Penser l’Union européenne à l’échelle mondiale

Pour son deuxième entretien, le pôle cartographie du GEG a choisi de rencontrer Michel Foucher dans son bureau du Collège d’études mondiales, boulevard Raspail à Paris. Michel Foucher est géographe. Ancien ambassadeur de France en Lettonie et ancien directeur du Centre d’analyse et de prévision du ministère des Affaires étrangères, il est titulaire de la chaire de géopolitique appliquée au Collège d’études mondiales (FMSH). Il est notamment l’auteur de Fragments d’Europe (réed. 1998), L’Europe et l’avenir du monde (2009) et Le retour des frontières (2016). Il s’est plus récemment entretenu avec Bertrand Badie dans Vers un monde néo-national ? (2017) et co-dirige chaque année les rapports Schuman sur l’Europe avec Thierry Chopin.

L’occasion pour nous de discuter des frontières de l’Europe, de la place de celle-ci dans le monde et de « l’impensé géopolitique européen. »


Groupe d’études géopolitiques. – On sent une évolution de votre pensée entre 1998 et 2017. Vous devenez moins optimiste quant à l’avenir de l’Union européenne (UE), notamment sur la solidarité, sur l’émergence des mouvements nationaux. Est-ce réellement le cas ? Et si oui, pourquoi ?

Michel Foucher. – C’est une question qu’on ne m’a jamais posée ! La période que vous indiquez, après 1989-91, était en effet assez enthousiasmante parce que, à l’exception de la Yougoslavie, les transformations politiques et géopolitiques furent tout à fait majeures et non violentes. J’étais pour Antenne 2 en novembre à Checkpoint Charlie, j’ai vécu l’ouverture du mur de Berlin en la commentant. Une vraie bifurcation avait lieu. Puis, je me suis souvent rendu en Pologne et on observait les transformations de la capitale à vue d’œil, notamment avec le Collège d’Europe de Natolin, campus du Collège de Bruges, ouvert à des étudiants du continent. Ma présence là-bas est d’ailleurs un effet du livre Fragments d’Europe. C’était le livre de chevet de Delors, selon ce qu’il me dit plus tard.

Simplement, la crise est survenue avec la tragédie yougoslave, une guerre civile entre nationalistes que les Européens n’ont pas su traiter avec réalisme. Elle a tempéré le caractère pacifique de la transition du continent européen. Mais le succès des Occidentaux (avec le sentiment d’avoir gagné la Guerre froide) a conduit au refus de penser les limites et les rythmes et de bâtir une politique extérieure autonome.

Les divergences politiques actuelles, avec la réaffirmation des valeurs dites nationales aux dépens de l’État de droit, procèdent en partie de décisions antérieures positives, de l’élargissement selon les critères de Copenhague (qui peuvent se résumer à Montesquieu auquel on ajoute l’économie de marché). L’enthousiasme mis à étendre l’influence européenne aux anciens pays satellites n’a pas permis de prêter assez d’attention à leur histoire, qui ne se limite pas à l’épisode communiste, assez court (1950-1989). L’élargissement de l’aire démocratique était nécessaire et a réussi. Mais a manqué le travail parallèle d’approfondissement, pour reprendre un terme classique. Ainsi, l’espace Schengen a organisé la liberté de circulation intérieure mais l’article relatif aux frontières extérieures fut complètement négligé.

On mesure aujourd’hui notre excessive générosité financière en faveur des pays d’Europe centrale, qui ne semble susciter en retour aucune gratitude, et l’insuffisance du soutien financier aux pays des Balkans en phase de préadhésion. La Bulgarie a la même population que la Serbie et elle reçoit 8 fois plus de l’Union européenne.

Cette ligne de grand élargissement coïncide en réalité avec la politique américaine et celle de l’OTAN mais également allemande avec la formation d’un hinterland productif. Et on a différé tout une série de questions plus politiques ou géopolitiques : les limites extérieures, la construction d’une politique étrangère autonome et je dirais maintenant indépendante des États-Unis. On se trouve aujourd’hui à un moment clé (par rapport à l’affaire iranienne) : décider comment on se situer par rapport aux États-Unis.

