Front Régional / Front National

La contradiction au coeur du néonationalisme européen, dans la mutation de la stratégie politique de la Ligue du Nord de Matteo Salvini

Par David Allegranti

 

« La Ligue dans laquelle j’ai milité pendant 20 ans avait comme symbole Bobby Sands, pas Marine Le Pen. Il est évident que cette Ligue, celle d’aujourd’hui, est et sera autre chose. » Marco Desiderati, maire dans son deuxième mandat de la commune de Lesmo en Lombardie et ex-député dans la précédente législature, n’est plus inscrit à la Ligue du Nord depuis quelques années.

Il a assisté à un changement profond dans le mouvement fondé par Umberto Bossi et conduit aujourd’hui par Matteo Salvini. Cette Ligue, et cela ne date pas d’aujourd’hui, ce n’est plus sa Ligue ; en Europe, elle noue une alliance anti-élite avec le Front national (FN) et elle a trouvé en Italie une entente avec “les fascistes du troisième millénaire” de Casa Pound ; la voilà ensuite qui dévie de sa vocation pour s’orienter à l’échelle nationale en élargissant le parti jusqu’au Mezzogiorno. Les 28 et 29 janvier prochains (ndt : 2016), la cheffe du FN sera à Milan avec Salvini, pour une initiative électorale qui ouvre l’année politique 2016 de la Ligue, riche de rendez-vous : des élections administratives au référendum sur la Lombardie en mai, jusqu’à la consultation d’automne sur la réforme constitutionnelle.

La Ligue dans laquelle j’ai milité pendant 20 ans avait comme symbole Bobby Sands, pas Marine Le Pen. Il est évident que cette Ligue, celle d’aujourd’hui, est et sera autre chose.

L’année 2016 a éclairé l’identité de la nouvelle Ligue. « Matteo Salvini a réalisé un miracle, raconte Desiderati à Pagina99, il a pris une Ligue qui faisait 3% et l’a amené, et pas seulement dans les sondages, à des scores impressionnants. Pour ce faire, toutefois, il lui a fait changer de peau, elle s’est transformée en autre chose. Faire mieux que Bossi, qui avait réalisé un chef-d’œuvre, sur le terrain de l’autonomie et du fédéralisme, était difficile. Aujourd’hui, le discours est le suivant : “Ou l’Italie se sauve ensemble, ou elle ne se sauve pas du tout.” Bossi n’aurait jamais dit cela.» Dans le Carroccio (ndt : chariot médiéval, l’un des symboles de la Ligue par lequel on désigne le parti), depuis que Salvini y est devenu secrétaire, ce changement se reflète sur la transformation d’un mouvement ethno-régionaliste en un parti national, capable de prendre des voix dans toute l’Italie. Au Mezzogiorno est né “Noi con Salvini”, qui s’est présenté aux dernières élections régionales, avec des résultats peu enthousiasmant (2,29% dans les Pouilles).

La question de l’identité reste à résoudre. À l’article 1 du Statut, amendé en juin 2015, il est toujours dit que la finalité de la Ligue est « l’aboutissement de l’indépendance de la Padanie à travers des méthodes démocratiques et sa reconnaissance internationale comme République fédérale indépendante et souveraine. » Nous sommes loin, pour ainsi dire, du nationalisme, et l’article 1 n’est pas un pur accessoire bureaucratique. « Je doute qu’on puisse l’effacer, déclare Roberto Maroni, gouverneur de la Lombardie, parce que c’est l’aspiration même de tous les leghisti. » Il s’agit de « l’article fondateur et fortement identitaire, et je ne pense pas qu’on puisse l’annuler comme cela. » Massimiliano Fedriga à son tour, chef de section de la Ligue à Montecitorio, se hâte de liquider la question : « Ce n’est pas le problème numéro un : le problème numéro un est la réalisation de politiques concrètes, autrement nous risquons de philosopher mais pas de regarder les vrais problèmes des gens. » déclare-t-il à Pagina99.

