« There will be art »

L’effet Bilbao existe-t-il ? Alors que l’implantation de lieux culturels emblématiques dans des villes désindustrialisées – à commencer par Lens – n’a pas permis à toutes de connaître le même essor touristique que la ville basque où s’est installé le musée Guggenheim, les commentateurs et les spécialistes de l’aménagement sont de plus en plus nombreux à en douter. Les projets culturels d’ampleur pourraient donc bien, dans les années qui viennent, se concentrer de nouveau au cœur des métropoles.

Ce fut le cas l’an passé de Pacific Standard Time: LA/LA, une impressionnante célébration des arts de Los Angeles qui dura plusieurs mois et fut coordonnée par la très puissante Getty Foundation. Pour notre rubrique culturelle hebdomadaire gegflix, Marion Lemoine revient sur cet épisode et dévoile les multiples ambitions qui la sous-tendent : contre Trump, rendre hommage à l’héritage latino et abolir, au moins, les frontières culturelles ; face à New York, s’affirmer comme une capitale de tous les genres de culture, et pas seulement le siège du divertissement de masse ; enfin, tenter d’apparaître aux yeux du monde, par le biais d’une politique culturelle ambitieuse, comme une ville mondiale (global city). Présentant comment PST s’inscrit dans le cadre plus large du renouvellement urbain et culturel connu par le Downtown (centre-ville) de Los Angeles, l’auteur permet d’interroger les leviers dont disposent aujourd’hui les acteurs privés et publics pour promouvoir une métropole à l’international et démontre que la culture, à Los Angeles comme ailleurs, est appelée à jouer un rôle central dans une telle entreprise géopolitique.


Par Marion Lemoine, avec le concours de Lucie Rondeau du Noyer

« There will be art. ». De septembre 2017 à janvier 2018, le slogan de Pacific Standard Time : LA/LA a résonné partout dans Los Angeles : sur les banderoles rouges suspendues aux lampadaires de la ville, sur les pin’s multicolores arborés sur les sacs à main, sur le programme mis à disposition dans les lieux culturels de la ville et sur l’affiche monumentale à l’entrée du majestueux Getty Museum, institution à l’initiative de l’événement. Et de l’art, il y en eut au sein des 70 institutions culturelles partenaires pour cette seconde édition de la collaboration inédite que constitue Pacific Standard Time, célébrant cette année l’art latino-américain à Los Angeles.

PST : l’ambition de faire Los Angeles un haut lieu de l’art américain et mondial

Ce gigantesque effort commun a permis à la communauté culturelle de Los Angeles d’affirmer haut et fort sa cohésion et sa puissance artistiques dans les arts visuels comme performatifs, ainsi que sa diversité, refusant d’être limitée au cinéma et à la musique pour lesquels elle est pourtant si célèbre. PST est une magistrale façon de rappeler que de l’art, il en existe bien à Los Angeles sous toutes ses formes, et que la ville ne cesse de voir naître de nouveaux musées, notamment dans son nouveau hub culturel de Downtown.

Longtemps dénigrée sur le plan culturel au profit de la côte Est, la cité des Anges s’affirme toujours plus, grâce à tous les acteurs de sa vie culturelle, comme la métropole artistique de la côte Ouest. Elle remet ainsi en cause le monopole de sa rivale New York dont le statut de rôle de capitale culturelle des Etats-Unis a été jusqu’à récemment peu contesté.

Los Angeles remet en cause le monopole de sa rivale New York dont le statut de rôle de capitale culturelle des États-Unis a été jusqu’à récemment peu contesté.

La première édition de Pacific Standard Time eut lieu en 2011 grâce au Getty Trust, à la fois l’institution artistique la plus riche du monde et une alliance de deux musées, d’un centre de recherche et d’un fonds de dotation. En effet, le projet Pacific Standard Time naquit en 2002 lorsque le Getty Research Institute, une des branches de la constellation Getty, lança un projet de recherche et de conservation des archives de la scène artistique du Los Angeles de l’après-guerre. Au fil de ces recherches, l’ambition de mettre en valeur l’histoire artistique de la ville se développa et la Getty Foundation mit en place partenariats et financements pour lancer un grand programme d’expositions autour de ce thème. Elle versa en tout 11,1 millions de dollars pour subventionner les différents projets, une somme impressionnante quand on sait que le coût moyen d’une exposition au Louvre ne dépasse pas les 2 millions de dollars.

