Euroscope – Mai

« Il Teatro Lancia Bombe Nei Cervilli » écrivit un jour Antonio Gramsci dans Avanti!. Nous lançons aujourd’hui une nouvelle initiative du GEG, un Euroscope pour remplacer et dépasser notre Pariscope disparu, et, pour le projeter d’autant mieux dans vos cerveaux, nous le lançons avec le théâtre. Pour ce mois de mai, nous vous présentons les meilleurs spectacles actuellement joués dans quatre villes d’Europe – Londres, Budapest, Madrid et Paris – le compte-rendu d’un spectacle inspiré de l’escapade cubaine de Lorca à Madrid et une introduction au théâtre expérimental à Budapest.

On se souvient le cri de J.-J. Lebel lors de Mai 68, il y a cinquante ans : « À bas le théâtre révolutionnariste ! À bas la révolution théâtralisée ! » Avec Euroscope, nous cherchons à nous rapprocher du mot d’ordre alternatif qu’il avait proposé : « Que les oeuvres humaines appartiennent à tous et qu’elles soient la création de tous ».

Commençons, donc, avec une carte qui montre des « oeuvres humaines » dans les théâtres de quatre villes du continent. [K. E-L]


1. LONDRES. À Londres, on parle beaucoup d’une mise en scène désastreuse de Macbeth – décrite par les critiques comme «laide à voir» et «bizarrement plate» – au National Theatre. C’est l’œuvre de Rufus Norris, le directeur artistique de ce théâtre. On s’indigne surtout des coutumes «sans contexte» et du décor crasseux et sale. Désormais, le théâtre est prêt à rembourser les billets aux personnes se plaignant de ce qu’elles ont lu dans les comptes-rendus.

Ailleurs, le théâtre N16 a changé de lieu et a inauguré son nouvel espace avec ‘Wet’ – un spectacle où deux femmes tentent de créer du porno féministe. La politique du spectacle n’est pas nouvelle et elle est décrite de manière plus approfondie dans un article récent d’Amia Srinivasan – mais la salle possède un évident potentiel.

Enfin, la ville se prépare à la visite de Lev Dodin venu de Saint-Pétersbourg : il mettra en scène Vie et Destin ainsi qu’Oncle Vania au Theatre Royal Haymarket durant le mois de mai. [K.E-L]

2. PARIS. Le mois de mai à Paris est la dernière occasion pour voir Une Chambre en Inde d’Arianne Mnouchkine au Théâtre du Soleil. Si vous ne l’avez pas encore vu, courez à la Cartoucherie ! En un mot, c’est l’histoire d’une femme qui veut créer un spectacle sur l’Inde – tandis que s’immiscent sur scène les actualités du Paris de 2016. Plus en détail, c’est un récit fait de violence, de la collision des mondes et cultures, et surtout, de réflexions sur le sens de la pratique théâtrale. Y apparaissent Tchekhov, Shakespeare et Molière et des passages de Nô et de Terrakuttu (dans toute la beauté de leurs langues originales). Le final, glorieux emprunt au Dictateur de Chaplin, présente un membre de Daesh proclamant une belle vision utopique du monde.

Ailleurs en France, The Prisoner de Peter Brook et de Marie-Hélène Estienne arrive à La Comédie de Clermont au début de mai.  [K.E-L]

3. MADRID. Trois spectacles ont retenu notre attention à Madrid pour le mois prochain: Los Hombres son de Marte y las mujeres de Venus (jusqu’au 4 juin); Nada es imposible – El Mago Pop (jusqu’au 17 juin) et Cyrano de Bergerac (jusqu’au 28 juin).

Los Hombres son de Marte y las mujeres de Venus est une adaptation du best-seller de John Gray, et, ici, Mauro Muñiz de Urquiza invite le public à s’interroger avec humour sur les différences hommes-femmes.

Dans Nada es imposible – El Mago Pop, le jeune Antonio Díaz revisite la magie traditionnelle : que ce soit avec son smartphone géant ou ses références «pop», il promet de nous époustoufler.

Une adaptation hispanophone de Cyrano de Bergerac respecte la poésie du texte original d’Edmond de Rostand : notre Cyrano national fait mouche auprès d’un public et d’une critique unanime.  [E.R.]

4. BUDAPEST. En plus de l’introduction au théâtre « underground » à Budapest à lire plus bas, ce mois permet de vous signaler le projet bOdyssey, une vraie expérience, qui invite les spectateurs à vivre, les yeux bandés, les aventures d’Ulysse ainsi que la pièce Sociopoly, qui montre les peines de la vie rurale sous la forme d’un jeu de société, au Lifeboat Unit of the Sputnik Shipping Company.  [V.S.]

 


Les trois meilleurs spectacles d’Europe

  1. PARIS. Une Chambre en Inde. Théâtre du Soleil. (5, 6, 19, 20 mai – le samedi à 16h le dimanche à 13h30).

  2. LONDRES. Vie et Destin/Oncle Vania. Theatre Royal Haymarket. (8, 9, 11, 12, 15, 16, 17, 18, 19, 20 mai – à 19h; sauf le dimanche à 14h30).

  3. MADRID.  Cyrano de Bergerac. Teatro Reina Victoria. (jusqu’au 28 juin – mercredi à dimanche à 20h ; sauf le dimanche à 19h).  