Alors on peut toujours estimer qu’on avance d’une crise à l’autre. C’était la thèse de Delors. Est-ce encore le cas ? Ce qui m’inquiète maintenant, ce sont les divisions entre Européens sur des sujets politiques et géopolitiques de fond : rapport aux Etats-Unis, à la Russie, à la Chine, fiscalité, Europe sociale, etc. Il est bien sûr illusoire de vouloir nier les divisions, elles sont là : historiques, sociales, politiques, etc. Cela fait même partie de la civilisation européenne, cette friction entre des États-nations différents. Et en même temps sur certains sujets on voit bien qu’on a besoin d’un noyau de grands États prenant des positions en fonction d’intérêts partagés.

Dans le rapport Schuman lancé en 2007, mon premier texte s’intitulait : « Les intérêts communs des Européens » et je me demandais pourquoi il leur était aussi difficile d’élucider et d’énoncer politiquement leurs intérêts communs et pourquoi il fallait néanmoins le faire aux trois échelles pertinentes : monde, continent, Union. Il fallait faire cela en critique d’une approche exclusive en termes de valeurs et en application de la politique d’élargissement copie conforme de celui de l’OTAN. On a trop mis l’accent sur l’économie et sur la standardisation, l’uniformisation économique alors que l’Europe c’est d‘abord la diversité. Le nom d’Union européenne a été retenu. Toujours la mystique religieuse ! J’ai toujours été réservé sur ce terme ; celui de communauté européenne est plus confédéral, plus respectueux de la diversité, de la réalité des sociétés.

Et maintenant se présente une situation politique, à la veille des élections au Parlement européen de mai 2019, où les forces nationales-populistes ont cessé de prôner une sortie de l’euro et de l’Union pour subvertir les processus européens de l’intérieur. C’est plus dangereux.

Le courage politique a fait défaut, et dans les dix années précédant 2017, la France n’avait pas mis une seule idée sur la table. François Hollande estimait que ce sujet n’intéressait pas les Français. Le président Macron a apporté la preuve inverse. Il a lancé des propositions et l’Allemagne, d’abord préoccupée par son commerce et la stabilité financière, semble en mesure d’en retenir quelques-unes.

Il s’agit, à mon sens, non pas de repenser le projet européen mais d’en définir les objectifs contemporains en lui ajoutant, je parle en géographe, une échelle de référence, mondiale. Si on résume, il y a deux points auxquels je suis attaché. 

« Et comme il est impossible de trouver des positions communes à 28, il est préférable de bâtir avoir un minimum d’accord entre les grands pays, France, Allemagne, Italie, Espagne. »

D’abord, la construction européenne est un effet de la paix américaine qui a offert le cadre de la réconciliation franco-allemande, contrairement au discours des européistes, du PPE qui dit que « L’Europe c’est la paix ». Non ! « La paix c’est l’Europe » ! Emmanuel Macron y a fait allusion à Aix-la-Chapelle1. Les différentes étapes de la construction européenne ont toujours été la rencontre d’un projet (le projet démocratique franco-allemand, belge, néerlandais, italien, etc.) et d’un certain contexte historique (la Guerre Froide, la décolonisation dans le cas de la France, mais aussi des Pays-Bas et du Portugal). De Gaulle ne devint européen qu’après les Accords d’Evian sur l’Algérie ; le traité de Rome fut signé en 1957 après l’échec politique de Suez en 1956. On est en partie le produit des circonstances. Après 1991 l’extension des dispositifs économiques et institutionnels se réalise, les anciens pays de l’Est se transforment et s’ancrent à l’Ouest d’autant plus librement que l’ancien centre russe est affaibli. Il s’avère aujourd’hui que cette occidentalisation synonyme de sécurité trouve ses limites dans le retour à la surface des conservatismes et des réflexes nationalistes. L’histoire longue de cette autre Europe, longtemps peu ouverte, a été négligée.

Ensuite, que nous impose le contexte mondial en termes de décisions communes ? La construction européenne est stratifiée par plusieurs phases successives, toutes présentes en 2018 : le carolingien de la réconciliation franco-allemande des origines, puis son extension à un noyau occidental puis centre européen. Aujourd’hui l’échelle mondiale est abordée au plan commercial mais pas au plan géopolitique. Ce refus de penser la puissance procède en partie des positions neutralistes de l’Allemagne et de l’Europe du Nord. Or, l’Allemagne est confrontée à l’effondrement de ses deux piliers de sécurité : l’incertitude sur la solidité du lien transatlantique et la fin de l’Ostpolitik. Et comme il est impossible de trouver des positions communes à 28, il est préférable de bâtir avoir un minimum d’accord entre les grands pays, France, Allemagne, Italie, Espagne.

