Nous avons rencontré Alain Lamassoure

Nous avons eu la chance de rencontrer Alain Lamassoure, personnalité incontournable du paysage politique européen. Membre du groupe PPE (Parti populaire européen) il est depuis 18 ans député au Parlement européen, au sein duquel il a exercé de hautes responsabilités – président de la commission des Budgets. Il est maintenant président de la commission spéciale TAXE sur le blanchiment d’argent, l’optimisation et l’évasion fiscale. Membre du mouvement Européen France, il revient avec nous sur sa vision du projet fédéraliste européen ainsi que sur le rôle de la France dans l’avenir de la construction européenne.


Groupe d’études géopolitiques : Pourquoi l’idée d’États-Unis d’Europe, longtemps un moteur de la construction européenne, semble-t-elle en panne ?

Alain Lamassoure – La forme politique des États-Unis d’Amérique ne peut pas s’appliquer à l’Europe. L’idée des États-Unis d’Europe résulte d’un malentendu historique et politique sur la formule “United States of America”. Elle n’est pas exacte car les Etats américains ne sont pas des Etats. Le Nevada, par exemple, n’est pas un État-nation et le Texas n’a été indépendant que deux ans. Les Canadiens sont plus exacts lorsqu’ils parlent de province. Indéniablement, les États américains ont ainsi beaucoup moins de consistance historique et d’identité que les Länder allemands dont beaucoup furent des royaumes comme la Saxe, la Bavière ou le Hanovre.

En retrouvant par hasard l’Atlas de géographie politique dans lequel mon grand-père apprenait la géographie politique à la fin du XIXe siècle et en le comparant à l’Atlas politique de l’Europe d’aujourd’hui, j’ai constaté qu’il existe aujourd’hui sur la carte politique de l’Europe vingt-quatre Etats qui n’existaient pas quand mon grand-père était à l’école primaire. Les pays baltes évidemment, mais aussi la Finlande, la Norvège ou l’Irlande n’étaient pas indépendantes.

Pour moi, cela veut dire que nous avons aujourd’hui deux types de nations dans l’Union Européenne. D’une part, des nations comme la nôtre, extraordinairement attachées à leur identité et à leur souveraineté – employons le mot même si il ne veut plus dire grand-chose – et aux manifestations anciennes de celle-ci, leur langue, leur histoire et leur traditions. Et puis les autres, comme la Tchéquie, la Slovaquie ou la Slovénie, qui sont d’autant plus attachés à leur indépendance et à leur identité qu’elles sont toutes récentes. Pour ces derniers, le fédéralisme n’est pas très séduisant.

Donc aucun des pays membres ne souhaite les États-Unis d’Europe ?

C’est exactement cela. Mais ce qui est encore plus important c’est qu’aucun parti politique de gouvernement européen n’y est favorable. Sauf peut-être les Verts, qui ne sont pas exactement un parti de gouvernement mais un parti d’appoint pour des coalitions gouvernementales. Donc ce saut fédéral sur le modèle américain n’aura pas lieu. Et nous n’en avons pas besoin.

Par quelle formule remplaceriez-vous cette idée ?

Je regrette la disparition du terme de communauté qui reflète cette formule politique différente que nous cherchons à inventer. J’espère qu’on y reviendra parce que le mot de communauté était un mot admirable. Du reste, c’est un mot français, et même les Britanniques ont été obligés de prendre le même mot – community, plutôt que commonwealth, trop connoté. Les Allemands l’avaient traduit assez exactement par Gemeinschaft. Pour moi, cela traduit quelque chose de chaleureux de l’idéal européen, comme si nous étions une famille de peuples.

L’idée des États-Unis d’Europe résulte d’un malentendu historique et politique sur la formule “United States of America”.

Quelle serait donc selon vous la bonne échelle pour appréhender l’Europe politique ?

Nous avons besoin de poursuivre ce qui a été conçu dans le traité de Lisbonne, qui est en réalité une réécriture avec une présentation différente et des changements minimes du traité de constitution de 2005. C’est-à-dire qu’il nous faut réaliser l’équivalent à l’échelon du continent de ce qu’est une communauté d’agglomération au niveau local. C’est une comparaison dont j’ai pu vérifier l’exactitude en créant, il y a une vingtaine d’années, la communauté d’agglomération de Bayonne-Biarritz-Anglet au nord du Pays basque.

