Trump-Merkel : I love you, ich auch nicht

* Je t’aime, moi non plus

Par Arnaud Muller

Le premier allié historique des États-Unis d’Amérique en Europe se retrouve, bien malgré lui, leader du monde libre face à un monde anglo-saxon en repli. À moins que la France de Macron ne lui ravisse la place. Retour sur un an de relations cocasses entre les États-Unis et la République fédérale d’Allemagne.


La RFA, alliée fidèle des États-Unis au cœur de l’Europe, face à l’adversaire soviétique. Dès l’entrée en force de la loi fondamentale en 1949, la Grundgesetz, la nouvelle structure constitutionnelle régissant les zones administrées par les alliés occidentaux fait figure de modèle : protection des droits fondamentaux et place centrale accordée à la dignité humaine, mais surtout organisation décentralisée de l’État et grande autonomie locale, sur le modèle fédéral de l’allié d’outre-Atlantique. Les liens économiques, militaires et stratégiques qui lient les deux républiques se poursuivent au-delà des accords 4+2 qui mettent fin à l’administration alliée du territoire allemand, la RFA réunifiée restant un membre incontournable de l’OTAN et un partenaire économique central au sein de l’UE. Mais les relations entre les deux nations n’ont pas toujours été au beau fixe, et la nouvelle administration américaine vient exacerber les divergences préexistantes, les dévoilant au grand jour.

Confiance trahie

Les divergences stratégiques entre la RFA et les États-Unis ne sont pas récentes, elles traduisent la fin d’un monde bipolaire et l’autonomisation de la pensée européenne. Cette nouvelle donne se manifesta en particulier par le refus de l’Allemagne de participer à l’opération Iraqi Freedom en 2003 qui eut pour résultat le renversement du pouvoir Baathiste de Saddam Hussein. La RFA, bien que membre de l’OTAN et alliée inconditionnelle des Américains, préféra se tourner vers son partenaire géographiquement et économiquement plus proche, la France, qui se substituera au fil des années et du développement de la conscience européenne au puissant allié historique. Les alliances transatlantiques cèdent la place à une conception européenne de la stratégie, au-delà du marché intérieur et des piliers de Maastricht.

Le rôle de Merkel, bien qu’interprété par les médias américains comme salvateur pour l’Occident, est en réalité celui d’un géant aux pieds d’argile

Mais, bien que les divergences stratégiques soient apparues dès les début des années 2000, la coopération en matière de renseignement faisait l’objet d’une parfaite confiance entre les deux gouvernements… confiance gravement malmenée par l’affaire de la NSA. Tentant initialement de minimiser l’affaire en niant l’implication de données de citoyens allemands, la chancelière Merkel essaya dans un premier temps de préserver les liens germano-américains. Elle est à cette occasion moquée pour avoir qualifié Internet de Neuland,  c’est-à-dire de « territoire inexploré ». La visite de Barack Obama à Berlin en 2013 cristallisa toutes les tensions et fit l’objet de nombreuses manifestations, mais c’est la révélation par Wikileaks de l’espionnage direct présumé du téléphone de la Chancellerie qui marqua définitivement la perte de confiance du gouvernement allemand dans l’administration américaine, et le fit se tourner dorénavant de plus en plus vers l’Europe pour les questions de sécurité et de renseignement.

Le schisme

La fin de l’ère Obama ne donne pas lieu à de nouvelles bourrasques diplomatiques. Entre l’Allemagne et les États-Unis, c’est business as usual. Soutien logistique aux opérations de l’OTAN notamment en Syrie, participation au consensus diplomatique occidental sur la réponse à apporter au Printemps Arabe, la RFA persiste dans son rôle de bon élève européen de son mentor américain. Mais l’avènement de l’ère Trump et l’ébranlement consécutif de la donne diplomatique mit le gouvernement allemand au pied du mur en le forçant à répondre une fois pour toute à la question qui brûlait les lèvres de l’Europe : que fera l’Allemagne le jour où elle ne pourra plus compter sur les États-Unis comme allié et comme modèle ?

Angela Merkel, à la fête de la bière

La fin du soutien américain inconditionnel et univoque ne fait l’objet d’aucun doute et travaille l’esprit des diplomates allemands dès la victoire du candidat républicain à la présidentielle américaine, qui marque l’avènement d’un nouveau paradigme : America First. Mais ce n’est pas pour autant que le gouvernement allemand se cantonne à Germany second : la nouvelle doctrine diplomatique d’Angela Merkel se profile d’une façon inattendue entre deux pintes de bière pendant sa campagne sur les terres de la CSU à Munich en mars dernier. Son « discours de la tente à bière » résonna dans le monde diplomatique comme le fit jadis la critique de l’administration Bush à Goslar en 2003 par le chancelier Schröder :

« Les temps où nous pouvions compter entièrement sur les autres sont révolus […] Nous autres Européens, nous devons vraiment prendre notre destin dans nos propres mains »

La chancelière fait écho à sa stupéfiante entrevue avec le président américain, durant laquelle ce dernier a plaisanté sur l’écoute présumée du téléphone de la chancelière et a ignoré sa demande de lui serrer la main.