Donc la tâche est de penser l’objet européen dans l’espace et dans le temps, qui combinent des permanences et des variables, permettant de faire valoir les intérêts dans des contextes successifs. Mon texte « L’Europe dans le monde » du rapport Schuman 2018 s’ouvre ainsi : « Depuis le début la construction européenne a toujours été le résultat d’une interaction entre un but interne de réconciliation et de convergence entre des nations voisines qui partagent les mêmes valeurs culturelles et la même expérience historique et une série de réponses à un contexte géopolitique exogène changeant et indépendant de nous. »

Trump, Xi, Poutine sont tous bien là, nous obligeant à une adaptation permanente entre le dedans qui dépend de nous et les contraintes du dehors qui nous échappent : ceci se nomme la stratégie. Deux défis se présentent : l’incapacité d’une réponse commune face aux grands défis russe, chinois et maintenant américain, auxquels il faut ajouter migrations et montée en puissance des courants anti-européens. Sommes-nous, Européens, capables d’y répondre ?

Comment analysez-vous justement cette différence de perception d’un même événement, l’adhésion des pays baltes et d’Europe centrale et orientale en 2004, entre la France indifférente et la Lettonie qui vit un moment historique ? Est-ce une des raisons qui pousse aujourd’hui au désenchantement européen (et démocratique) dans ces pays ?

Il n’y a pas de désenchantement dans les pays baltes et même en Pologne, dont les citoyens restent attachés à l’Union dans sa dimension économique, même s’ils passent par une sorte de contre-réforme face aux effets sociaux et moraux de la modernisation européenne. Une partie de la société polonaise est conservatrice, encadrée par une Église catholique qui bénéficie d’un concordat lui permettant de contrôler l’éducation dans un sens intégriste. Ajoutons le facteur personnel de Jaroslaw Kaczyński, vrai dirigeant du pays, nationaliste, adepte d’un ordre moral rigoureux, très opposé à la Russie et à l’Allemagne et très proche de Washington. Viktor Orbán, lui, surfe sur l’insatisfaction permanente de la nation hongroise depuis le traité de Trianon de 1921. Cela fait un siècle que ça dure. C’est un facteur très différent. Ces dirigeants ne seront pas là éternellement.

Désenchantement ? Plutôt résilience des références nationales, de la longue durée. Après tout, les Occidentaux saluaient la force du sentiment national polonais quand il résistait au rouleau compresseur soviétique. Donc restons cohérents, cessons de faire la promotion d’Orban et de Kaczynski tous les jours sous couvert de critiques et acceptons une fois pour toutes la diversité des trajectoires, qui n’est pas synonyme de division.

Tout en déplorant le silence des pro-européens réalistes, E. Macron excepté. On a l’impression que l’acquis européen va de soi et le sens de tout ça, cet effort, cette discipline, ces contraintes ne font pas suffisamment l’objet de pédagogie, d’information non biaisée. Les programmes scolaires ne donnent pas assez de place à l’histoire de la construction européenne. Et les Européens pensent plus à sauvegarder leur mode de vie qu’à modeler leur situation géopolitique.

Justement, vous développez dans vos livres la notion d’« impensé géopolitique européen » …

Oui, « l’impensé géopolitique », c’est par exemple l’absence de pédagogie sur l’élargissement. On peut voir le récent sommet UE-Balkans, qui confirme la poursuite d’une extension que les opinions publiques redoutent. On voit bien la nécessité de ne pas laisser le champ libre aux Turcs, aux Russes, aux Émiratis et aux Saoudiens qui ont pignon sur rue, de Belgrade à Pristina et à Sarajevo. Idem sur la Turquie, alors qu’un discours plus clair sur ce pays – partenariat privilégié – faciliterait l’ouverture aux Balkans, présentée comme étape finale.

« Nous Français, avons toujours été isolés dans cette vision d’une nécessaire puissance. »

« L’impensé géopolitique » c’est à la fois l’absence de discours politique et l’absence de définition du territoire ?

Cet impensé vient de la double négation du territoire dans la construction européenne, c’est-à-dire, la négation du territoire de la nation comme unité active de base du projet européen et celui de l’ensemble européen illimité.

