L’exercice de la guerre

10 points pour comprendre pourquoi l’exercice russe Zapad 2017 devrait être un problème pour l’Europe

Par l’équipe du geg-russie

 

L’arc tendu des crises européennes, notion mise en avant dans les travaux du groupe d’études géopolitiques pour présenter cette zone caractérisée par la continuité des crises géopolitiques situées aux frontières européennes à partir du Maroc jusqu’à la Finlande pourrait connaître une définitive intensification critique dans son secteur baltique avec l’exercice militaire du Zapad 2017.

Depuis cette nuit, au moins 13.000 militaires russes (100.000 selon d’autres estimations) simuleront pendant six jours une guerre avec une entité imaginaire, censée représenter l’OTAN, dans l’espace baltique et biélorusse. 

Les médias continentaux ne paraissant pas s’en charger, uniquement pris par les soucis des rentrées politiques nationales, nous avons préparé une introduction en dix points au Zapad 2017 et aux questions géopolitiques qu’il nous semble poser avec urgence.


1) Qu’est-ce que le Zapad 2017 ?

Planifiés tous les quatre ans, les exercices Zapad (Запад, c’est-à-dire ‘l’Ouest’ en russe) sont des manoeuvres défensives conjointes des forces de l’Etat de l’Union de la Russie et de la Biélorussie.

L’exercice Zapad 2017 aura lieu à partir d’aujourd’hui, jeudi 14 septembre jusqu’à mercredi prochain 20 septembre. Il se déroulera tout au long des frontières baltes et polonaises dans le district militaire occidental, sur le flanc occidental russe et dans l’exclave de Kaliningrad.

L’armée russe simulera pendant les six jours de l’exercice une guerre avec une entité fictive appelée Veishnoriya, censée représenter l’OTAN. Des exercices nucléaires sont également prévus, l’armée russe a en effet récemment décidé d’inclure le nucléaire à son dispositif conventionnel.


2) Combien de militaires participeront-ils à l’exercice (et pourquoi est-ce un problème) ?

L’exercice militaire devrait impliquer selon les sources officielles biélorusses 12.700 soldats, 370 tanks et 150 unités d’artillerie, 40 avions et hélicoptères. Ces chiffres ont été durement contestés, par des spécialistes baltiques et polonais et portée jusqu’à 100.000 par des reconstructions étatsuniennes.

Si les estimations états-uniennes étaient confirmées, en effet, le Zapad serait le plus grand exercice de l’ère post-soviétique. Il constituerait par là une claire transgression des règles internationales établies à Vienne en 2011 par les pays de l’Organisation pour la sécurité et la Coopération en Europe (OCSE) dont fait encore partie la Russie. Ces règles, conçues pour permettre une meilleure communication entre les états-majors, fixaient à 40.000 hommes le maximum de militaires impliqués dans un exercice ayant lieu tous les trois ans (67.2) et à 13.000 le nombre de militaires permis si les exercices avaient lieu plusieurs fois par an (67.1).


3) Pourquoi devrait-on s’en préoccuper ?

Bien que le Vice-Ministre de la défense russe Alexandre Fomine ait rappelé la nature « ouverte et amicale » de l’exercice, les manoeuvres Zapad 2017 suscitent de légitimes interrogations, à cause, en particulier, de l’évolution du dispositif militaire russe.

L’histoire récente des exercices russes est, en effet, pour le moins controversée.

L’invasion de la Georgie en 2008 semblerait avoit été accompagnée par un autre exercice militaire (Kavkaz 2008) et la prise de la Crimée a été sûrement permise par le parfait déploiement d’une technique militaire ré-introduite avec succès dans le dispositif militaire russe, le snap exercice, prévoyant l’envoi concentré de troupes, prêtes à l’exercice du combat, dans une subtile logique de ruse stratégique, appelée, en russe maskirovka, un concept qui mérite d’être approché à partir du travail accompli par les historiens sur le mot grec mètis.

Un exercice militaire n’est jamais gratuit et doit être compris dans son contexte stratégique. Les précédents historiques semblent montrer qu’un exercice russe n’est pas seulement un exercice et peut servir comme préparatif tactique. L’absence d’observateurs OTAN de l’exercice rend ce contexte encore plus tendu. À l’heure d’un raidissement des relations américano-russes, Zapad pourrait ainsi devenir le premier test à grande échelle pour l’administration Trump dans l’espace post-soviétique, en représentant par là un problème immédiat pour l’Otan.


4) Le Zapad remet-il en cause l’Otan ?