Le Getty Center, siège du puissant Getty Trust et centre d’impulsion du projet Pacific Standard Time

Grâce à la Fondation Getty et aux divers sponsors de l’événement, Pacific Standard Time : Art in LA, 1945-1980 donna lieu à plus de 40 publications sur l’histoire artistique de la ville, 68 expositions et plusieurs dizaines d’événements qui se tinrent d’octobre 2011 à avril 2012 dans plus de 60 institutions partenaires, à Los Angeles et dans des villes voisines de Californie du Sud. Ce projet colossal fut l’occasion pour Los Angeles d’affirmer à la fois la richesse de sa scène artistique dans la seconde moitié du XXe siècle et son dynamisme culturel actuel. PST donna en effet lieu à plusieurs créations inédites et contemporaines, notamment avec un festival de performances en janvier 2012. Plus largement, il démontra la puissance et l’unité de la constellation des institutions culturelles angelenas. C’est ainsi que dans un article du New York Times de novembre 2011 consacré à sur PST et intitulé « A new pin on the art map », Roberta Smith témoigne d’une prise de conscience de la richesse de cette période de l’histoire de l’art à LA, jusqu’à présent occultée au profit du rayonnement culturel de New York. La critique d’art conclut qu’avec ses musées, ses galeries, ses générations d’artistes de talent à exposer, Los Angeles est véritablement la deuxième capitale de l’art aux Etats-Unis :

« [PST] divise clairement notre connaissance de l’art de l’après-guerre – pas simplement californien mais américain – en deux périodes : avant et après Pacific Standard Time. Avant, on savait beaucoup de choses, et ce beaucoup avait tendance à grandement favoriser New York. Quelques artistes de Los Angeles étaient très visibles et unanimement reconnus, à savoir Edy Ruscha et d’autres habitués de la Ferus Gallery, le lieu super-cool de la scène artistique de Los Angeles dans les années soixante, plus Bruce Nauman et Chris Burden, mais c’était à peu près tout. Après, on sait beaucoup plus de choses, et la balance est bien plus équilibrée. L’un des nombreux messages livré par cette profusion de ce qui représentera au bout du compte presque 70 expositions de musées est que New York n’a pas agi seule dans l’ère de l’après-guerre. Et ces fabuleux Ferus boys non plus. »

En effet, avec son programme extrêmement varié, PST a permis d’exposer des centaines d’artistes moins connus, en donnant à voir leurs peintures, sculptures, performances, photographies, fresques murales… PST a également rendu possible l’exploration du lien entre les mouvements d’art à Los Angeles et les différentes populations de la mégapole, avec des expositions sur l’art féministe, l’art afro-américain, et pas moins de cinq expositions très remarquées sur les artistes mexico-américains. Elles privilégiaient notamment le mouvement chicano, par lequel des artistes angelenos d’origine mexicaine affirmèrent dans les années 60 et 70 leur identité de communauté en réinvestissant la ville à travers des fresques murales, photographies, installations, sculptures, dessins…

Après une petite édition architecturale de PST en 2013, avec 11 expositions autour de l’architecture de la ville, le Getty Trust a choisi d’approfondir certaines des pistes dessinées par sa première édition en lançant un autre projet d’une ampleur encore plus grande, auquel la fondation consacrera en tout  plus de 16 millions de dollars.

À rebours de l’Amérique trumpienne, une célébration transfrontalière

Cette année, donc, pour ce troisième événement PST, c’étaient l’art latino et latino-américain et son lien avec l’histoire culturelle de la ville qui étaient à l’honneur, avec un nom qui montre toute la force de ce lien en jouant sur les acronymes : PST : LA/LA.

Cette celebration beyond borders a voulu abolir pour quelques mois une frontière qui a été au cœur de tous les débats de l’élection présidentielle américaine. Le thème de PST : LA/LA avait certes été annoncé par James Cuno, l’actuel président du Getty Trust, dès février 2013, afin d’explorer les racines artistiques de Los Angeles, en tenant compte de sa proximité géographique, culturelle et ethnique avec les pays d’Amérique latine. Mais avec l’élection de Donald Trump et ses velléités de construction d’un mur entre les États-Unis et le Mexique, le geste du Getty et la mobilisation autour de ce thème de toute la région, qui avait massivement voté pour la candidate démocrate en 2016, trouve nécessairement des échos politiques, en particulier dans une ville qui a reconduit en mars 2017 son maire démocrate et mexicano-américain Eric Garcetti avec plus de 80% des suffrages exprimés.

