29 Mai : Débat avec la revue italienne de géopolitique Limes

Par Gabrielle Escaich

Pour ce 23Mardi de l’Europe, nous accueillons deux membres de la revue Limes, principale revue italienne de géopolitique : Dario Fabbri, expert des États-Unis et membre du comité scientifique de Limes, et Federico Petroni, conseiller de rédaction de la revue. Nous abordons avec eux le thème de la France vue de l’Italie.


C’est l’occasion pour eux de présenter le nouveau livret qu’ils ont publié : La France mondiale. En effet, la revue Limes a l’originalité de produire mensuellement un volume de 200 à 300 pages, sur des thèmes divers, tels que la Méditerranée, ou encore la question des empires au moment de la Première guerre mondiale.

Intervention de Dario Fabbri : les grandes orientations de la revue

La revue a été fondée il y a 25 ans, par Lucio Caracciolo. En 1993, la géopolitique n’était pas un sujet qui attisait l’intérêt des Italiens. Dans la tradition du géographe français Yves Lacoste, la revue met beaucoup l’accent sur la cartographie : dès sa création, on y trouve des cartes sur la quasi-totalité des pages !

La revue met au cœur de sa réflexion la question de l’Etat-nation. Il s’agit pour les rédacteurs de contrer la propagande états-unienne, laissant penser que « nation state is dead ».

La revue ne se focalise toutefois pas sur la géopolitique, mais la lie à l’histoire et à la démographie, pour éviter d’adopter un point de vue normatif, et pour éviter tout biais. Par ailleurs, elle prend en compte l’ensemble des acteurs géopolitiques : ONG, mafias, etc.

Leur approche se veut empirique, passant par l’étude au cas par cas. Et ils adaptent leurs méthodes à chacun de ces cas.

Intervention de Federico Petroni : présentation du volume sur La France mondiale

Le français est la langue dans laquelle la géopolitique a été redécouverte. Les catégories de la géopolitique distinguent les pays entre :

– Ceux qui maintiennent leur puissance

– Ceux qui ont perdu leur puissance et leur subjectivité géopolitique

La France a gardé une bonne démographie et une idée mondiale de sa puissance. Pour exister, elle doit apparaître comme plus puissante qu’elle n’est en réalité. Elle est obsédée par l’idée de sa grandeur qu’elle veut mondiale. La France a la première zone économique exclusive (ZEE) d’Europe, et la deuxième ZEE mondiale, ce qui permet aux Français de se penser dans une dimension mondiale. C’est la seule puissance européenne à avoir maintenu une projection mondiale de sa force. D’un point de vue géopolitique, la France est une puissance qui ne se suffit pas à elle-même, d’où sa recherche d’une puissance de dimension européenne et mondiale.

Dans les faits, la France a cessé d’être une puissance mondiale en 1815, et cherche sans cesse des substituts à cette puissance perdue. Et le projet européen en est un ! Charles de Gaulle a voulu que la France retrouve le rang qu’elle avait jusqu’à Waterloo. Pour cela, la France s’accroche à la première puissance européenne : l’Allemagne. L’Europe n’est dès lors pas une fin en soi, mais un multiplicateur de puissance. Cette conception gaullienne de l’Europe a été reprise par Emmanuel Macron. Pourtant, aujourd’hui, le couple franco-allemand n’est pas du tout équilibré ! La réunification de l’Allemagne, l’élargissement à l’Est, ou encore la crise en Europe, ont déplacé le centre de gravité de l’Europe. La France est désormais réduite à une condition de province américaine ! La sphère d’influence de l’Allemagne en Europe est surtout économique et pas géopolitique, car l’Allemagne n’est pas capable de s’imposer comme un véritable empire. Pourtant, la France souffre de l’influence de l’Allemagne, et du refus de cette dernière de la laisser exercer un leadership dans sa sphère d’influence économique. C’est pour cette raison qu’Emmanuel Macron a repris la conception gaullienne de l’Europe comme multiplicateur de puissance : il veut rééquilibrer l’Europe en faveur de la France. Or, on ne peut pas être européaniste et souverainiste en même temps.

Comparons désormais la conception géopolitique de la France à celle de l’Italie. Du point de vue géopolitique, l’Italie n’est pas plus en mesure d’être un acteur géopolitique. À la fin de la guerre froide, l’Italie a perdu sa centralité stratégique aux yeux des états-uniens. De plus, son extrême fragilité financière limite sa marge de manœuvre. Les Italiens n’ont ni la force ni la mentalité pour exercer une influence. Le pays est par ailleurs devenu un ghetto de migrants, tout comme la Grèce. En réalité, l’Italie est un théâtre de compétition entre d’autres États. Elle n’est pas un acteur capable d’influencer la direction géopolitique de l’Europe, mis à part dans les moments de crise.

