. Elle a peut-être été un des plus grands violateurs du climat au monde, au-delà même de ce que les Etats-Unis ont pu représenter (elle émet encore deux fois plus de CO2 que ces derniers), mais elle est devenue le premier producteur d’énergies alternatives. Elle a dans ce domaine des projets de financement gigantesques, qui se sont énormément accentués début 2017. C’est un tournant très récent.

En principe elle n’est pas plus multilatérale que les Etats-Unis, car elle déteste les accords contraignants. Elle refuse ce qu’on appelle la vérification des accords, c’est-à-dire des contraintes légales. Elle accepte les accords internationaux seulement à titre d’engagements n’ayant pas de valeur juridique, mais elle est très bien placée pour remplir certains de ses engagements aujourd’hui. Elle se valorise donc en se présentant comme multilatérale, là où l’administration de Trump abandonne ce créneau pour des raisons idéologiques.

Il ne faut cependant pas considérer le climat comme le principal objectif de la Chine. Elle refuse par exemple de signer un accord sur le Climat dans le cadre du sommet Europe-Chine, à cause de restrictions européennes sur l’anti-dumping qu’elle n’approuve pas.

En quoi le modèle de développement à l‘international de la Chine peut être qualifié d’alternatif à celui occidental ?

La Chine nous ramène à Ferdinand de Lesseps et au grand projet de transformation de la géographie physique.

L’ampleur des infrastructures qu’est capable de financer la Chine peut être à perte, le court terme de ces projets est très coûteux. Cependant il faut se souvenir que les grands projets du XIXe siècle et du début du XXe siècle (comme le canal de Suez et le canal du Panama) n’ont jamais été rentables. Que dans la seconde moitié du XXe siècle, l’Eurotunnel a été une perte massive pour les investisseurs. On retrouve avec la Chine cette volonté et cette capacité à faire des investissements de très long terme, visiblement sans considération pour la rentabilité financière immédiate.

C’est l’atout que vend la Chine dans son aide au développement, avec le risque qu’en réalité elle combine ça à des prêts de nature contraignante, aux taux élevés pour des pays en voie de développement et sans évaluation des risques. Les pays pourraient alors s’endetter de manière inconsidérée.

Mais c’est quand même de ce point de vue là une différence importante. Et ce n’est pas nouveau. Au Soudan par exemple, malgré le soutien à la dictature en place, la Chine a été le premier pays à accepter de construire les infrastructures (pipeline, raffineries etc.) pour aider au développement des ressources énergétiques soudanaises et ne pas simplement prendre le pétrole. Tout comme elle le fait sur la côte saoudienne : même les saoudiens exportaient du pétrole non raffiné. Or aujourd’hui ils ont des projets importants impliquant des raffineries financées par la Chine. Il faut éviter de traiter par le mépris un système économique ou de financement qui ne correspond pas au nôtre, mais plutôt essayer de le comprendre.

Au niveau militaire Xi Jinping a annoncé dans son discours d’ouverture du XIXe. Congrès des investissements conséquents pour les années à venir, qui s’inscrivent dans l’objectif de faire de l’armée chinoise une armée de rang mondial d’ici 2049. Quel est l’intérêt pour la Chine de développer sa présence militaire à l’étranger ?

On est dans le registre où puisqu’il y a un développement économique, il doit y avoir un développement militaire qui protège par exemple les échanges économiques. Ce qui est clair c’est que Xi Jinping annonce l’armée chinoise dans une échelle et une compétence mondiale, c’est-à-dire comme ayant une force s’étendant au-delà de la région asiatique.

Ce n’est pas radicalement nouveau. L’effort de projection maritime a commencé au début des années 1980 et n’a jamais été démenti.

En ce sens, Xi Jinping a mis fin à l’ère Deng Xiaoping. Durant cette ère on construisait les ressources et on maintenait la Chine dans un certain effacement. C’est ce que Deng Xiaoping appelait la modestie. La projection était seulement locale, c’est-à-dire là où on pouvait le faire. Aujourd’hui Xi Jinping positionne ouvertement la Chine comme puissance mondiale, y compris sur le plan militaire.

On le voit très bien avec la chaîne des ports. Djibouti à un rôle bivalent, c’est une base militaire qui peut aussi jouer un rôle sur le plan maritime, du fait des plus de 10.000 chinois qui y sont basés. On le voit aussi en Méditerranée, avec de probables points d’escale et d’appui en Algérie, ou aux Açores en Atlantique etc.

Est-ce que développer les valeurs et la culture chinoise à l’étranger fait partie des plans de Xi Jinping ?

Son programme idéologique tel qu’il apparaît est une négation absolue de la validité du modèle des démocraties. C’est une affirmation de la culture chinoise à partir d’un système autoritaire qu’il définit “le socialisme avec des caractéristiques chinoises”.

Je suis moins convaincu par l’idée d’une exportation de la culture chinoise en elle-même. Certes, il y a les instituts Confucius, mais je trouve que ce que la Chine exporte est plus un système de relations qu’une culture. Convertir le monde à la culture chinoise n’est selon moi pas un objectif de la Chine. C’est au contraire un atout de la garder.

Leurs valeurs sont interprétées comme autoritaires, mais en réalité il n’y a rien dans les valeurs chinoises qui dit qu’elles sont autoritaires. Xi Jinping cependant essaye de les faire paraître comme telles.

Si vous voulez même dans le système impérial tributaire on ne demandait pas aux autres s’ils voulaient devenir chinois. On leur demandait d’adhérer à un rituel avec un échange de cadeau et de reconnaissance, permettant de s’assurer de leur convergence vers les objectifs chinois. Je ne parlerais même pas de soumission.