PST, « celebration beyond borders » a voulu abolir pour quelques mois une frontière qui a été au cœur de tous les débats de l’élection présidentielle américaine.

Pendant cinq mois, les racines latinos de la ville ont partout été affirmées et célébrées, ainsi que la richesse et la diversité de la vie artistique des différents pays d’Amérique du Sud et son influence sur l’art angeleno. Plus profondément, l’événement se veut un tournant de l’histoire de l’art :  en exposant plus de 1100 artistes de 45 pays, il s’agit pour les promoteurs de la manifestation de donner toute leur place à des artistes et des mouvements trop souvent oubliés par le canon et de montrer l’intensité des échanges culturels dans la région et la nécessité de penser au-delà des frontières pour comprendre toute la richesse de l’art latino-américain et des influences reçues par les artistes à Los Angeles.

Si PST a bel et bien traversé les frontières, géographiques, mais aussi artistiques et temporelles, c’est en présentant un programme d’une impressionnante diversité et des regards croisés. Le seul Getty Museum présentait à la fois des trésors aztèques, incas et mayas dans une exposition consacrée aux « Golden Kingdoms » pré-coloniaux, une exposition sur l’art concret en Argentine et au Brésil, une sur l’évolution des métropoles d’Amérique latine entre 1830 et 1930, et une sur l’histoire de la photographie en Argentine de 1830 à 2010. Une extraordinaire exposition du Hammer, « Radical Women : Latin American Art, 1960-1985 » illustrait le travail de 100 femmes artistes à propos de l’émancipation du corps féminin, une exposition du LACMA s’interrogeait sur les échanges autour du design entre la Californie et le Mexique au XXe siècle, La Plaza de Cultura y Artes présentait les fresques murales de l’art chicano, le MOCA une rétrospective du travail de la brésilienne Anna Maria Maiolino, le MAK une exposition sur la représentation de l’Amérique latine dans Disney et de Disney dans l’art latino-américain, One Gallery les réseaux d’artistes queer et chicanos des années 60 à 90 à Los Angeles… Un vaste bric-à-brac de thèmes et de recherches passionnantes, un ensemble de regards sur ce thème, sur des artistes particuliers ou des mouvances, et sur l’expression latino-américaine à Los Angeles ou ailleurs selon tous ses formats.

Le bilan de PST : LA/LA n’a pas encore été dressé par le Getty, mais il sera sans nul doute tout aussi positif, si ce n’est plus que celui de la première édition de PST. Celle de 2011 avait en effet attiré 1,8 millions de spectateurs, angelenos, américains ou étrangers dans les musées partenaires, dont 44% seraient apparemment venus avant tout pour PST. Cet afflux de visiteurs et la mise en place des expositions avait eu des retombées économiques pour la ville estimées à 280 millions de dollars et créé 2 490 emplois. PST : LA/LA a eu au moins autant de résonance à l’échelle de la ville et du pays, et en a plus encore à l’internationale : tout d’abord parce que le projet a impliqué des collaborations fortes avec des artistes et institutions culturelles des pays concernés, et parce que plusieurs des expositions de PST seront présentées dans d’autres villes et d’autres pays.

Par rapport à 2011, une des particularités notables de l’édition de 2017 était la concentration d’expositions à Downtown, et dans les quartiers de l’Est, c’est-à-dire dans la ville même de Los Angeles. Là où en 2011, seuls 6 lieux à Downtown participaient à PST, il y en a 19 en 2017, ce dans le quartier le plus resserré de la ville, et c’est là qu’eut lieu la fête publique d’ouverture de PST. Cet investissement d’un quartier central par la Getty Foundation est d’autant plus marquant que cette institution s’est longtemps développée loin du coeur de la ville.