Les perceptions que la France et l’Italie ont l’une de l’autre sont asymétriques. La France regarde l’Italie de haut, et la voit comme un moyen supplémentaire de rééquilibrer l’Europe face à la puissance de l’Allemagne. L’Italie voit la France comme un ennemi historique et un prédateur géoéconomique. En effet, la France a toujours eu tendance à voir l’Italie comme un partenaire mineur, tant au niveau géopolitique qu’au niveau géoéconomique. Dès 1993, la France a une stratégie d’influence économique, qui passe par les investissements. Les centres où elle investit en Italie forment une ligne, une « voie des investissements ». Contrairement aux Allemands, ils investissent toujours dans les centres décisionnels italiens (Florence, Milan, et surtout Rome). Cette voie concentre 90% des investissements français en Italie. Or, la France a du mal à transformer cette sphère d’influence économique en une sphère d’influence géopolitique, puisqu’elle ne parvient pas à orienter la géopolitique de l’Italie. Le problème de la France est surtout la faiblesse de son poids industriel. Au contraire, l’Allemagne a une industrie assez puissante pour qu’il lui suffise de commercer avec l’industrie italienne pour la garder dans sa sphère d’influence géopolitique. La France doit acheter des entreprises pour exercer son influence, d’où une peur de la part des Italiens d’être conquis par Paris et d’où l’image négative de la France dans ce pays.

Dans ce contexte, l’Italie ne doit pas se lier à la France, car la France l’utilise comme un outil tactique. L’Italie devrait chercher à convaincre la France de réduire l’asymétrie entre les deux pays, et à lui montrer que l’Italie n’est pas disposée à être un rouage de la France, notamment face à l’échec des politiques européennes du président français.

Il ne paraît pas légitime de nier que certains croient au projet européen comme une fin en soi…

Si on fait une analyse géopolitique, on croit que l’économie est dans une position secondaire par rapport à la stratégie. Pourtant, la pénétration économique en Italie peut assurer à la France des avantages politiques et stratégiques. C’est pourquoi, on observe une tendance de l’économie française à chercher des appuis proches des centres décisionnels italiens, contrairement aux Etats-Unis, à l’Allemagne, ou encore à la Chine. Le symbole de la France en Italie, ce sont les grands bâtiments dans les centres financiers des grandes villes. Il est donc évident que cette tendance répond à des objectifs stratégiques, mais la France ne réussit pas à le traduire en véritable pouvoir d’influence géopolitique. C’est pourtant là son aspiration.

L’Europe n’est pas une nation géopolitique ! Le processus de construction de l’Union européenne n’a pas fait appel à la violence, qui est pourtant un élément toujours présent dans la construction d’une nation. De plus, dans une nation, les membres sont prêts à mourir pour les autres membres de cette nation. Il n’est pas imaginable qu’un Finois accepte de mourir pour un Anglais ! Les États-Unis ont inventé l’Europe, et c’est pour cela qu’elle existe. Après la Seconde guerre mondiale, les États-Unis ont forcé les Allemands et les Français à s’allier. Tout ce qu’ils voulaient, c’est que l’Europe fasse partie de leur sphère d’influence. L’Europe fait partie de l’empire américain. Le plan Marshall était un moyen de créer de la dépendance, et de pousser l’Allemagne à booster son industrie locale. Ce sont les Etats-Unis qui ont construits l’Allemagne comme puissance économique, concentrant 90% de la monnaie circulant en Europe.

Peut-on vraiment parler d’un désir impérial français envers l’Italie, alors qu’il y a eu un moment méditerranéen dans la géopolitique française, et que les Français ont même plutôt l’impression qu’i existe une réelle amitié entre les deux pays ?

On aimerait que la France soit un allié de l’Italie et qu’il y ait une égalité entre les deux pays, mais on peut légitimement rester pessimiste sur cela, car la tradition de la France est de poursuivre ses intérêts nationaux. C’est le cas en Lybie. Il s’agit d’un parfait exemple de situation où la France et le Royaume-Uni agissent comme si l’on était toujours au XIXesiècle. Ils ne prennent pas en compte les intérêts légitimes de l’Italie en Lybie. L’opération Harmattan en Libye a été vue par l’Italie comme un moyen de voler l’intérêt italien de la Lybie.

La France et l’Italie ont des points de vue différents sur la Lybie. Et peut-être que le problème est cette profonde différence de perception