Coups de cœur

Inaugurons nos coups de cœur avec un compte-rendu d’Eléa Roussotte de ¡Oh Cuba! un prodigieux spectacle musical et poétique à Madrid qui met en scène la rencontre entre l’iconique poète espagnol Federico García Lorca et l’île de Cuba – et une introduction personnelle au théâtre hongrois par Viktória Szekér à Budapest.

Romancero cubano

¡Oh Cuba!, spectacle de poésie et de danse acclamé par le peuple andalou, arrive enfin à Madrid en avril. Sur scène, plus de vingt musiciens et danseurs s’unissent dans cette production ibérique pour recréer l’atmosphère flamboyante que l’iconique poète Federico García Lorca découvre à Cuba. Fuyant une crise existentielle ayant pour toile de fond une Espagne au bord de la guerre civile, le poète arrive, ingénu, sur l’île en mars 1930. Comme lui, le public ne connaît que peu cet univers, certes hispanophone, mais à la culture singulière, pétillante et émancipée. Sans autre fil conducteur que les poèmes de Lorca et la cadence effrénée des rythmes afro-cubains, plusieurs tableaux se succèdent: les marins et les filles qui dansent sur le port, l’exotisme bienveillant de l’île, mais également les ambitions politiques d’un peuple révolté.

La salle García Lorca du Grand Théâtre de la Havane, souvenir durable du passage du poète à Cuba

Au centre de cette mise en scène, l’actrice populaire Loles León. Vêtue de plumes et de blanc, elle déclame avec émotion les vers du poète andalou. Lorsque Lorca embarque sur le bateau du retour, c’est elle qui reste sur le ponton cubain et pleure son absence. Serait-ce la part de l’âme de Lorca restée à Cuba, pays qu’il portera dans son coeur jusqu’au bout? « C’est ici que j’ai passé les meilleurs jours de ma vie », écrit-il. Si Federico arrive sur le port de Cuba en colon moderne, c’est assujetti à l’énergie éclatante de l’île qu’il revient en Espagne.

Derrière tout cet univers exotique se cache une véritable réflexion sur l’engagement politique transfrontalier. Tout juste arrivé, Lorca se retrouve en première ligne lors des manifestations contre le régime despotique du Président Machado. Une performance agressive de flamenco illustre ce mécontentement populaire – les tapements de pieds de Lorca et ses compagnons affronteront avec force et unité ce gouvernement répressif. Lorca est-il victime d’un simple effet de foule ? Ou son humanisme l’aura-t-il poussé à s’engager auprès de ce peuple ami ? Une chose est sûre, comme le dit l’écrivain cubain Lino Novás :« Chacun à Cuba possède sa part de Lorca. »

Au milieu de ces danseurs virevoltants, le public découvre une nouvelle facette du flou artistique caractéristique du poète – ce « duende lorquiano » qui plait tant. L’univers andalou traditionnel de Lorca laisse place au chaleureux décor cubain, qui ne cessera d’émerveiller les amateurs de voyage et de poésie grâce à cette mise en scène tout aussi intense que délicate.

¡Oh Cuba! s’est joué du 1er mars au 1er avril 2018, au Centro Cultural de la Villa Fernán Gómez à Madrid : la tournée reviendra peut-être sur la scène espagnole d’ici l’année prochaine.

Théâtre hongrois: Une introduction non conformiste

« Je suis absolument convaincue, que je dois commencer ce petit reportage introductif au théâtre hongrois avec un aveu personnel. Bien que je sois une artiste visuelle et, qu’ainsi, je me sens obligée de m’intéresser à tous les domaines artistiques, j’ai toujours évité de me plonger dans le monde du théâtre. C’est justement cette lacune honteuse qui m’a décidée à écrire pour Le Grand Continent. Il est possible que cette motivation ne soit pas la plus idéale. Toutefois je pense, qu’en ayant ce point de vue, je pourrais être l’accompagnatrice idéale de votre découverte du théâtre de mon petit pays, la Hongrie, dont on entend récemment beaucoup parler. Grâce à mon inexpérience, je suis un peu comme vous, chère Française et cher Français, même si je vis dans mon pays, et que vous – je le présume – venez ici en tant que touristes. Alors imaginons-nous notre rencontre à Budapest, dans la rue Andrássy, près de la Place des Héros ; j’accepte votre demande de vous offrir des pièces de théâtre exceptionnelles.

Moi, une jeune étudiante, malgré la politique hongroise qui a fait les gros titres ces derniers temps, je voudrais me concentrer sur des initiatives à caractère non politique. Comme je trouve que l’acte le plus utile, en cette période où les droits de l’homme (et de la femme – je dois aussi le souligner en même temps) les plus fondamentaux ont tendance à ne plus être respectés, est de donner la parole aux artistes qui ne sont pas financés par le gouvernement hongrois, plutôt par des concours internationaux et qui montrent les inégalités sociales et les aspects fondamentaux humains de notre vie quotidienne.

Donc, fin de partie explicative. Mon but pour les mois qui viennent est de faire connaissance avec les artistes et les productions qui construisent le théâtre hongrois plus ou moins «underground». J’ai rendu visite une amie fascinée par le théâtre, une vraie experte, afin de me faire indiquer une douzaine de titres de projets, de pièces, même d’ateliers qui sont propices à l’hébergement des jeunes artistes indépendants. J’espère que vous avez autant de hâte que moi de découvrir ces projets non conformes et pourtant liés, sous une forme ou sous une autre, au théâtre traditionnel.» [V.S.]Screenshot 2017-08-24 23.44.37

 

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