La Getty Villa, réplique d’une villa romaine dans le quartier périphérique de Pacific Palisades

Dans un article d’ethnographie culturelle consacré en 1990 à la fondation qui l’avait accueilli en tant que chercheur pensionnaire l’année précédente1, l’anthropologue George E. Marcus rappelle en effet que l’empire culturel Getty a d’abord pris pied dans le quartier excentré de Pacific Palisades. Le premier Getty Museum était d’ailleurs installé dans une copie conforme de la villa des Papyrus à Herculanum, preuve que l’Europe plus que l’Amérique latine constituait à l’époque l’horizon culturel de la fondation. Spécialiste des élites, Marcus analysait en outre le choix de la colline de Brentwood, deuxième lieu d’implantation du Getty Trust, comme révélateur de la tendance de la bourgeoisie angelena à vivre loin des regards des habitants d’un centre-ville appauvri et déconsidéré. L’arrivée, même temporaire, du Getty Trust à Downtown illustre donc à quel point ce quartier s’est transformé au cours des vingt dernières années.

L’investissement, même temporaire, du centre-ville par le Getty Trust illustre à quel point Downtown s’est transformé au cours des vingt dernières années.

Régénération urbaine et renouveau culturel du Downtown LA

Si Downtown, avec ses buildings des années 20 et ses murs de briques fait à présent figure de nouveau hub culturel, le quartier revient en effet de loin. Après avoir connu un développement très important au début du XXe siècle et être devenu une sorte de Wall Street of the West avec son propre Broadway, le long duquel s’alignaient hôtels, cinémas, magasins et clubs, et un système de transport particulièrement développé, Downtown a décliné après la Seconde Guerre mondiale et la construction d’autoroutes à Los Angeles. Ces dernières poussant les populations angelenas à aller vivre puis à travailler dans d’autres quartiers de la ville, Downtown devint peu à peu désaffecté et miséreux, et ce jusqu’en 1999 et l’Adaptive Reuse Ordinance. Ce décret a beaucoup assoupli les réglementations pesant sur les développements immobiliers dans le quartier et a permis aux promoteurs qui prirent en main la « renaissance » de Downtown de convertir des structures historiques en bâtiments d’habitation aux lofts spacieux et au loyer plus attrayant que dans le reste du centre de LA. Ils furent aussi autorisés à réinvestir des bâtiments comme l’Ace Hotel, ancien building d’United Artists construit en 1927, aujourd’hui hôtel et rooftop couru, dont la salle de théâtre historique accueille désormais concerts et conférences.

Certes, la concentration de SDF – ils sont quelques 55 000 dans tout Los Angeles, mais bien peu nombreux dans les quartiers huppés de Santa Monica ou de Beverly Hills – est aujourd’hui encore particulièrement importante à Downtown qui borde le tristement connu Skid Row. Le quartier ne s’en gentrifie cependant pas moins à vue d’œil. Les loyers y ont augmenté de 700% entre 2000 et 2016, et ce quartier, encore désaffecté il y a 20 ans, concentre désormais sur ses quelques rues une multitude de restaurants, bars et rooftops parmi les plus branchés de la ville. Il ne cesse de se développer, notamment à travers la prolifération des musées et des galeries.

Une vidéo faisant la promotion de la richesse culturelle de Downtown. Elle est commanditée et diffusée par le Downtown Center Business Improvement District, alliance de 1700 propriétaires immobiliers dans le quartier

Le caractère resserré de Downtown, piéton et concentré dans une ville par ailleurs tentaculaire, permet à ces musées et galeries de faire partie d’un quartier culturel et de profiter ainsi d’une dynamique locale plutôt que d’être éparpillés. Le site de DTLA (pour Downtown Los Angeles) recense ainsi 74 musées et galeries d’importance répartis sur quelques rues seulement. Ainsi, après l’ouverture du MOCA, le musée d’art contemporain de Los Angeles, en 1983 et le lancement du projet du Walt Disney Concert Hall en 1987 – ce bâtiment si caractéristique du style de Frank Gehry domine Downtown depuis son inauguration en 2003 – de nombreux autres musées et centres culturels y ont ouvert leurs portes depuis le début des années 2000. On y trouve des musées qui célèbrent la diversité ethnique de la ville, et du quartier, qui regroupe Chinatown, El Pueblo et Little Tokyo, avec le Chinese American MuseumLa Plaza de Cultura y Artes et le Japanese American Community & Cultural Center.

