Nous avons rencontré Donald Jensen

Alors que les marges orientales de l’Europe retenaient leur souffle en scrutant avec attention les manœuvres russes Zapad 2017, nous avons rencontré Donald Jensen. Ancien diplomate américain, expert de la Russie et des questions stratégiques au sein du prestigieux Center for European Policy Analysis (CEPA) à Washington, Donald Jensen a accepté de répondre à quelques unes de nos questions sur ces manœuvres et leurs conséquences en Europe.


 

Lorsque l’on compare le déploiement de l’exercice Zapad à la répartition des forces russes dans le District militaire Ouest, la Biélorussie semble revenir au cœur du dispositif sécuritaire russe en dépit de la prise de distance du président Lukashenko depuis la crise ukrainienne. Comment interprétez vous ceci ? Zapad est-il un rappel de la vassalité du pays à la Russie ?

 

Je pense qu’il est important pour le président Lukashenko d’apparaître comme quelqu’un d’indépendant par rapport à la ligne du Kremlin. Comme vous avez pu l’observer pendant la crise ukrainienne, le président biélorusse s’est relativement montré critique à l’égard de la Russie et de son ingérence en Crimée puis dans le Donbass. Ceci peut s’expliquer en partie par la peur de connaître un scénario similaire en Biélorussie. Si des rivalités ont pu être observées ces derniers mois entre la Russie et la Biélorussie, la participation de cette dernière aux exercices Zapad met en exergue le double jeu diplomatique de Lukashenko. À la fois très liée à la Russie sur le plan économique et militaire, Lukashenko se doit d’éviter tout affrontement direct avec son voisin russe, car il sait que cela lui serait fatal. Bien sûr un tel scénario reste peu plausible au regard de l’importance de la Biélorussie dans la stratégie russe. Ceci permet donc à Lukashenko d’adopter une posture nationaliste forte qui lui permet de prendre des initiatives, quitte à se rapprocher de l’Europe lors des accords de Minsk. Pour autant, vous avez parfaitement raison, cette participation biélorusse est un rappel de la vassalité du pays aux intérêts russes, il faut rappeler à ce titre que l’opinion russe est animée par un patriotisme chauvin. Après l’aventure ukrainienne pourquoi pas, mais cela est peu probable, une aventure biélorusse ?

 

Avec plus de 9000 soldats contre 13 000 ou plus du côté russe, l’OTAN est-il perçu par les stratèges russes comme un “tigre de papier” incapable de défendre les Pays-baltes ou la Pologne, seulement capable de brandir l’article 5 comme avertissement ?

 

Quoique l’on puisse dire à ce sujet, je dirais que la menace otanienne est suffisamment crédible aux yeux des Russes. L’OTAN s’est juré de ne pas faire franchir aux Russes la ligne rouge que représentent ses alliés baltes ou polonais. En revanche si la Russie décide un jour d’envahir la Biélorussie, je doute que la réponse de l’OTAN soit aussi effective que pour les pays baltes.

Dans tous les cas j’estime pour cette question que la réponse de l’OTAN est suffisamment forte.

 

Pourtant, on a pu lire dans la presse que les forces de l’OTAN dans la région étaient peu préparées tant sur le plan technique que mental…

 

Certes, mais à mon sens les forces de l’OTAN sont en mesure de répondre à la menace immédiate russe que peut représenter l’exercice Zapad. J’ajouterais même que les Russes aujourd’hui prennent au très sérieux l’OTAN car en 2014 lors de la guerre en Ukraine, les Russes ont été pris de cours par la réaction de l’Occident et de l’Alliance. Depuis ce jour le commandement russe veille à prendre en compte dans ses manœuvres la réaction de l’OTAN.

 

Les chiffres du Zapad semblent diverger selon les camps, qui devons-nous croire ?

 

Nous en saurons davantage une fois les exercices terminés. [ndlr : cet entretien a été réalisé pendant les exercices Zapad] Mais j’aurais plus tendance à croire les chiffres proposés par mes collègues baltes et polonais.

 

L’exercice Zapad constitue-t-il la rupture finale dans les relations Russie-Occident ?

 

Avec l’Ukraine, la Syrie, les sanctions… les relations russo-occidentales sont déjà très mauvaises. Je ne pense pas qu’il y aura de rupture définitive. Peu importe l’état des relations, l’Occident doit garder constamment une porte toujours ouverte et se montrer prêt au dialogue. D’ailleurs  je pense que les Russes souhaitent également que cette porte soit ouverte, il est important pour le Kremlin de rester engagé dans les négociations qui concernent des sujets brûlant comme l’Ukraine, même si ces dernières sont aujourd’hui figées.

 

Quel tempo suit le Zapad ? Bien entendu il s’agit d’une “réponse naturelle” aux manœuvres de l’OTAN dans la région, mais l’élection de Donald Trump apparaissait jusqu’à présent comme un reset de l’attitude américaine dans l’espace post-soviétique. Vladimir Poutine est-il en train de tester Donald Trump ?