J’ai imaginé des scénarios sur l’UE achevée et me suis rendu compte que les seuls qui en avaient une vision cohérente, c’étaient les Américains. Bush ou Obama disaient la même chose : « Il est dans l’intérêt des États-Unis que la Turquie soit dans l’UE ». La vision américaine, c’est celle de l’OTAN, c’est tout le Conseil de l’Europe sauf la Russie et éventuellement la Biélorussie. Réponse de mes collègues géographes russes : « C’est inacceptable pour nous. », d’où l’Ukraine. L’Ukraine, c’est de ce point de vue une guerre de frontières, un conflit de limites d’influence entre l’UE et la Russie. Par confiance excessive dans l’enthousiasme des années 90, l’approche missionnaire de diffusion des vraies valeurs (droits de l’Homme, démocratie, etc.) a perduré.

La conception d’une construction de l’UE comme communauté politique ayant un poids, hors économie, à l’échelle du monde fait défaut. Nous Français, avons toujours été isolés dans cette vision d’une nécessaire puissance.

Est-ce que ça change par réaction au contexte actuel ?

Le phénomène Trump est important, notamment par la mise en doute de l’OTAN même si elle a été infirmée par le Congrès au mois d’août 2017. Trump a raison de pointer le déséquilibre des dépenses de défense. Obama traitait déjà les Européens de « passagers clandestins » de la défense occidentale. L’absence d’indépendance en matière de défense interdit toute expression de souveraineté politique. L’idée d’E. Macron « d’Europe souveraine » n’est pas partagée par les Britanniques, les Néerlandais, qui se satisfont du « grand marché » sous protection stratégique américaine. Ce que Trump modifie c’est le constat de base que l’Alliance atlantique était dans l’intérêt également des Etats-Unis ; il pointe le déficit commercial. Certains commencent à s’interroger sur le fait de savoir si l’Alliance est durable.

À ce premier choc, qui procède du grand allié américain et qui devrait toucher ceux qui ont été pendant longtemps les plus réticents à accepter les idées françaises d’aller vers plus d’autonomie, s’ajoute un choc interne de ces courants qu’on appelle populistes, qui finalement refusent les effets négatifs de la mondialisation sous la forme de l’UE. C’est un double défi. Le mot populisme est assez vague. Cet « isme » n’est pas une idéologie mais un style politique où les dirigeants prétendent incarner le peuple, au-dessus des institutions et des groupes sociaux. La démarche dévoie la démocratie car les élections sont nécessaires à l’accès au pouvoir, pour ensuite contester l’État de droit et les engagements internationaux. Il est préférable de parler de national-populisme, qui trouve bien des échos dans les pays européens naguère attirés par le fascisme et l’autoritarisme.

Justement une des manifestations de la mondialisation que ces pays refusent c’est l’immigration. Il y a eu des réponses européennes avec une sorte de retour des frontières par la mise en place de nouveaux mécanismes dans Schengen, mais est-ce que c’est uniquement réactif ou est-ce que c’est l’instauration d’un paradigme réfléchi des frontières européennes ?

Les nationaux-populistes prospèrent sur la dénonciation de boucs-émissaires, les « mondialistes » (opposés aux patriotes) et les autres, donc les étrangers. La réponse est dans la démonstration que les intérêts nationaux sont mieux promus quand ils sont partagés. L’opposition entre les deux échelles de référence est inadéquate. À partir de là, il convient de s’attacher à des situations concrètes récentes : Italie, Allemagne, Espagne.

Rappelons qu’en 2015 la chancelière allemande avait pris sa décision seule, puis a invoqué « l’Europe » pour partager le fardeau. La logique de répartition obligatoire des migrants n’est pas viable. Chaque État a en la matière sa propre histoire. En dehors de la question syrienne, une exception qui ne se reproduira pas, les flux migratoires sont d’abord historiques. La Pologne a accueilli deux millions d’Ukrainiens sans difficulté, en remplacement des Polonais partis au Royaume Uni après 2004. Les États d’Europe centrale, orientale et baltique conservent une vision ethnolinguistique de la nation, qui date des empires multinationaux et du printemps des peuples de 1848. Elle s’est réaffirmée lors des indépendances : 6 des 10 Etats qui ont adhéré à l’UE en 2004 n’avaient pas d’existence étatique avant 1989 mais une conscience naturelle à base linguistique et culturelle. Le grand fantasme de l’Europe centrale, c’est la disparition des petites nations sauf évidemment en Pologne puisque la nation a survécu à l’absence d’État pendant plus d’un siècle.