The Broad, centre d’art contemporain installé par le philanthrope Eli Broad au coeur de Downtown. Une bannière rappelle la gratuité du lieu, une caractéristique partagée par de nombreux musées de Los Angeles.

DTLA est aussi devenu un grand lieu de l’art contemporain à Los Angeles, avec notamment l’ouverture en 2015 du Broad sur Grand Avenue, entre le Walt Disney Center et le MOCA. Financé par le philanthrope Eli Broad, magnat de l’immobilier et premier Président du board du MOCA, le Broad a accueilli gratuitement, dès son premier mois d’ouverture, plus de 400 000 visiteurs. Certains étaient même prêts à faire plus d’une heure et demi de queue pour visiter le musée ayant coûté plus de 140 millions de dollars. Autre preuve de l’évolution de la ville et de l’attractivité retrouvée de ce quartier du centre, ICA LA, musée anciennement installé à Santa Monica, a déménagé dans un bâtiment du plus beau jaune vif à Downtown et a ouvert ses portes en septembre avec une exposition PST ! Downtown, enfin, a également attiré des galeries avec l’installation notable de Hauser Wirth & Schimmel dans l’Arts District, galerie monumentale qui a presque une allure de musée, non loin d’un bâtiment du MOCA, le Geffen Contemporary at MOCA, qui y était assez isolé depuis son ouverture en 1983. Les théâtres et salles de spectacles se sont également multipliées et la Colburn School of Performing Arts vient d’annoncer qu’elle avait commandé à Frank Gehry de nouveaux bâtiments pour construire une immense extension à son campus.

Philanthropes, artistes et promoteurs, acteurs de l’attractivité de la ville

Au côté des philanthropes établis car ayant déjà fait fortune, il faut souligner l’action déterminante de deux autres catégories d’acteurs dans la renaissance culturelle du centre de LA : les artistes et les promoteurs immobiliers toujours en activité.

En 2014, le magazine GQ avait marqué les esprits en qualifiant Downtown d’America’s next great city, lui prédisant même de devenir the cool capital of America. Depuis, Downtown continue d’évoluer dans ce sens et de vibrer d’une énergie toute particulière en se faisant le porte-étendard de l’identité artistique de la ville. Dans la continuité de l’histoire urbaine et culturelle de Los Angeles, ce Downtown débordant d’art est largement financé par l’œuvre philanthropique de riches angelenos, magnats du pétrole, de l’entertainment ou de l’immobilier. Sur les 274 millions de dollars qu’a coûtés la construction du Walt Disney Center, 164 viennent de donations privées, dont 50 de la veuve de Walt. David Geffen, cofondateur d’Asylum Records, Geffen Records et DreamWorks avait donné 5 millions à l’espace du MOCA situé dans l’Arts District en 1996. Cette antenne avait dès lors été renommée The Geffen Contemporary at MOCA. Il continue son oeuvre de philanthropie culturelle dans et hors Downtown depuis lors et a notamment promis au LACMA (Los Angeles County Museum of Art) 150 millions de dollars sur les 650 nécessaires pour financer de nouveaux bâtiments. Enfin, l’un des nouveaux venus dans l’est de LA, tout près de Downtown, est la Fondation Marciano : les frères fondateurs de Guess ont racheté un ancien temple franc-maçon de Koreatown pour 8 millions, et en ont fait un musée où les Angelenos peuvent venir admirer gratuitement leur collection privée.

Au côté des philanthropes établis car ayant déjà fait fortune, il faut souligner l’action déterminante de deux autres catégories d’acteurs dans la renaissance culturelle du centre de LA : les artistes et les promoteurs immobiliers toujours en activité (par opposition aux magnats agissant par le biais de fondations ne cherchant plus le profit).