 

Il est évident que Vladimir Poutine teste Trump et l’Occident. Il le teste constamment. Mais comme vous venez de le dire les Russes furent déçus par les décisions diplomatiques de Donald Trump, ils en attendaient plus ! Mais la question est « quoi ? ». Les Russes blâment le soit disant deep state américain qui ne limitent pas assez le président Trump pour que les relations s’améliorent.

Il est à noter qu’il existe une grande différence entre la personnalité de Trump et celle de son administration qui est davantage plus sérieuse et compétente en matière de relations internationales et de realpolitik. Ils ont du mal à accepter le « mauvais comportement » de la Russie sur la scène internationale et c’est ce qui préoccupé à cet instant les autorités russes.

Comme je vous l’avait présenté en début de réponse, les Russes testent l’Ouest dans sa globalité. Ils testent les États-Unis, l’Allemagne, la France qui d’ailleurs a su avec le président Emmanuel Macron répondre parfaitement aux pressions exercées par les organes de désinformation russes. Depuis ce jour, Macron est un exemple à l’Ouest car il est le premier à s’être opposé à l’influence russe, ceci a d’ailleurs conduit les médias russes à être moins visible en Allemagne.

 

Je ne vous demande pas de lire dans une boule de cristal, mais comment voyez vous la réaction de Donald Trump suite à Zapad ?

 

Je ne pense pas que les manœuvres Zapad vont changer quoique ce soit aux relations actuelles entre la Russie et l’Amérique ou entre Washington et les trois pays-baltes. Le lien entre ces derniers est très fort voire plus fort que jamais comparé à celui qui existait sous l’ère Obama. Washington va se contenter d’observer. Mais la plupart des dossiers sécuritaires dans la Baltique sont sur la table et sont débattus. Les États-Unis sont plus que jamais concernés par la sécurité de cette région.

 

Washington va se contenter d’observer

 

Il n’y a aucun risque de Trump abandonne les Pays-Baltes ? On entend beaucoup parler ces derniers temps de l’Intermarium qui serait une alternative défensive pour ces pays en cas de retrait américain ?

 

Non, l’Intermarium est un sujet ayant peu d’importance aux yeux de Washington. Je ne vois aucun changement des paradigmes de la stratégie américaine dans la région. Ce projet géopolitique relève de la politique d’influence polonaise en Europe Centrale qui s’oppose à celle de l’Allemagne. Les États-Unis sont peu concernés par cette affaire. En revanche nous sommes très concernés par la Mer Noire où les tensions pourront un jour s’accroître notamment avec la Turquie. Il s’agit là bien entendu du point de vue de Washington.

 

La raison principale de l’exercice Zapad est d’envoyer un message fort à l’OTAN. Y a t’il une intention similaire vis-à-vis de l’Union européenne ?

 

Bien sûr il s’agit d’un message adressé à l’Union Européenne, mais nous devons élargir ce message à l’ensemble de l’Occident. Bien sûr les pays nordiques sont autant menacés que les Baltes ou les Polonais avec l’enclave de Kaliningrad, mais je pense que la Russie gagne plus en influence en exploitant les crises économiques et migratoires qui secouent l’Europe qu’en lui faisant peur avec les manœuvres Zapad. Les Russes veulent envoyer un message fort, montrant que leur puissance militaire est recouvrée et qu’ils sont redevenus une puissance influente.  Ce n’est pas la première fois qu’ils font ça bien entendu. Aujourd’hui les Russes essaient de s’en prendre à l’UE de l’intérieur via la propagande et lobbying, principalement dans les États qu’ils jugent plus perméables à leur influence. Pour vous donner un exemple, après les élections présidentielles en France, la Russie a cherché à faire valoir ses intérêts en Allemagne et en Italie pour faire barrage à Macron qui avait osé les défier.

 

Peut-on parler en écoutant le discours de Vladimir Poutine sur l’étranger proche de la “résurgence d’une nouvelle Union soviétique” ? Ou est-ce une exagération de la part d’experts ayant connu la Guerre Froide ?

 

Je ne dirais pas qu’il y a une résurgence de l’Union soviétique mais plutôt celle d’une volonté de faire valoir des intérêts russes dans son voisinage et dans les questions internationales. Cela veut donc dire que la Russie est à la recherche d’une influence. Pas besoin d’annexer tel ou tel pays pour y arriver, elle a juste besoin que les États frontaliers restent dans son axe.

 

Les pays occidentaux sont-ils toujours ouverts à un dialogue avec la Russie ? Ou la Russie a-t-elle définitivement perdu son rôle de “partenaire naturel de l’Occident” pour citer Kissinger ?

 

Kissinger est un homme réaliste qui voit les relations internationales comme une immense partie d’échec, il a toujours eu plusieurs coups d’avance. Je ne partage pas son point de vue, la Russie n’est pas le « partenaire naturel » de l’Occident. Bien sûr la Russie est un partenaire dans différents domaines comme l’énergie, mais cela fait bien trop longtemps que les deux pays ont pris des trajectoires différentes. La Russie n’a pas les mêmes intérêts que les États-Unis, leurs représentations sont trop différentes, on ne peut donc pas y voir un partenariat naturel comme l’entend Kissinger.