Lancée en 2012 par Poutine à hauteur de 500 milliards d’euros, la politique de professionnalisation et modernisation de l’armée russe avait pour but de donner un second souffle aux quatre armées de l’Armée rouge (Air, Mer, Terre, Espace) en les dotant d’un matériel neuf et surtout de plus en plus porté vers la dissuasion et la ruse. Avec le retour d’expérience acquis en Syrie et en Ukraine, sa maîtrise du nouveau paradigme de la guerre hybride, l’armée russe semble aujourd’hui avoir repris son ancien rang international.

L’OTAN, de l’autre côté, jusqu’à très récemment, semblait ne pas être encore parvenue à une claire lecture du phénomène militaire contemporain compris par le mot guerre hybride. Ce qui conduit plusieurs experts à contester l’efficacité de la Force de Réaction Rapide déployée dans la région frontalière au Zapad et à penser qu’en l’état actuel l’OTAN ne serait pas en mesure de soutenir une attaque russe qui parviendrait, selon plusieurs simulations, en moins de 60 heures à prendre le contrôle des capitales de l’Estonie et Lettonie.

Dans ce contexte, l’organisation d’un exercice qui simule (comme en 2013) une guerre avec l’OTAN, qui prévoit, pour la première fois, l’articulation de forces conventionnelles et nucléaires et qui ne donnera pas accès aux observateurs OTAN paraît être une claire remise en question de l’OTAN.


5) Le Zapad 2017 révèle-t-il l’échec d’une politique européenne de défense ?

Aucun média continental n’a commenté l’exercice avec profondeur, les gouvernements nationaux de l’Europe occidentale ne semblant pas concernés, l’Union Européenne et la bulle bruxelloise sont entièrement pris par le discours sur l’état de l’Union — l’OTAN se révèle, dans les limites stratégiques et tactiques, le seul moyen solide de défense européen.

Au cours de ces 20 dernières années, des pays comme la Lituanie ou la Pologne ont développé une pensée stratégique ainsi qu’une culture de défense marquée par l’atlantisme et la menace russe, qui s’explique par la fin de la guerre froide et par le rôle que les Etats-Unis ont joué dans la région.

Du côté de l’Union Européenne, les récentes sanctions à l’encontre de la Russie qui ont suivi la prise de la Crimée ont eu un effet sur la perception de son rôle en matière de défense. En effet, par ses mesures principalement diplomatiques et économiques, l’Union Européenne semble préférer le soft power.

La Politique de Sécurité et de Défense Commune (PSDC), intéressante pour les pays baltes car elle permettrait la mutualisation des efforts économiques, est dès lors toujours davantage perçue comme une garantie sécuritaire insuffisante, en produisant d’un côté des mouvements néonationalistes de défense mutuelle (comme l’intermarium), de l’autre des tendances atlantistes mariant les exigences plus outrecuidantes de l’administration américaine.

L’arc tendu des crises européennes, cette zone mise en avant par les travaux du groupe d’études géopolitiques qui du Maroc jusqu’à la Finlande présente une continuité de crises géopolitiques dans les espaces frontaliers européens pourrait connaître une définitive intensification critique dans son secteur septentrional en posant encore une fois la question de l’impensé géopolitique européen.


6) Quelles réactions le Zapad 2017 a-t-il produit dans les États limitrophes ?

L’exercice suédois se situe dans un contexte de renforcement généralisé de l’effort militaire. En 2015 la Seimas lituanienne a adopté le rétablissement de la conscription afin d’accroître le nombre de recrues à partir de 2018. Les pays baltes ont annoncé vouloir remplir leurs engagements dans le cadre du pacte atlantique en portant le budget de leur défense à 2 %.

En ce qui concerne l’Ukraine, dont la partie Est est harcelée par des manoeuvres hybrides russes depuis trois ans, la vigilance est intensifiée car une percée en faveur des séparatistes pourrait avoir lieu si jamais ces manoeuvres prenaient un tour offensif.


7) La Biélorussie deviendra-t-elle un problème géopolitique pour l’Union Européenne ?

Par sa participation à l’exercice Zapad 2017 en mobilisant pas moins de 7 200 hommes aux côtés de l’Armée rouge, la Biélorussie du président Lukashenko semble plus que jamais réaffirmer ses liens historiques avec la Fédération de Russie.

Bien que partenaires au sein de différentes initiatives géopolitiques telles l’Union douanière, l’Union Eurasiatique ou encore l’Union, entité confédérale datant de 1996, les relations entre les deux pays sont caractérisées par des tensions récurrentes.

Par son positionnement stratégique sur le continent, la Biélorussie représente au même titre que l’Ukraine un espace ouvert à la fois sur le monde occidental et le monde russe. Si le nationalisme du régime néo-socialiste biélorusse l’oriente naturellement vers son voisin russe, la Biélorussie a toujours vu l’Union Européenne comme un partenaire économique complémentaire à ne pas négliger.