Mais d’abord, pourquoi ont-été créées des communautés d’agglomérations ? Parce que les français sont très attachés à leurs 36 000 communes. Cependant, ces communes ont été définies en 1791 par l’Assemblée constituante en partant des paroisses de l’époque et à un moment où la France avait une population de 24 millions d’habitants à 80 % rurale. Deux siècles plus tard 80 % des Français vivent en ville. Pour ces Français urbains, l’espace de vie quotidien n’est plus la commune mais l’agglomération. Qu’entend-on exactement par ce terme ? Pour l’INSEE, c’est un ensemble de communes voisines telle que chaque matin plus de la moitié de la population active de chaque commune va travailler dans une autre commune de l’ensemble.

Dans la mesure où la vie quotidienne des gens se répartit sur plusieurs communes, il faut redéfinir le cadre et le fonctionnement des initiatives et des services publics. Par exemple, en repensant les transports pour emmener les gens au travail ou à l’école ou en repensant les services de collecte de déchets à l’échelon de l’agglomération. Les grands aménagement culturels et sportifs doivent également être dimensionnés selon la zone d’achalandage que représente la population de l’agglomération. Le cas des infrastructures sportives est intéressant car il montre également que cela ne signe pas la disparition des communes et ne les empêche pas d’entretenir le stade de l’équipe de football ou de rugby historique ou les terrain de jeu locaux pour enfants.

Pour moi, nous avons besoin du même type d’approche à l’échelle continentale.

L’échelon national n’est donc plus pertinent ?

Plus complètement. Alors qu’au XXe siècle, un certain nombre de grands problèmes pouvaient être traités dans le cadre national, au XXIe siècle le niveau pertinent est parfois devenu continental. Cela englobe aussi bien ce qu’on appelait, au XIXe siècle, les arts de la paix, le commerce, la recherche, les échanges universitaires, les mouvements financiers ; que les arts de la guerre, la diplomatie, la sécurité extérieure, la protection des frontières communes. Ce qui est passionnant avec ce que nous appelons la construction européenne, c’est d’être amenés à mettre en place une entité politique qui n’existe pas encore. Ce processus a commencé il y a 70 ans avec le discours de Robert Schuman, une longue période pour une vie humaine mais un soupir pour l’Histoire. Pour moi, cela va durer encore 30 ans car l’Union européenne est une cathédrale et il faudra un siècle pour l’achever.

L’État Nation a commencé à fonctionner comme tel au XIXe siècle, après s’être inventé pendant deux ou trois siècles. Sous Louis XIV, la France était déjà une nation. Mais c’était une monarchie dotée d’une administration. Ce n’était pas un Etat, au sens où nous l’entendons aujourd’hui. Au conseil du roi, ce dernier, selon son bon plaisir, invitait le nonce apostolique, l’ambassadeur d’Espagne, tel ou tel favori … Le pouvoir judiciaire n’avait aucune indépendance. C’est seulement deux siècles plus tard que les nations se sont constituées en États.

La plupart des États-nations sont nés de guerres et de révolutions. L’Europe fait-elle face à des difficultés particulières pour se construire ?

L’Union européenne est née de l’âge démocratique, mais le fait que les États membres soient des démocraties complique le processus de construction. À chaque fois que nous ajoutons un étage à l’édifice institutionnel, il nous faut l’unanimité. Paradoxalement, pour définir le cap de l’Union européenne il suffit de réunir une majorité, mais lorsqu’il faut transformer ou ajouter un dispositif ou une structure institutionnelle, c’est l’unanimité qui prévaut. On pourrait même parler de double unanimité puisqu’entre le moment où une décision est prise et le moment où elle est mise en place, de l’eau aura coulé sous les ponts et un certain nombre de gouvernements et de majorités auront changé, remettant tout en question. En effet, sur 27 membres, six ou sept d’entre eux ont des élections générales chaque année.

Cette réalité des démocraties fait que la construction européenne prend du temps et comme il n’y a pas de précédent historique ou d’équivalent dans le monde, nous sommes en terrain complètement inconnu. Cela explique nos tâtonnements et, nécessairement, certaines de nos erreurs. Il faut cesser de penser que l’invention de l’Union européenne peut être un processus linéaire.

Ce qui est passionnant avec ce que nous appelons la construction européenne, c’est d’être amenés à mettre en place une entité politique qui n’existe pas encore.