 

Hubert Védrine a récemment pointé le fait que les efforts actuels en matière de sécurité étaient avant tout dirigés contre le terrorisme et plus précisément l’organisation État Islamique. Si certains pays comme les États baltes, la Pologne et l’Ukraine font de la Russie leur ennemi principal, ne sous-estimons-nous pas en Europe et en Amérique la menace russe ?

 

Je répondrais à votre question par l’affirmative en vous disant que oui, on sous-estime la Russie, l’Europe la première. La Russie cherche à profiter des reconfigurations stratégiques dans le vieux continent notamment en s’appuyant sur l’Allemagne qui surestime la Russie en tant que partenaire.

Vous savez, la perception de la menace russe est une affaire de représentations. Aux États-Unis,  nous en avons deux. Elles sont dans la lignée des propos qu’avait tenus John Kerry il y a deux ans. L’ancien secrétaire d’État avait alors affirmé que la Russie représentait une menace pour la sécurité des États-Unis et que le terrorisme une menace pour le peuple américain. Toute la différence est là ! Elle nous permet de comprendre comment les États-Unis se positionnent aujourd’hui contre ces deux menaces et comment elles les hiérarchisent. En Europe nous avons à faire à deux menaces prioritaires : l’immigration et le terrorisme. La menace russe n’y figure pas, hormis chez quelques pays que vous avez mentionnés. Il y a donc clairement un problème d’appréciation et de représentation de la menace.

 

Il y a clairement un problème d’appréciation et de représentation de la menace.

 

Durant la campagne syrienne, la Russie a testé de nouvelles tactiques et de nouvelles armes, en montrant qu’elle était largement capable de conduire des opérations de grande envergure avec peu d’hommes et des ressources minimales. La Russie est-elle en train de changer l’Art de la guerre ? A-t-elle prouvé qu’elle pouvait devenir, au même titre que les États-Unis, le nouveau gendarme du monde ?

 

Bonne question ! La Russie a engagé depuis 2008 une vaste politique de modernisation de son appareil militaire, le problème étant que sa doctrine est encore en transformation. Quand on regarde les engagements russes en Crimée et en Syrie, il s’agit d’opération strictement limitées qui n’égalent pas les États-Unis en terme de projection et d’intensité. La Russie n’a pas conquis l’Ukraine car elle était encore fragile. Elle est peut-être une puissance militaire régionale puissante, mais elle n’est pas encore le géant de demain.

 

La Biélorussie et la Russie ont annoncé leur intention de faire manœuvrer leurs forces spéciales lors du Zapad. Est-ce un avertissement concernant l’évolution de la guerre vers un modèle hybride ?

 

La guerre hybride fait partie d’un tout (guerre conventionnelle, guerre de l’information etc) et ne peut pas être envisagée seule. En Ukraine, seule l’opération en Crimée était hybride, le volet dans le Donbass est quant à lui une guerre de positions et d’artillerie qui est on ne peut plus conventionnel. Je pense que les Russes ne vont jamais tout miser sur la guerre hybride, ils vont au contraire la coupler avec d’autres forme de manœuvres, choses que nous retrouvons avec Zapad. L’hybridité a pour objectif de désorienter l’ennemi et de tester sa résilience, comme en Estonie, en vue de préparer une grande offensive. Nous devons nous préparer à la guerre hybride, mais je doute que la prochaine guerre se basera entièrement sur ce modèle.

 

L’Europe a-t-elle suffisamment de ressources pour se passer de la Russie ?

 

Avec des pays comme l’Italie ou l’Allemagne très dépendants de la Russie dans le domaine de l’énergie ou du commerce, je dirais que l’Europe ne peut pas encore se passer de la Russie. Dans ce sens quand on regarde l’importance de la Russie dans la diplomatie de ces pays, on peut dire que la Russie est un « partenaire naturel » de l’Europe.

 

Vous revenez d’un voyage en Géorgie. Quel regard portent les officiels géorgiens sur ces exercices russes car des manœuvres similaires au Zapad avaient précédé la guerre de 2008 entre les deux pays ?

 

Même si la guerre de 2008 a profondément marqué les esprits, les Géorgiens se montrent plus confiants qu’ils ne l’étaient par le passé. Les liens entre le pays et l’OTAN ont été renforcés pendant le mandat de Barack Obama, donnant naissance à une nouvelle relation de confiance entre les deux entités. Les autorités géorgiennes sont naturellement préoccupées par les manœuvres Zapad, mais elles savent pertinemment qu’elles peuvent compter sur leurs alliés et ce, malgré la polarisation sur la crise ukrainienne Screenshot 2017-08-24 23.44.37

 

Propos recueillis par A. N. de l’équipe du GEGRussie.