C’est ici que naissent les différences avec Marine Le Pen : « Nous avons un esprit autonomiste, même dans le Mezzogiorno, explique Fedriga. Nous ne pensons pas que la réponse à donner soit celle, centraliste, de Renzi. Nous disons que, grâce la capacité de développement dans les territoires, avec ses propres spécificités, c’est tout le pays qui peut repartir. Renzi est en train d’agir dans la direction exactement opposée avec sa réforme constitutionnelle. Avec sa clause de suprématie nationale, on enlève de l’autonomie. » Ainsi, ajoute Giovanni Azzolini, ex-maire de Mogliano Veneto, « dans l’ADN de la Ligue il y a toujours eu les idées de fédéralisme et de territorialité. Et quand Salvini dit aujourd’hui “les Italiens d’abord », la perspective est toujours celle du parti territorial. »

La Ligue serait donc prête pour un tournant national ? À Pontida, en juin dernier, pour la première fois montèrent sur scène le maire de Roccagloriosa, province de Salerne, Nicola Marotta, et une conseillère municipale d’Andria, dans les Pouilles, Stefania Alita. Le peuple de Pontida leur fit un tonnerre d’applaudissement. Mais pour l’instant, prime sur la question de l’autonomie de la Padanie la volonté de geler le débat. À tel point que le congrès, prévu au printemps, pourrait être repoussé à l’automne. Certes, l’indépendance de la Padanie ne peut pas être, en 2016, l’unique raison d’être d’un parti qui veut conquérir le leadership de tout le centre droit. Mais aussi parce que le monde a changé, dit Giovanni Malanchini, “sérénissime maire” de Spirano et responsable national des entreprises locales à la Ligue du Nord. « Il y a des processus de transformation supranationaux, dit-il à Pagina99, qui sont en train de mettre en discussion jusqu’à la possibilité de combattre pour l’indépendantisme. Si les entreprises du Nord font faillite, dîtes-moi pourquoi je devrais me battre ? Il y a vingt ans, personne n’aurait pu prévoir que nous arriverions à cette situation. C’est pour cela qu’au niveau supranational, la première bataille à mener est celle de l’Euro, contre cette Europe, contre ce grand lobby financier. »

La volonté d’indépendance de la Padanie (ndt témoignée par les deux référendums d’octobre 2017) demeure donc, même si elle n’est plus la mère de toutes les batailles. « Des e-mails sont arrivés des quatre coins de la Padanie pour dire de ne pas toucher à l’article 1. C’est notre étoile polaire lorsque nous levons la tête. La grande Padanie est la vision commune des différents peuples qui sont autour du Pô. Gare à nous si nous enlevions cette indication de principe, supérieure à la bataille politique actuelle. À l’intérieur, personne ne l’a remise en doute. » Cela pourrait sembler une diminution vis-à-vis du Mezzogiorno, mais il en va autrement. « Pourquoi devrais-je empêcher aux Siciliens d’avoir leurs prérogatives vis-à-vis de l’État central ? » déclare Malanchini, qui serait heureux si dans les régions du Sud naissait aussi un esprit fièrement autonomiste

La discussion implique aussi les chercheurs en science politique, comme Marco Tarchi, politologue, professeur de science politique à l’Université de Florence. La Ligue est-elle prête pour son tournant national ? « Pour répondre concrètement il faudrait savoir non seulement si le tournant arrivera, mais également comment il sera conçu et actualisé. Pour ce qui est de l’élargissement géographique du public auquel s’adresse la Ligue, il a déjà eu lieu ; l’adéquation de son offre programmatique et symbolique à la nouvelle situation, donc, n’est pas une conséquence obligée, mais il y a divers moyens possibles pour la réaliser. Se référer explicitement à l’Italie sans remarquer à tout le moins l’aspiration à un vrai fédéralisme me parait un passage hasardeux ; si la revendication était plus générique ou plus conditionnée, les risques seraient moindres. »

L’éventuel abandon des racines padanes ne créerait pas un problème identitaire ? « Le danger existe, poursuit Tarchi, mais il est redimensionné du fait qu’aujourd’hui la Ligue attire, dans une bonne partie du territoire national, l’assentiment de cette partie du public qui ne voit pas représentée ses propres préoccupations ou aspirations par les partis concurrents, spécialement par ceux issus de ce qui reste du centre droit. À l’électeur qui a peur des conséquences négatives, pour ne pas dire dévastatrices, de l’immigration, déteste les hommes politiques de métier et est lié à des traditions et des modes de vie érodés par l’esprit du temps, inspiré par un progressisme toujours plus accentué, quelle alternative  reste-t-il ? Certes, ajoute Tarchi, jusqu’à tant que le MS5 (ndt : Movimento 5 Stelle de Beppe Grillo) donnait l’impression de dupliquer tout ce que Grillo faisait et disait, cela pouvait être une sirène attirante, mais à partir du moment où il s’en est démarqué sur certains thèmes cruciaux, le choix pour ceux-là s’annonce simple : la Ligue ou l’abstention. »