« Il y a 28 raisons nationales de faire partie du même club, et chaque raison est différente. Et c’est ce qui a été négligé dans la rhétorique un peu messianique des pères de l’Europe, Il y a une dimension religieuse dans la construction européenne qui nie les divisions. »

Je me souviens de discussions avec l’historien polonais Bronislaw Geremek, notamment un entretien de 19922, où il soutient que la nation est le lieu de naissance de la démocratie.  La réalité de base de l‘Europe, c’est l’Etat-nation, invention de la civilisation européenne. Il convient donc de partir de ces réalités nationales qui résistent à tout dépassement de type « européiste ». La formule de fédération d’Etats-nations semble conforme à cet état de fait. Même si je préfère celle de confédération d’Etats-nations. Il y a des éléments fédéraux : la monnaie, la PAC, la politique de commerce, des normes environnementales, les droits de l’Homme, mais le reste, les questions migratoires, les questions de sécurité sont d’abord des questions régaliennes. C’est la limite de l’idée d’Europe souveraine. L’Europe n’est pas un État, l’Europe n’a pas de frontières. L’UE a des limites, pour être très précis. Mais gérer des défis régaliens lorsqu’on n’est pas un Etat est impossible, à moins de coordination.

En période de crise, les réflexes sont surtout nationaux. Dans la formation du processus européen, j’ai parlé de la réponse au contexte extérieur, mais ce qui est vraiment miraculeux, c’est le fait qu’il y a 28 raisons nationales de faire partie du même club, et chaque raison est différente. Et c’est ce qui a été négligé dans la rhétorique un peu messianique des pères de l’Europe, Il y a une dimension religieuse dans la construction européenne qui nie les divisions. Les Portugais deviennent européens quand ils perdent l’Angola lors de la révolution des œillets, les Espagnols après Franco. Continuons ; résurrection française après la défaite, rédemption allemande après le nazisme, renaissance italienne après le fascisme. Les seuls ayant une vision décalée sont les Anglais parce qu’ils ont gagné la guerre. Ils n’ont pas besoin de rédemption européenne. Ils ont toujours eu un pied dedans, un pied dehors. C’est l’enjeu du Brexit, avec ou sans maintien dans l’union douanière. Pour la Pologne et les autres, il s’agissait de sortir du carcan soviétique et de l’économie planifiée. Pour les Baltes il s’agit de leur sécurité car ils sont obsédés par leur survie comme petite nation. Les Grecs avaient besoin d’appui après la dictature des colonels et la confrontation avec la Turquie. L’Irlande a enfin pu sortir du face-à-face avec Londres, obsession structurelle qui revient avec le Brexit.

Mais dans ce contexte faut-il fixer les frontières ou les limites de l’UE et comment gérer le rapport avec la Russie ou la Turquie ?

Avec la Turquie néo-ottomane, le thème du partenariat privilégié ou stratégique devrait compléter l’union douanière. Une fois que les Balkans occidentaux intégrés entre 2025 et 2035, il restera la Biélorussie, dépendante de Moscou, et l’Ukraine, qui peut avoir un statut de neutralité stratégique, une libre circulation et une union douanière.

Donc les frontières se sont fixées d’elles-mêmes mais…

Les limites, oui ! On peut regretter de ne pas l’avoir énoncé plus tôt car ce flou complique l’adhésion des citoyens au projet politique.

« L’examen d’une carte des crises dans les périphéries du continent montre que les deux tiers de celles que l’on peut recenser à l’échelle mondiale se localisent dans un rayon de 3 à 6 heure de vol de Paris. »

Justement avec la réforme de Schengen et l’idée de sécuriser les frontières extérieures ne va-t-on pas vers ça ?

La gestion migratoire aux portes d’entrée contribue à fixer les limites externes de l’Union. La dyade gréco-turque est fort complexe, dans sa dimension insulaire et maritime et sa remise en cause par Ankara (qui a récemment critiqué le traité de Lausanne de 1923). De plus, la politique turque au Moyen Orient a un temps facilité la circulation des groupes terroristes, dans les deux sens. Et l’examen d’une carte des crises dans les périphéries du continent montre que les deux tiers de celles que l’on peut recenser à l’échelle mondiale se localisent dans un rayon de 3 à 6 heure de vol de Paris. L’indifférence n’est donc pas possible. La question est de savoir quels sont les bons formats de réponse : national, européen mais avec qui ?