L’évolution des relations avec l’allié américain s’impose comme thème de campagne dans les élections fédérales de septembre, ce qui rend la tâche de Merkel plus complexe encore. Son adversaire aux élections, le social-démocrate Martin Schulz, affirme lui que « la meilleure réponse à Donald Trump est une Europe plus unie ». Mais c’est la question de la défense et de l’OTAN qui s’invite dans la campagne de la manière la plus fracassante, Trump ayant reproché aux membres européens de l’OTAN de ne pas contribuer assez à son budget et de trop se reposer sur le parapluie américain. Le discours du président américain au sommet de l’OTAN à Bruxelles en mai dernier dérange, car il met les dirigeants européens face au dilemme du financement militaire européen. Les États-Unis contribuent, il est vrai, de manière disproportionnée au budget de l’OTAN, mais l’opinion populaire en Europe n’est pas non plus favorable à une augmentation du budget de la défense, d’autant plus que le gouvernement allemand se trouve déjà gêné par l’impopularité de la vente d’armes à l’étranger.

Que fera l’Allemagne le jour où elle ne pourra plus compter sur les États-Unis comme allié et comme modèle ?

 

Donald Trump déplore le déficit commercial avec l’Allemagne

L’économie reste cependant le nerf de la guerre politique en Occident, et l’objet de la discorde des campagnes électorales de ces deux dernières années, jalonnant les campagnes du Brexit, de l’élection présidentielle française entre autres. Et ici aussi, les reproches du président américain se sont fait entendre sur Twitter, surtout au sujet de l’insolente santé de la balance commerciale allemande, due à la vitalité de son industrie de précision et à ses exportations automobiles.  

Effacement et convergence

Le Washington Post arbore sa nouvelle devise et attaque la présidence Trump

Bien que le revirement de la diplomatie américaine ait été annoncé dès les prémices de la campagne présidentielle, la presse s’interrogea sur la vacance du poste de leader du monde libre, hérité du vocabulaire de la Guerre Froide. Le Washington Post, ayant déjà instauré la devise Democracy Dies in Darkness à la suite de l’élection, persiste dans son opposition à Trump en couronnant Merkel comme chef de l’Occident dans une tribune incendiaire. Il appartient donc à l’Allemagne de défendre les valeurs de liberté et d’humanisme, que les médias américains accusent Trump de malmener, mais la chancelière ne se prononce pas sur sa nouvelle fonction, acquise bien malgré elle. Le terme de leader du monde libre, bien que cher à la doctrine diplomatique américaine, reste problématique pour les Européens, car il sous-entend une sorte de ligne de succession presque monarchique et implicite au souverain américain. L’allié traditionnel des USA en Europe, le Royaume-Uni est lui exclu car le Brexit l’a mis hors-jeu. La prochaine prétendante sur le liste est donc naturellement l’Allemagne, à moins que la France ne lui ravisse le titre.

Trump se retire de l’Accord de la COP21, Macron répond le soir-même en anglais

Et pour cause : l’embourbement post-électoral et l’échec de la formation d’une coalition entre les conservateurs, les verts et les libéraux rendent difficile la défense d’une ligne diplomatique claire, car les intérêts allemands ne sont pas clairement définis. Le calendrier électoral a joué en défaveur de nos voisins, d’autant plus que la France est sortie en mai d’un cycle électoral haletant en choisissant Emmanuel Macron. Il s’agit peut-être là de la force de la constitution de la Ve république : contrairement à l’Allemagne, le système politique français favorise un pouvoir présidentiel fort et son mode de scrutin permet d’éviter des coalitions chaotiques.

La France aurait tort de se réjouir de l’embourbement temporaire de son voisin sur la scène diplomatique mondiale.

La transition de pouvoir au quai d’Orsay s’est faite sans encombre, puisque la diplomatie française a été reprise par le ministre de la défense du gouvernement précédent, Jean-Yves Le Drian. Emmanuel Macron s’est ainsi empressé de cultiver l’antagonisme avec son homologue américain, de la poignée de main ferme à Donald Trump au pastiche de son slogan Make our planet great again en passant par la tenue d’un anti-sommet du climat à Paris. Le renouveau de la diplomatie française s’installe aussi dans le vide laissé par l’absence de gouvernement élu en Allemagne, l’Office extérieur allemand étant forcé de se cantonner à expédier les affaires courantes entre les tensions avec la Turquie, qui détient toujours des journalistes allemands dans ses geôles, la crise migratoire et les sanctions contre la Pologne.

Le rôle de Merkel, bien qu’interprété par les médias américains comme salvateur pour l’Occident, est en réalité celui d’un géant aux pieds d’argile, ou plutôt d’un canard boiteux (Lame Duck), pour reprendre la terminologie américaine. Les raisons en sont un système politique favorisant le consensus, les coalitions et le statu quo, une chancelière très réticente à prendre des décisions fermes sur le plan diplomatique et une certaine dose de malchance dans le calendrier électoral. La place d’allié privilégié des USA suscite beaucoup de convoitises, mais la France aurait tort de se réjouir de l’embourbement temporaire de son voisin sur la scène diplomatique mondiale. Car c’est le projet européen d’Emmanuel Macron qui s’embourbe avec lui. Initialement menacée par l’opposition de la FDP de Christian Lindner, partenaire potentiel de coalition, l’Europe projetée par Macron obtiendrait peut-être un sursis avec la possible poursuite de la grande coalition pour la troisième fois depuis l’arrivée au pouvoir de Merkel. Une grande coalition en gestation qui, bien qu’elle ne soit pas encore née, suscite déjà la désapprobation des Allemands. Mais une nouvelle ligne claire est nécessaire pour faire avancer le projet européen, maintenant que les relations avec les États-Unis se sont détériorées. Le désamour entre Trump et Merkel renforcera l’Europe, ou exacerbera ses tensions centrifuges