Sur la question de l’identité et sur les moyens pour faire coexister l’ancien et le neuf, Matteo Salvini a un problème en commun avec Matteo Renzi, fait observer Fabio Bordignon, doctorant de science politique à l’Université d’Urbino. Le risque est-il de perdre le consensus de l’électorat historique ? « Certainement, le risque est concret, déclare-t-il à Pagina99. En ce sens, les problèmes de l’autre Matteo sont similaires à ceux du secrétaire du PD. Tenir ensemble “l’ancien” et le “neuf”. Attirer des nouveaux segments électoraux, hostiles dans le passé, et en même temps conserver la base des segments originaux. En outre, dépasser la résistance de la vieille classe dirigeante, et d’un parti qui existe encore dans son organisation interne : ce n’est pas par hasard que la Ligue et le PD sont les seuls partis qui maintiennent le cordon ombilical avec le modèle de parti de masse. »

Toutefois, ajoute Bordignon, « si je devais isoler le principal problème de Salvini, dans ce parcours, je regarderais plutôt au Sud qu’au Nord. L’identité nordiste (et anti-méridionnaliste) de la Ligue est encore invétérée dans son image. L’abolition même de la référence à l’autonomie padane, dans le Statut, pour symboliquement importante (et dangereuse sur le plan interne) qu’elle soit, pourrait ne pas être suffisante pour dépasser les méfiances existantes au Sud. Salvini, sur le plan personnel, dans le Mezzogiorno, obtient des consensus semblables à ceux obtenus dans les régions padanes. » C’est pour cette raison, ajoute Bordignon, que Salvini a essayé de « bypasser le cœur de marque à travers le lancement d’une marque personnelle, “Noi con Salvini”, un mouvement parallèle, une Ligue du Sud, née à Rome pour courir dans les régions méridionales. Toutefois, le baptême de ces dernières régions a été décevant. Cacher Alberto da Giussano (ndt : guerrier lombard, figure mythique utilisé par la Ligue du Nord), le Soleil des Alpes, le vert-padan, et toute référence au Nord de manière générale, cela n’a pour l’instant pas été suffisant. Un nouveau pull ne suffit pas. »

La Ligue se trouve donc à un carrefour entre rester un Front Régional ou devenir un Front National. Mais ces deux mouvements sont-ils vraiment similaires ? « La ressemblance existe déjà, selon Tarchi, et elle ne date pas d’hier : au cours de mes recherches, entre 1997 et 1998, j’ai rencontré un fonctionnaire leghiste qui s’occupait des contacts internationaux et je l’ai entendu me dire (avec une demande, alors, de réserve), que Bossi l’avait chargé de sonder discrètement la délégation du Front national au Parlement européen pour voir s’il existait des terrains sur lesquels ils pourraient conduire des initiatives communes. Mais, alors, dominait la peur de se voir accolée plus tard une dose de discrédit en apparaissant liés à la bête noire Jean-Marie Le Pen. » Aujourd’hui toutefois, la situation est très différente, souligne le politologue. « Les deux partis expriment avec force la mentalité populiste et ont des objectifs polémiques coïncidant, de l’immigration à l’UE, en passant par la caste politique. Ce qui les maintient à une certaine distance l’un de l’autre, c’est la conception de l’organisation étatique, que Marine Le Pen et ses collaborateurs conçoivent sur un mode centraliste et jacobin, ce qui est évidemment difficile à faire avaler à la Ligue du Nord. Mais sur le terrain tactique et stratégique, on peut plus accentuer les convergence que les divergences, et il me semble que c’est ce que les deux formations sont déjà en train de faire, par leur union dans le même eurogroupe. » À Milan, dans quelques jours, de nouvelles convergences, de nouvelles parallèles apparaîtrontScreenshot 2017-08-24 23.44.37

 


La version italienne de cet article a été publié sur Pagina99 le 29 janvier 2016.

Matteo Salvini avait ouvert son année 2016 avec Marine Le Pen. Cet infléchissement idéologique est révélateur d’un possible tournant national de la Ligue du Nord. Dans ce papier, David Allegranti nous plonge au cœur d’une crise identitaire à la base du parti localiste et extrémiste de la plaine du Pô. Bien que paru il y a presque deux ans, cet article conserve une grande actualité. En décortiquant finement la tactique d’expansion de la Ligue du Nord, parti indépendantiste italien, menée par Matteo Salvini, il la met en parallèle avec la stratégie de Marine Le Pen à la tête du Front national. En ressortent des similitudes et des différences insurmontables, mais, surtout, une meilleure compréhension de ce qu’est le nouveau nationalisme auquel les Européens doivent faire face.