L’euro est-il un exemple de cette construction tâtonnante ?

Bien sûr, c’est même l’exemple le plus évident. L’entrée dans la zone euro fut la découverte d’un continent inconnu. On disait du modèle actuel de l’euro, qui repose sur l’union monétaire de pays différents aux profils économiques variés, conservant des budgets nationaux beaucoup plus importants que le petit budget commun, sans prévoir d’union sociale ou fiscale, qu’il n’était pas optimal et qu’il ne pouvait pas fonctionner. Pourtant, nous démontrons par l’action concrète que tout cela fonctionne admirablement bien. Ce n’est pas optimal, bien sûr. Mais qu’est-ce qui est optimal dans le monde ?

Ceci dit, Mundel a raison lorsqu’il affirme que cela ne peut fonctionner qu’en respectant un certain de nombre de conditions. Malheureusement, on ne cherche à les remplir que lorsqu’on est en crise. Une des caractéristiques des démocraties est que des décisions courageuses ne sont prises que si l’on ne peut absolument pas faire autrement. Dans le cas de la zone euro, nous avons d’abord sous-estimé les dangers nouveaux propres à cette structure nouvelle et puis, quand on s’est trouvé en danger avec l’affaire grecque nous avons surestimé la gravité le danger en s’imaginant que la faillite de l’État grec l’obligerait à sortir de la zone, marquant la fin de la monnaie unique.

Que pensez-vous du sentiment europhobe aujourd’hui ?

Nous assistons aujourd’hui à une diminution de l’europhobie au profit – et ce n’est pas un progrès – de la xénophobie et de la haine de l’Autre, c’est à dire en réalité de nouvelles formes de racismes. C’est un phénomène qui est très grave mais très intéressant à étudier historiquement, d’autant plus qu’aucun de nous ne l’a vu venir. Ce phénomène n’est pas limité à l’Union européenne, c’est vrai aussi en Norvège, en Suisse, et hors d’Europe. L’élection de Donald Trump en a montré la résurgence aux Etats-Unis. Presque toutes nos nations sont malades de cette angoisse identitaire. Le point de départ de cette crise est que chaque pays, tout d’un coup, ne sait plus où il habite, et a peur de voir disparaître ses valeurs, son mode de vie, sa tradition, sa langue, sa religion, au profit de traditions, de langues, de religions ou de découvertes scientifiques venues de l’extérieur.

En France, à part le géographe Christophe Guilly, dont les travaux sur les nouvelles inégalités sont passionnants, presque aucun de nos intellectuels n’a vu monter cette crainte. Les autres réduisent la montée du Front National à l’importance du chômage depuis les années 1970. Et il est certain que c’est un phénomène contributif. Il faut cependant voir qu’en Autriche ou au Pays-Bas, le chômage est presque inexistant. La même remarque s’applique aux pays scandinaves ou à la Suisse. L’explication économique ne suffit donc pas à expliquer la montée des tensions identitaires en Europe.

Vous avez sans doute une explication ?

Je pense qu’aujourd’hui l’Europe souffre de ne pas avoir d’ennemi commun. Je ne dis pas qu’il faut en inventer un, bien sûr. Mais pour moi, la solidité de l’État-nation, le ciment qui a fait tenir cette structure politique, vient largement de la crainte du voisin. Plus généralement, toutes les structures politiques sont nées de conflits ou de la crainte de ceux-ci. L’Europe, au contraire, est née de la volonté de non seulement faire la paix entre voisins, mais de réussir une véritable réconciliation entre des peuples qui semblaient condamnés à se faire éternellement la guerre. Aujourd’hui, deux tiers des Allemands et deux tiers des Français se désignent mutuellement lorsqu’on leur pose la question : “Quel est à votre avis le peuple le plus proche du peuple français ?”.

Cet exploit a permis le renforcement des liens économiques et culturels entre pays européens et à permis l’enrichissement global du continent. Mais, il n’a pas résolu le problème du ciment qui fait tenir cet édifice. C’est à nous de l’inventer car le but n’est absolument pas d’inventer un ennemi commun. Même si je remarque que dans une partie de la classe politique européenne la tentation est grande de le faire, que l’on désigne la Russie, l’Iran, ou l’Islam. Trouver cette cohésion sans passer par la désignation d’un ennemi extérieur ou intérieur, c’est aussi le moyen de sortir de l’angoisse identitaire.