Ce positionnement médian au sein des relations Est-Ouest l’a incité lors des accords de Minsk 1 et 2 à se rapprocher de l’Union Européenne en échange de la levée des sanctions à son encontre. Chasse gardée principale de la Russie, la Biélorussie fut frappée par une réduction de l’approvisionnement en gaz et pétrole russe dont elle est dépendante ainsi que d’un rétablissement du contrôle aux frontières, l’obligeant à modérer sa position. De ce fait, nous pouvons voir dans l’organisation de l’exercice conjoint Zapad un rappel russe au président Lukashenko : son pays est d’abord par son degré de dépendance tant du point de vue économique que militaire, un allié de la Russie avant d’être un partenaire de l’Europe.  

En cette veille d’exercices conjoints, quelques modestes manifestations ont eu lieu à Minsk, organisées par des mouvements nationalistes comme le Parti Conservateur Biélorusse. Cette mobilisation qui a de quoi surprendre au regard des relations russo-biélorusses n’est cependant pas anodine car elle illustre toute la complexité de la ligne politique imprimée par le président Lukachenko.

Pays frontalier de l’Ukraine, de la Lituanie et de la Pologne, la Biélorussie représente une menace à prendre au sérieux, et ce malgré son appareil militaire modeste. En effet, ces manoeuvres pourraient déboucher sur l’installation de matériel militaire russe qui pourrait servir dans le futur à une éventuelle invasion. En d’autres termes, comme l’exclave de Kaliningrad, la Biélorussie pourrait devenir un avant-poste au plus près de l’Occident.


8) Le Zapad 2017 constitue-t-il le début d’une nouvelle guerre froide ?

L’exercice Zapad 2017 se place dans la séquence de confrontations au sujet du contrôle des espaces situés entre la Russie et l’Atlantique. Le rebondissement de la crise ukrainienne depuis Maïdan et ses incertitudes, les risques armés de dérapage dans la Baltique rendent les limes de l’Europe un des problèmes géopolitiques plus importants de ce début du XXIe siècle.

Aujourd’hui relégués au second plan de l’actualité internationale, les enjeux sécuritaires à l’Est de l’Europe continuent à illustrer les ruptures géopolitiques du XXIe siècle qui voient l’ordre mondial basculer vers un monde multipolaire, en proie à des conflits et des représentations plurielles qui semblent mal cadrer avec l’organisation bipolaire de la guerre froide, pour rentrer plutôt dans une organisation de grands espaces d’influence.

Au delà de la Syrie, l’espace post-soviétique est la caisse de résonance de la montée en puissance de nouvelles exigences russes, de ses tentatives de déstabilisation de l’ordre européen, qui peuvent augurer des changements cruciaux des rapports de force internationaux. Les États-Unis, en leur qualité de principal garant de l’ordre régional au sein des marches de l’Europe orientale, se retrouvent à nouveau plus que jamais interpellés et au centre de ce rapport de force et ce, en dépit des impondérables de la présidence Trump.


9) Que fera Trump ?

Depuis sa prise de fonction le 20 janvier 2017, la politique étrangère de D.Trump se veut à géométrie variable et objectivement erratique. Qu’il s’agisse du Vénézuela, de la Syrie ou de la Corée du Nord, l’administration Trump semble privilégier par moments ce que l’on pourrait qualifier de « politique du pire » en multipliant les zones de confrontation et ce, en oubliant que les relations internationales ne sont pas qu’un ensemble de relations bilatérales mais bien un maillage étroit où chaque mouvement a ses répercussions. Territoire à cheval entre l’Europe et la CEI, désireux de s’ouvrir ou de conforter ses liens avec l’Ouest, les PECO n’ont eu de cesse que de s’inquiéter des décisions que pourrait prendre le président Trump à l’égard de la Russie.

Si à l’orée de sa prise de fonction D. Trump souhaitait mettre un terme à la confrontation avec le Kremlin, afin d’en faire un partenaire incontournable d’un Make America Great Again géopolitique, il s’est très rapidement rendu compte que la sécurité et l’intégrité territoriale de l’Ukraine formaient des obstacles de taille à l’amélioration des relations avec Poutine. Des maladresses diplomatiques (reconnaissance d’une déstabilisation russe en Ukraine) aux  soupçons de compromission avec le Kremlin lors des présidentielles de 2016, la puissance américaine de l’ère Trump a progressivement fait volte face en raidissant ses positions à l’encontre des Russes, quitte à poursuivre la politique engagée par son prédécesseur Barack Obama. Ainsi, sans parler de « nouvelle vision » (terme ignoré dans le vocabulaire Trump), il semblerait impératif de dégager suite au Zapad les nouvelles orientations d’une politique américaine de plus en plus éloignée du leading from behind.