Si l’argent investi dans l’art permet de la doter d’infrastructures culturelles et est un très grand facteur de développement de la vie artistique de Los Angeles, il ne faut en effet pas oublier que cette vie artistique est avant tout faite d’artistes. Comme le rappelle, dans un article du New York Times de mars 2016, Ann Philbin, directrice du Hammer, un des plus anciens musées de la ville qui fut financé par les dons d’un géant du pétrole :

« [C]e qui rend une ville excitante en matière de culture n’est pas le nombre de collectionneurs, galeries ou institutions qui s’y trouvent (…) C’est le nombre d’artistes qui y travaillent. Les artistes créent, et dynamisent une scène artistique. C’est ce qui est arrivé dans cette ville au cours des 15 dernières années. »

Les artistes sont en effet de plus en plus nombreux à Los Angeles, qu’ils soient formés dans l’une des nombreuses écoles d’art de la ville (les départements d’art d’UCLA et USC sont ainsi très prestigieux), ou qu’ils viennent s’installer à Los Angeles depuis la côte Est ou d’ailleurs, attirés par les lofts de Downtown, et le dynamisme de la ville et plus particulièrement de son centre. Cette régénération urbaine et culturelle de Downtown qui consolide sa communauté artistique est en fait largement imputable à des promoteurs immobiliers en exercice.

Tom Gilmore, promoteur immobilier et figure de la « renaissance » urbaine et culturelle de Downtown Los Angeles

Parmi eux, Tom Gilmore fut certainement un des initiateurs et le plus grand responsable de la métamorphose de Downtown. Dès 2000, il transforma de nombreux buildings qui abritaient auparavant des banques ou des bureaux en immeubles d’habitation, et développa une vision du centre urbain dynamique que pouvait être Downtown sur le plan culturel. Ainsi, il a réhabilité l’ancienne cathédrale Saint Vibiana, fortement dégradée en 1994 par le séisme de Northridge, en en faisant une salle de réception. Il a également racheté deux bâtiments historiques, le Hellman Building et l’ancienne Farmers and Merchants National Bank dans lesquels le Main Museum est en train de prendre forme. C’est en plein coeur de Downtown que cette institution a ouvert en version bêta depuis octobre 2016. Le propos de ce gigantesque complexe de 9000 mètres carrés d’espaces intérieurs et en plein air, est précisément d’offrir un lieu d’exposition, de résidence et de création à la communauté artistique de Los Angeles, voire même plus précisément à celle installée à DTLA.

C’est donc en grande partie à la vision portée par Tom Gilmore que Downtown doit sa renaissance. Les autorités municipales ont d’ailleurs bien reconnu son rôle et ont largement encouragé l’investissement de l’homme d’affaires dans la gestion de la ville : Gilmore est ainsi ancien membre du LA Homeless Services Authority, membre du comité exécutif du Los Angeles Tourism and Convention Bureau et du Board de la Los Angeles Parks Foundation. Il a en outre été nommé en 2016 par le maire à la tête de l’association Sister Cities of Los Angeles. En tant que président de SCOLA, Gilmore est chargé de dynamiser les jumelages de LA, notamment avec Bordeaux : c’est ainsi que l’artiste Nicolas Milhé recréera bientôt à Downtown sa célèbre œuvre en néon Res Publica créée à Bordeaux en 2009. Plus globalement, à défaut de les initier, les autorités locales de Los Angeles sont désireuses d’appuyer et d’accompagner les initiatives privées qui font rayonner Los Angeles sur la scène culturelle mondiale. A titre d’exemple, c’est le Los Angeles County qui a fourni les 110 millions de dollars nécessaires à la construction du parking souterrain du Walt Disney Center.

Los Angeles, laboratoire d’une nouvelle diplomatie culturelle ?

L’alliance entre autorités angelines et promoteurs immobiliers a l’intérêt de mettre en œuvre plusieurs des tendances actuellement étudiées par les spécialistes de la diplomatie et de la gouvernance culturelles et de recouper en partie les discours de ceux qui se présentent comme experts en matière de soft power.

L’exemple de Los Angeles montre d’abord comment l’échelle des grandes villes s’est progressivement révélée comme un niveau adapté pour relever des défis globaux, à une époque où les États-nations apparaissent de plus en plus dysfonctionnels et incapables de s’y confronter. Cette mutation de la gouvernance appelée des voeux  du politiste Benjamin Barber dans son ouvrage If Mayors Ruled the World en 2013 et défendue dans certains rapports d’organisations internationales2 a trouvé une forme de concrétisation depuis le début du mandat Trump. Par exemple, alors que la nouvelle administration fédérale s’est désengagée du champ environnemental, les initiatives en matière de mitigation climatique sont actuellement portées aux États-Unis par les maires des métropoles, au premier rang desquels on retrouve Eric Garcetti. Sur le plan culturel, quoique le financement des institutions culturelles soit aux États-Unis assez peu dépendant des fonds fédéraux et donc des orientations de Donald Trump, le choix de Garcetti de soutenir et de s’associer aux acteurs de PST: LA/LA apparaît évidemment comme un moyen de se présenter comme opposant et recours face aux dérives de l’administration fédérale.