Que dire de la politique étrangère de l’Union européenne ?

C’est précisément là que nous construisons l’Europe à l’envers. Normalement, la fondation d’un ensemble étatique passe par la mise en place d’une armée, pour les périodes de guerres, et de structures diplomatiques, pour les périodes de paix. L’Union européenne a commencé par l’agriculture, ce qui n’était pas facile à réaliser et revêtait une véritable importance, notamment symbolique puisque la majorité des soldats qui se sont entretués sur le sol européen au cours des siècles étaient des paysans. En somme, plutôt que d’envoyer les paysans guerroyer, on leur donne les moyens de produire ensemble. Mais pour unir politiquement et durablement des peuples voisins ce n’est pas idéal.

Et quel est le rôle de la France aujourd’hui ? Est-elle encore une moyenne puissance qui profite de son assise européenne?

Dans le cas de la France, la politique étrangère et le commandement des armées sont les activités qui bénéficient le plus à l’image du président de la république française. Les coups d’éclat médiatiques comme serrer la main très fort au président des États-Unis ou tenir la dragée haute à Vladimir Poutine font la une des journaux. Si le président envoie des bataillons dans les sables du Sahara, il est sur le point de remporter un nouvel Austerlitz. Il n’y a qu’à voir l’importance symbolique que revêtent encore les cérémonies militaires du 14 juillet. Pour moi, ce battage n’a aucun sens.

À la place je voudrais poser une question terrifiante. En quoi, depuis la fin de la guerre froide, le monde serait-il différent si la France n’avait pas existé ? Quelle crise aurait été évité ? Quelle guerre n’aurait pas eu lieu ou se serait terminée plus tôt ? Seule, la diplomatie française n’a plus d’influence. Sauf peut-être s’il se passe quelque chose au Burkina Faso. Mais même lorsque le Mali menace de s’effondrer nous envoyons 4000 hommes pour maintenir une forme de statu-quo. Cela n’a aucun impact.

Et les autres puissances européennes ?

L’Allemagne n’a même pas de politique étrangère, tandis que l’Angleterre ne sait plus où se situer sur la carte du monde.

Quelle conséquence, alors, pour l’Union ?

En nous réconciliant, nous nous sommes vaccinés contre la guerre. Contre la guerre entre Européens évidemment, mais aussi contre la guerre dans le reste du monde. Toutes les opérations auxquelles participe l’armée française, dont je ne me moque pas tant elle est un modèle de professionnalisme et de courage, ne sont pas des opérations militaires mais des opérations de gendarmerie. Dès qu’il s’agit de véritables opération militaires, comme bombarder Bachar El Assad, nous ne pouvons plus agir seul.

Le retrait américain nous a forcés à faire volte-face car sans les américains, les Rafales auraient été obligés de s’approcher trop près pour toucher leur cibles, prenant le risque d’être touchés par les missiles sol-air fournis par les Syriens. Nous aurions sans doute perdu deux ou trois Rafales alors que politiquement la France n’accepte d’aller faire des opérations extérieures qu’à la condition qu’il y ait zéro mort. À condition, également, qu’aucune image des morts causés par l’armée française sur le terrain ne soit diffusée. C’est inouï de se dire que nous n’avons jamais vu, à la télévision française, le moindre mort au Mali ou en Syrie, alors que nous avons probablement tué des centaines personnes, comme c’était nécessaire.

Pour résumer, depuis la fin de la guerre froide, nous n’avons voulu mener que des guerres “propres”, et dès que le conflit prenait de l’ampleur, nous attendions pour nous engager de recevoir la bénédiction et le soutien des Américains. Face au chaos du Moyen-Orient et à l’aventurisme militaire russe, les Européens ont longtemps vécu dans l’illusion que si la situation devenait trop explosive, les Américains feraient le nécessaire. Pourtant, à partir de la crise libyenne, Obama nous a très courtoisement fait comprendre que le soutien américain n’était pas automatique. Il a fait la même chose en Syrie ou au Mali. Mais c’était dit avec tant de gentillesse que les Européens n’ont pas voulu voir que le soutien américain ne serait plus systématique. La brutalité de Trump a le mérite de nous mettre face à nos responsabilités et surtout, d’avoir convaincu les Allemands que les Américains ne s’occuperaient plus de ce qu’ils considèrent comme notre backyard.