10) Quel regard la presse internationale porte-t-elle sur ces exercices ?

Saint Pétersbourg — Le Ministre des Affaires intérieures, Letton Rihards Kozlovskis, s’est adressé aux habitants du pays lors des manoeuvres russo-biélorusses « Zapad-2017 » en leur demandant d’être actifs et vigilants : « Nous devons tenir bon cette semaine. J’espère que nous allons y arriver, que la Russie complétera ces manœuvres, et qu’il n’y aura aucune escalade ».

Plusieurs politiciens ukrainiens et baltes ont exprimé à plusieurs reprises leurs préoccupations au sujet des manœuvres à venir. Le 16 août, le ministre de la Défense ukrainien Stepan Poltorak a déclaré que Kiev envisage la possibilité de l’invasion de l’armée russe. Il a ajouté que tout exercice qui aurait lieu sur les frontières de l’Ukraine sera considéré par Kiev comme une mesure hostile. Le secrétaire du Conseil de sécurité nationale et de la défense (CNSD) Alexander Tourtchinov persiste à croire que l’armée russe lancera une attaque contre la Pologne et la Lituanie.

Les responsables russes et biélorusses soulignent quant à eux que les manœuvres ne sont pas agressives. Le Ministre de la Défense biélorusse Andrei M. Ravkov a démenti la spéculation sur le redéploiement de l’équipement militaire russe comme une tentative de « certaines partis et structures marginaux de saisir les dividendes politiques ou d’augmenter leur classement en exploitant le thème des relations biélorusses-russe. »

Lenta.ru — Министр внутренних дел Латвии Рихард Козловскис призвал жителей страны во время российско-белорусских учений «Запад-2017» быть активными и бдительными. «Нужно выдержать эту неделю. Надеюсь, мы справимся, Россия закончит эти маневры, и никакой эскалации не будет»

Украинские и прибалтийские политики не раз выражали озабоченность предстоящими маневрами. Так, 16 августа министр обороны Украины Степан Полторак сообщил, что Киев предусмотрел меры на случай вторжения российской армии. Он добавил, что происходящее на границах Украины расценивается Киевом как недружественные шаги. Секретарь Совета национальной безопасности и обороны (СНБО) Александр Турчинов высказывал уверенность в том, что российская армия будет отрабатывать наступление на Польшу и Литву.

Российские и белорусские официальные лица подчеркивают, что маневры не носят агрессивного характера. Министр обороны Белоруссии Андрей Равков называл спекуляции по поводу передислокации российской военной техники попыткой «неких маргинальных структур получить политические дивиденды или повысить свой рейтинг за счет эксплуатации темы белорусско-российских взаимоотношений».

Vilnius — Une guerre de nerfs a commencé avec le Zapad. Son but, comme toujours depuis le Moyen Âge est de nous terroriser et de nous briser. Il faut donc en conclure que notre peur serait une victoire pour l’agresseur. Se montrer prêts, d’un point de vue technique et psychologique, sera notre réussite. Lietuvos zinios — Manevrai „Zad“ arba „Zapad“ yra jau senokai prasidėjęs nervų karas prieš Lietuvą […] Tikslas, kaip visuomet nuo viduramžių, išgąsdinti ir palaužti. Iš to ir išvada, kad mūsų išgąstis būtų agresorių laimėjimas. Mūsų parengtis, techninė ir psichologinė, yra mūsų laimėjimas.
New York — Selon le Général Tony Thomas « La plus grande préoccupation c’est qu’ils ne vont pas partir et il ne s’agit pas de paranoïa ». New York Times — “The great concern is they’re not going to leave, and that’s not paranoia,” Gen. Tony Thomas, the head of the United States Special Operations Command, told a national security conference in Aspen

Londres — les observateurs de l’OTAN et les experts ne partagent pas les préoccupations concernant une possible invasion de toute l’Ukraine. Keir Giles, un expert des questions russes du Chatham House think tank, confirme le fait que des exercices précédents ont servi à déployer des troupes qui ont été utilisée pour les opérations militaires en Georgie (2008) et Ukraine (2014). Pourtant, dit-il, « les mouvements militaires avaient été accompagnés par une crise politique, pour le moment absente en Europe ».

BBC : Nato watchers and insiders do not necessarily share this concern about an all-out invasion of Ukraine. Russia expert Keir Giles, a fellow at Chatham House think tank, acknowledges that « previous Russian exercises on this scale have prepositioned troops for undertaking military operations, against Georgia in 2008 and against Ukraine in 2014 ». However, he says, « both of those moves were precipitated by an immediate political crisis – currently absent in Europe.

 

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