En parallèle du XIXe Congrès, des officiels chinois ont déclaré qu’ils comptaient conserver leur relation d’amitié avec le Parti des Travailleurs de Corée du Nord. La stabilité du régime totalitaire nord-coréen est-elle nécessaire à la réalisation des ambitions continentales et internationales de la Chine ?

A ce niveau je parlerais d’un débat non officiel entre experts. Il y a trois écoles. Celle qui voit la Corée du Nord comme “frère socialiste” – même si ce n’est pas exprimé avec ces termes, qui estiment qu’il faut la défendre malgré le développement de son programme nucléaire. Il y a ceux qui disent que le développement nucléaire et balistique de la Corée du Nord est non seulement provocateur, mais aussi nuisible aux intérêts chinois dans la région. Il s’agit donc dans l’intérêt de la Chine d’exercer les pressions les plus fortes.

La position officielle de la Chine se situe entre les deux, c’est-à-dire qu’elle est pour une résolution sans conflit, qu’elle cherche avant tout à ne pas bouleverser l’équilibre régional en Asie du Nord-Est. Elle ne veut pas prendre le risque de conflit ou catastrophe nucléaire.

Ce sont les trois positions qu’on trouve dans la bulle des experts et des stratèges chinois. Je pense que pendant longtemps la Chine a utilisé la Corée du Nord comme monnaie d’échange pour discuter avec les Etats-Unis ; qu’aujourd’hui elle n’est pas si mécontente de voir l’attention des Etats-Unis captée par les intentions stratégiques de Corée du Nord ; mais qu’elle est très consciente aussi qu’un conflit serait catastrophique pour la Chine.

Tout le problème de la Chine est d’essayer de ralentir le processus et d’éviter un bouleversement. La Corée du Nord ne se laisse cependant pas ralentir. Les dirigeants chinois ont cependant une faible capacité de proposition. La seule proposition qu’ils ont faite récemment est celle du “double gel” -que j’appelle plutôt double pause. Elle implique que les américains et les japonais arrêtent de faire des manœuvres militaires dans la région, et que la Corée du Nord arrête son programme de développement nucléaire et balistique. Cependant ces dernières années elle l’a déjà promis un certains nombre de fois, sans pourtant mettre un terme à son programme, qui est d’ores et déjà illégal.

C’est une proposition qui démontre la faible influence de la Chine dans la médiation de ce conflit.

Les dirigeants chinois ont-ils l’intention de collaborer avec les institutions européennes pour leur projet des Nouvelles routes de la soie, ou plutôt de les négliger ?

Il y a théoriquement une instance de concertation, nommée “Plateforme pour la connectivité”. La connectivité inclut à la fois les voies de transport physiques, de transport des énergies, mais aussi les télécoms, internet etc.

Sauf qu’en pratique les développements restent très faibles. La Chine, quand elle aborde les pays européens pour des projets publics, a soit du mal à rentrer dans le cadre des normes des marchés publics, soit ne souhaite pas le faire.

On a parlé pendant des années de la possibilité d’une participation chinoise au “Fonds Juncker”, le fonds sur la réalisation d’infrastructures européennes qui a été mis en place après l’euro-crise de 2010-2011. Malgré les déclarations positives de la Chine, sept ans après tout ce qu’on a c’est un micro-fonds d’investissement sélectif, sur des entreprises de taille petite et moyenne. C’est une forme de prise de participation commerciale et non un fonds d’investissements structurels. La Chine a de ce point de vue  énormément déçu les instances européennes.

Elle préfère formaliser des offres d’achat dans les pays, un par un, en particulier avec une capacité très forte à racheter des actifs en crise. Ne caricaturons cependant pas la réponse chinoise. Leur projet de chemins de fer en Europe de l’Est par exemple, correspondent globalement aux orientations du schéma de transports élaborées par la Commission européenne. Cela concerne cependant des projets situés sur des zones de très faible priorité.

C’est très difficile de démêler si la Chine ne veut pas des normes européennes, ou si les entreprises chinoises, n’étant pas capables de les remplir, doivent se cantonner à des projets d’importance secondaire.

Les représentants de l’UE ont décidé de ne pas assister au XIXe. Congrès du PCC, prétextant que c’était un Congrès de parti et non d’Etat. Or certains d’entre eux comme Frederica Mogherini avaient assisté aux conventions des deux partis américains l’an dernier. Est-ce révélateur de tensions entre les représentants de l’UE et les dirigeants du PCC ?

Il y a indiscutablement une tension en ce moment entre l’Union Européenne et la Chine, car c’est le deuxième sommet successif où les deux n’arrivent pas à réaliser un communiqué commun.

En juin 2017, c’est au tout dernier moment que les chinois se sont dérobés en établissant un lien entre deux problèmes totalement différents. C’était entre la non acceptation du statut d’économie de marché pour la chine par les européens d’un côté, et une déclaration conjointe sur le climat qui avait été abondamment préparée de l’autre. Ce lien a été utilisé les chinois pour ne pas signer la déclaration sur le climat.

Il y a donc un mécontentement grandissant des représentants de l’UE, sur l’absence d’engagements chinois dans les négociations et sur la politique de tout ou rien qu’ils pratiquentScreenshot 2017-08-24 23.44.37


 

  1. Le Club de Paris est un groupe informel de 19 pays créanciers (USA, Japon, Australie, Russie et 15 membres européens dont la France, dont le rôle est de trouver des solutions coordonnées et durables aux difficultés de paiement de pays