Cette situation, inédite depuis 1945, exige la mise en place d’une véritable défense européenne commune. Tous les Européens, même les Allemands, en conviennent désormais.

Je pense qu’aujourd’hui l’Europe souffre de ne pas avoir d’ennemi commun.

Quels seraient les principes qui guideraient cette défenses commune ?

C’est bien ce qui m’inquiète. En matière de politique de défense, nous sommes en train de mettre la charrue avant les bœufs. Nous devrions d’abord nous accorder sur les principes d’une politique étrangère commune. Les traités européens le rendent possible en créant des organes pour le mettre en œuvre : le haut représentant pour les relations extérieures, le service d’action extérieure de l’Union, l’agence européenne de défense, etc.

Malheureusement, nous avons jusqu’ici été victimes des egos des présidents français et des premiers ministres britanniques. Nous verrons si le Brexit et l’élection du président Macron peuvent y changer quelques choses. Le problème français, pour l’instant, à l’Elysée comme au Quai d’Orsay, c’est que seule compte la France. Nous n’arrivons pas sérieusement à formuler l’idée de diplomatie européenne.

Lorsque le président de la République s’est rendu en Arabie Saoudite, la presse éblouie dit « C’est formidable ». Pourtant, la France a une influence nulle en Arabie Saoudite tant qu’elle est seule. Si par contre un français vient, fort du soutien de l’Europe, les Saoudiens écouteront. C’est ce qui s’est passé avec la Russie en août 2008 lorsque Vladimir Poutine décida d’envahir la Géorgie. À l’époque, le Conseil de l’Union européenne fonctionnait encore avec la présidence tournante que la France occupait à ce moment-là. Nicolas Sarkozy, qui fut un excellent président du Conseil européen, sut réagir avec énergie. En vingt-quatre heures, il était à Moscou après s’être assuré du soutien de ses principaux partenaires. Cette initiative européenne permit d’arrêter l’armée russe car personne n’a intérêt à avoir l’Europe entière contre soi.

Au contraire, dès que nous arrivons en ordre dispersé, comme dans les conflits israélo-palestinien, syrien ou ukrainien, nous échouons. C’est pour cela que je pense que l’un des principaux enjeux sera de définir les espaces dans lesquels nous devons intervenir prioritairement. Je pense que ce sont d’abord les conflits qui subsistent sur notre continent : le problème des identités nationales dans l’ex-Yougoslavie, la guerre en Ukraine. Puis, il faut que nous arrivions à parler d’une seule voix sur la question israélo-palestinienne, qui s’inscrit dans le problème plus général que pose l’instabilité actuelle du Moyen-Orient. Enfin, il nous faut repenser nos relations avec le continent africain.

La France seule, selon vous, ne peut parvenir à grand chose. Avec l’élection d’Emmanuel Macron, qui a fait campagne en affichant ses convictions européennes, pensez-vous que la France puisse avoir l’ambition de jouer à nouveau un rôle moteur dans la construction européenne ?

C’est un objectif légitime et qui, à mon avis, répond à l’attente de tous nos partenaires. Nous avons traversés une période terrifiante pendant les cinq années de mandat du président Hollande. La chaise de la France est restée vide. Et je ne suis pas suspect de propos partisans en disant cela, puisque j’ai été ministre des affaires européennes dans un gouvernement de cohabitation avec le président Mitterrand.

Nous avons eu des divergences très fortes avec le président Mitterrand sur la guerre de Bosnie, mais sur le traité de Maastricht, sur l’élargissement aux pays scandinaves et à l’Autriche, ou sur la mise en œuvre du traité de Schengen, nous avons très bien coopéré. Le président Mitterrand a été un très grand Européen qui a fait son testament devant le parlement européen pendant la présidence française par un discours absolument admirable, grandiose. À une période cruciale, il a su donner à l’Europe l’élan dont elle avait besoin avec Helmut Kohl et Jacques Delors. Jacques Chirac était un Européen plus distrait. Nicolas Sarkozy, quant à lui, a été un Européen inégalement convaincu mais fort dans les épreuves. Angela Merkel et Jean-Claude Trichet, puis Mario Draghi, ont vraiment surmonté la crise dite de la zone euro. Mais il n’ont pas particulièrement fait avancer la construction européenne. François Hollande n’a jamais voulu jouer son rôle, notamment lors de la crise migratoire qui a failli tout emporter. Il n’est même pas venu physiquement aux deux sommets consacrés à ce sujet alors que l’Allemagne appelait au secours. La décision unilatérale d’Angela Merkel d’ouvrir les frontières à plus d’un million de réfugiés et de suspendre la directive de Dublin répondait au silence de la France et à l’impuissance des Européens. Après ce mandat décevant, l’élection d’un président jeune et européen fut une divine surprise en Europe !