Mais sans que ça fasse une Europe « à plusieurs vitesses » ?

Je n’emploie jamais cette expression. Le débat existe. Berlin met en avant les 27 alors que Paris plaide pour des formats restreints. Ce qui compte est l’efficacité.

Et donc face à cela il faudrait définir des intérêts européens, au-delà des valeurs ? Pourtant dans votre entretien avec Bertrand Badie, vous parlez surtout d’intérêts nationaux.

Oui car Bertrand Badie émet un doute sur leur réalité. Il me semble nécessaire d’identifier une liste courte d’intérêts européens communs ou partagés. Ainsi dans la réponse au protectionnisme américain, à la place de l’euro dans les transactions internationales, à l’indépendance technologique, à tout ce qui nous soumet aux effets négatifs de l’application des décisions extraterritoriales du gouvernement et du Congrès des Etats-Unis. La lecture des directives publiées par l’Office of Foreign Assets Control qui liste les sanctions contre l’Iran et les entreprises occidentales est édifiante à cet égard. La dépendance est totale. Les intérêts européens se déclinent donc à diverses échelles.

Finalement l’intérêt de l’Union européenne ce serait d’articuler ces différentes échelles.

Bien sûr. Et combiner valeurs et intérêts. Articuler, tenir un discours là-dessus et montrer qu’à chaque échelle il y a un « plus », une valeur ajoutée. Montrer qu’une position commune, par exemple, sur la question des sanctions américaines contre l’Iran, ou face à V. Poutine, face à la Chine pour les excédents commerciaux, le pillage technologique, les investissements stratégiques, a de la valeur. 

Montrer qu’à chaque échelle il y a une valeur ajoutée …

Oui, exactement, on passe de la valeur à la valeur ajoutée, sans mauvais jeu de mots, donc là on est dans les intérêts. Il faut décliner tout ça en fonction du contexte. Il suffit de partir du contexte.

Dans la conclusion de votre livre de 2009, vous disiez que les Européens avaient les moyens de maîtriser leur avenir. Est-ce toujours le cas est-ce que on se rend compte que les européens n’ont pas les moyens de maîtriser leur destin si l’on pense par exemple aux nombreux articles écrits sur le thème « désordre mondial » ou du « désordre international » ? Est-ce un concept pertinent pour vous ou est-il galvaudé comme celui de crise ?

Désordre… je ne sais pas. En tout cas il y a remise en cause de l’ordre international libéral créé par les États-Unis en 1945, à la fois de l’extérieur, essentiellement par la Chine et la Russie, et de l’intérieur, et c’est ça l’élément nouveau. La critique du multilatéralisme vient désormais de la Maison Blanche ! La première réaction, y compris au Quai d’Orsay, est de ne pas se fâcher avec les Américains car c’est trop coûteux. L’alliance est plus importante que notre politique au Moyen-Orient. Mais la France a des intérêts mondiaux sur les plans économique, commercial et stratégique. La France et l’Allemagne peuvent faire de l’UE une puissance d’équilibre dans un monde qui serait multipolaire. Ceci implique de nous penser non seulement comme un grand marché mais comme un centre de pouvoir. Et pour ça il faut s’émanciper des États-Unis. Il faut savoir dire non. Vaclav Havel disait que « les institutions meurent parfois d’un excès de politesse ». Le problème est qu’on ne sait pas dire non. L’UE est le plus grand espace démocratique du monde, état qu’il convient de protéger. L’Europe, plus que l’Occident qui est en crise dans sa dimension transatlantique.

Mais est-ce que justement cette notion d’Occident est valable ? Vous ne l’employez pas.

En effet, parce que sa traduction concrète est l’aliénation de l’Europe, la dépendance acceptée, l’inaccessible souveraineté.

C’est une notion qui empêche l’opposition aux États-Unis ?

Oui, je ne suis pas occidentaliste, version moderne du néo-conservatisme. Evitons l’alignement sur les États-Unis et agissons en fonction de nos intérêts. L’expérience européenne d’intégration est unique au monde. Elle est regardée avec intérêt en Afrique de l’Est, en Afrique de l’Ouest, en Asie du Sud-Est. Les Américains sont tentés actuellement de jouer l’Europe centrale contre l’Allemagne. La Russie cherche à disloquer le front des sanctions et la Chine ne croit pas à une Europe politique. En 2018, il est possible d’estimer que l’UE est mortelle, ce que je ne pensais pas dans les années 90 pour revenir à votre première question.