L’offensive culturelle angeline pourrait également s’interpréter comme une volonté d’inscrire Los Angeles sur la liste des global cities. En effet, en dépit de la puissance et de la renommée de la ville californienne, un survol de la littérature scientifique et grise qui fait usage de ce concept proposé par la sociologue Saskia Sassen en 1994 permet de constater que Los Angeles n’est pas généralement perçue comme l’une de ces « villes mondiales », sans doute parce qu’elle n’est pas aussi gigantesque que New York, Londres ou Tokyo, pas aussi émergente qu’Istanbul ou Shanghai, pas aussi durable que Copenhague ou Amsterdam.

Une publication caractéristique de la tendance à lier multiplication des musées et développement de la réputation et de l’influence des grandes villes

Une potentielle solution à ce relatif manque de reconnaissance serait l’investissement dans le domaine culturel. C’est en tout cas la voie défendue dans le rapport Soft Power 30 publié par le cabinet de communications Portland et le centre de diplomatie publique de l’Université de Californie du Sud, précisément installée à Los Angeles. Spécialiste du développement muséal et co-auteure de Cities, Museums and Soft Power, la Canadienne Gail Lord défend d’ailleurs l’idée que l’influence (soft power) des musées à tous les niveaux, du local à l’international, sera d’autant plus forte que ceux-ci paraîtront portés par des acteurs non étatiques et ne recherchant pas le profit, ce qui s’applique tout à fait au cas de Los Angeles.

Sans les étayer par aucune étude, la promotrice de musées expose les avantages qu’une municipalité peut retirer aujourd’hui, dans le cadre de la compétitions entre grandes villes mondialisées, de la multiplication de musées : « stimuler l’économie du savoir, attirer des talents en ville, créer des emplois, rehausser le statut touristique de la ville, valoriser l’immobilier alentour et renforcer la fierté des citoyens » 3. Que l’on juge ou non ces perspectives de développement exagérées, il est certain qu’un tel discours ne peut que renforcer la volonté des acteurs, en particulier privés, de Los Angeles à investir dans le développement culturel de leur ville.

Los Angeles, qui n’était qu’un petit village il y a encore 150 ans, est aujourd’hui une des plus grandes métropoles économiques du monde. Cependant, son image de ville centrée autour de l’entertainment, et souvent réduite dans l’imaginaire collectif à Hollywood et aux surfeurs, occulte parfois l’extraordinaire diversité économique de la ville qui vit également de l’industrie pharmaceutique, de l’aérospatial, de la mode, de l’industrie des biens de consommations comme celle des médias et, plus récemment, de la « tech ». Une « Silicon Beach » se développe autour du quartier de Venice, où se trouve notamment le siège de SnapChat, qui entend peut-être rivaliser un jour avec la Silicon Valley. La ville et ceux qui font son activité et son économie ont conscience de sa richesse et de son attractivité et entendent la faire rayonner autant qu’elle le mérite, et affirmer sa capacité à se réinventer, sur le plan économique comme sur le plan culturel. Le nouveau dynamisme artistique est le signe chez les Angelenos de la capacité, peut-être, et de l’ambition, sûrement, de rivaliser avec New York même. En tout cas, la promesse sera tenue and there will be art

 

  1. George E. Marcus, « The Production of European High Culture in Los Angeles: The J.Paul Getty Trust as Artificial Curiosity », Cultural Anthropology, Vol. 5, No. 3 (août 1990), p. 314-330
  2. Par exemple, dans son rapport de janvier 2016 “Trends in Education 2016”, l’OCDE a ainsi rappelé que le niveau métropolitain est pour un nombre croissant d’observateurs « the most relevant level of governance, small enough to react swiftly and responsively to issues and large enough to hold economic and political power » (p. 66).
  3. Gail Lord, « The Soft Power of Museums » in Portland et USC Center on Public DiplomacyThe Soft Power 30, 2017, p. 101