Mais Emmanuel Macron doit se souvenir que l’Europe doit être européenne, comme le disait le général de Gaulle. Il faut que nous Français cessions d’imaginer que l’Europe sera une grande France. Non, c’est un système politique complètement différent du système français. Bien sûr, il est vrai que l’architecte en chef de l’Union a souvent été français, dès l’époque des pères fondateurs que sont Jean Monnet et Robert Schuman. Pour des raisons historiques évidentes, les Allemands nous ont souvent laissé l’initiative politique. Il faut toutefois reconnaître qu’ils sont bien meilleurs que nous dans la réalisation et dans le respect des normes que nous nous donnons. Ainsi, l’Europe est bien franco-allemande.

Mais vous semblez dire que la France a une responsabilité particulière.

Tout à fait, celle d’imaginer l’étape d’après. Et ce qui me chagrine le plus dans le débat sur l’Europe en France est que l’Union européenne est un enfant que la France a renié. Depuis ma naissance, en 1944, la seule œuvre collective dont le pays où je suis né puisse être fier est le rôle moteur qu’il a joué dans la construction européenne. Personne ne peut nous enlever la manière dont nous avons inventé cette machine extraordinaire à réconcilier les peuples. Donc il faut que le président de la république garde en tête qu’il a une responsabilité au nom de la France de relancer la politique européenne. Par exemple, les conventions pour faire le point sur l’Europe qu’il a évoquées sont une bonne idée.

L’autre responsabilité française qu’Emmanuel Macron doit garder à l’esprit c’est que la France ne sera suivie que si elle est exemplaire. Il vaut mieux faire envie que pitié, et aujourd’hui la France fait pitié. La France réussit à avoir encore un énorme déficit commercial, qui ne cesse de s’aggraver. Son taux de croissance est nettement inférieur à la moyenne européenne. Nous sommes aussi les plus mauvais élèves du point de vue de la tenue des comptes publics de la zone Euro et probablement de l’Union européenne, avec un déficit supérieur à celui de la Grèce. C’est un défi absolument redoutable parce qu’il faut que la France redevienne, sinon le meilleur élève, au moins un élève irréprochable. Avec une population de 67 millions d’habitants, nous avons un million de fonctionnaires en plus que les Allemands qui sont 82 millions. On ne peut pourtant pas dire que l’Allemagne soit plus mal administrée que nous alors même que c’est une nation fédérale, avec des échelons administratifs assez importants au niveau des régions que nous ne devrions même pas avoir.

L’objectif de réduction de 160 000 fonctionnaires sur cinq ans n’est pas sérieux au regard de ces réalités. Je crains que le président et son premier ministre, dont je soutiens par ailleurs l’action comme en témoigne mon départ des Républicains, n’aient gravement sous estimé l’ampleur des réformes qu’il faut faire en France. Les médias ne facilitent pas les choses lorsqu’ils affirment que nous souffrons de l’austérité imposée par Bruxelles et par l’Allemagne alors que la France n’a jamais engagé de politique d’austérité. Depuis quinze ans, nos salaires continuent d’augmenter plus vite que la productivité, et c’est pour cela que nous creusons notre déficit extérieur.

Pour revenir à Emmanuel Macron, il est évident que l’Europe a besoin de la France et que l’Europe se réjouit qu’il y ait un président français qui prenne des initiatives et qui bouscule un peu les Allemands comme le faisait gentiment Nicolas Sarkozy, et comme le faisaient à leur manière Mitterrand ou Giscard. Mais ne jouons pas trop au coq de basse-cour avec nos partenaires qui n’accepteront pas un leadership français, qui n’ont pas accepté un leadership allemand, surtout si la France persiste à ne faire aucun effort pour respecter les normes qu’elle a contribué à instaurer