Dans les années 90 j’étais un acteur très modeste dans cette transition puis à partir de 1997 beaucoup d’efforts ont été entrepris pour faire avancer l’UE avec des analyses et des propositions franco-allemandes, énoncées dans des textes communs des deux Centres d’analyse et de prévision.

Oui, mais finalement ce qui est intéressant, c’est la répétition dans des contextes différents.

Oui, probablement qu’en 2007, c’était trop tôt. Le contexte n’était pas favorable, aujourd’hui il l’est. On le voit sur les avancées entre Paris et Berlin en matière d’organisation de la zone euro.

Mais justement, le Groupe d’étude géopolitique s’est créé en vue d’essayer de penser l’européen dans le monde, si vous aviez une carte à faire ou refaire, puisque vous en avez déjà réalisé beaucoup, pour illustrer cette idée de ce que devrait être l’Europe pour le monde, laquelle choisiriez vous ?

L’UE dans le monde … c’est compliqué à cartographier en une seule carte. Les échanges commerciaux sont cartographiables mais sans signification politique, l’aide au développement est plus parlante, les opérations extérieures de l’UE, la diffusion des langues européennes, les eaux territoriales, l’attractivité universitaire, bref tous les vecteurs d’influence faite de diffusion et d’attraction. La carte la plus utile est celle des voisinages critiques, qu’il convient de tenir à jour. Elle m’a servi tant pour un exposé d’éclairage géopolitique devant les officiers d’état-major que pour rédiger un aide-mémoire aux Européens, publié ensuite dans la revue Le Débat3, à la demande de Marcel Gauchet. La carte sert de support à un raisonnement géographique, donc stratégique. Deux-tiers des crises graves du monde se situent à moins de 6h de vol, de Paris. C’est une réalité. Qu’en fait-on ? Indifférence ou action à l’extérieur, en fonction de nos intérêts, ici de stabilité ? Ce type de carte aide à sortir de « l’impensé géopolitique », l’une des grandes faiblesses du projet européenScreenshot 2017-08-24 23.44.37

Bibliographie :

Michel Foucher, Fragments d’Europe, (réed. 1998), Fayard

Michel Foucher, La République européenne, 2000, Belin

Michel Foucher, L’Europe et l’avenir du monde, 2009, Odile Jacob

Michel Foucher, Le retour des frontières, 2016, CNRS éditions

Michel Foucher, « Le nouvel environnement stratégique. Un aide-mémoire aux Européens », Le Débat 2016/3 (n° 190), p. 18-32. DOI 10.3917/deba.190.0018

Bertrand Badie et Michel Foucher (entretiens avec Gaïds Minassian), Vers un monde néo-national ?, 2017, CNRS éditions

Rapport Schuman sur l’Europe, l’état de l’Union 2018 sous la direction de Thierry Chopin et Michel Foucher, éditions Marie B, collection Lignes de repères.

Foucher – Geremek,  “Dialogue sur les frontières de l’Europe”, Varsovie, 1992, publié dans la revue Politiques

Discours de M. Joschka Fischer, ministre allemand des affaires étrangères, sur la finalité de l’intégration européenne, prononcé le 12 mai 2000 à la Humbolt Universität, Berlin. Transcription française : https://www.senat.fr/europe/avenir_union/fischer_052000.pdf

Texte du discours d’Emmanuel Macron le 10 mai 2018 à Aix-la-Chapelle pour la remise du prix Charlemagne : http://www.deutschland-frankreich.diplo.de/Discours-du-President-de-la-Republique-Emmanuel-Macron-Aix-la-Chapelle-10-mai.html

« Le réveil des frontières », Questions internationales, mai-août 2016

« Le nouveau désordre international », Questions internationales, mai-août 2017

  1. Référence au discours d’Emmanuel Macron le 10 mai 2018 à Aix-la-Chapelle pour la remise du prix Charlemagne.
  2. « Dialogue sur les frontières de l’Europe », Varsovie, 5 mai 1992, publié dans la revue Politiques, avril 1992
  3. Michel Foucher, « Le nouvel environnement stratégique. Un aide-mémoire aux Européens », Le Débat 2016/3 (n° 190), p. 18-32. DOI 10.3917/deba.190.0018