Sécurité post-soviétique

L’imaginaire «galactique» de l’Europe centrale et orientale sur la sécurité post-soviétique

Par Andreas Umland

 

Beaucoup de politiciens, diplomates et analystes d’Europe centrale et orientale s’imaginent que leur région est divisée en deux planètes distinctes. Sur l’une d’entre elles se trouveraient les pays membres de l’Union européenne (UE) et de l’OTAN, l’autre planète n’hébergeant que le « reste ». Ces réflexions les ont conduit à un déni généralisé de certaines données géographiques et des défis sécuritaires qui en découlent. Cette perception « galactique », étonnamment commune à la géopolitique européenne, est l’une des raisons majeures de la persistance de zones grises intellectuelles dans l’espace post-soviétique.

Il ne fait aucun doute que la crise qui a émergé en Europe orientale et centrale procède, en premier lieu, de l’inexistence d’une structure institutionnelle est-européenne. Il nous est aisé d’expliquer et de décrire les tensions actuelles qui minent les relations entre Moscou et ses voisins occidentaux sans néanmoins posséder de connaissances particulières sur la région. Il nous suffit simplement de pointer du doigt la relative anarchie qui caractérise les relations internationales du monde post-soviétique. Certes, les affaires internes russes, les histoires nationales des pays situés entre Baltique, Adriatique et Mer Noire, ainsi que l’obsession pathologique de nombreux décideurs moscovites pour la politique intérieure de l’Ukraine sont des ressorts importants de la crise ukrainienne. Mais l’Europe de l’Est porte aussi en son sein une certaine insécurité, principalement du fait d’une inexistante assistance mutuelle, d’un manque de défense commune et de prévisibilité sur les potentiels conflits.

En cela, il n’est guère surprenant que la zone grise géopolitique européenne, située d’une part entre l’OTAN et l’UE, d’autre part entre l’Organisation du Traité de sécurité collective (OTSC) et l’Union économique eurasiatique (UEE) dominées par Moscou, soit partiellement constituée d’Etats faillis (Moldavie, Ukraine, Géorgie et Azerbaïdjan). L’instabilité et l’insécurité persistantes de ces États leur posent des problèmes, ainsi qu’à leurs voisins membres de l’OTAN et de l’UE – comme la Pologne, la Slovaquie, la Hongrie et la Roumanie, qui ont des frontières communes avec l’Ukraine. Pourtant, malgré l’escalade des tensions alimentée par le Kremlin dans la région, la plupart des élites d’Europe centrale et orientale ont fait preuve d’une certaine insouciance quand il s’agissait de rechercher une solution au dilemme de la sécurité des pays de cette zone grise.

L’une des raisons majeure de ce manque d’attention prêté au renforcement des institutions régionales est cette vision précisément « galactique » de la sécurité européenne, entendue comme allant de soi par de nombreux politiciens, diplomates et analystes post-soviétiques. Selon eux, le monde post-communiste serait divisé en deux planètes : la bonne planète UE-OTAN d’un côté, le vieux monde décati du post-socialisme de l’autre. Les habitants de cette seconde planète seraient les citoyens malheureux de ces pays d’Europe de l’Est et du Sud-Caucase exclus de facto des instances européennes et otaniennes.

Le grand art, le but ultime et la panacée universelle recherchée par toute capitale est-européenne résideraient, selon cette logique, dans leur accession à l’UE et à l’OTAN. Une fois accomplies ces adhésions, leur inclusion dans ces deux puissantes et merveilleuses alliances de sécurité occidentales les extirperaient miraculeusement des turpitudes qui sont le propre du monde post-soviétique.

De plus, un intérêt trop prononcé, des relations trop étroites ou, pis encore, une alliance politique avec l’un des pays de la « mauvaise planète » porteraient atteinte à la solidité de l’alliance européenne et otanienne, et par conséquent remettrait en question la légitimité d’un pays à y figurer. Pour que puisse tourner une galaxie imaginaire avec tous ses Etats-membres, tout engagement sérieux avec l’un des voisins orientaux serait non seulement vain mais aussi dangereux. Pour un nombre surprenant d’analystes et de diplomates, ces croyances (plus ou moins occultes) supplantent ce qui devrait être une évaluation dépassionnée des défis sécuritaires de leurs pays. Les erreurs de jugement qui en résultent et le non-alignement continu de la région d’Europe centrale et orientale accentuent à leur tour l’insécurité réelle des États immédiatement concernés (membres ou non de l’UE ou de l’OTAN), et du continent européen dans son ensemble.

Afin de surmonter cette impasse, les pays occidentaux et les officiers de l’OTAN et de l’UE devraient clarifier et expliquer à leurs partenaires ces deux faits fondamentaux : premièrement, que la portée des garanties de sécurité conférées par l’OTAN et l’UE est limitée et, deuxièmement, qu’il y a un désir en Occident de voir se renforcer des alliances régionales uniques en Europe orientale et centrale. Une fois ces signaux captés par Varsovie, Bratislava, Budapest, Bucarest etc., il appartiendra aux élites de ces pays de trouver les solutions adaptées.

Alors que dans le pire des cas, un effondrement de l’État ukrainien entraînerait des problèmes de sécurité massifs pour ses voisins occidentaux, l’OTAN et l’UE pourraient ne pas être en mesure d’y apporter des réponses décisives.

Les principales puissances et organisations occidentales de l’UE et de l’OTAN devront d’abord clarifier les limites de leurs engagements et de leurs promesses vis-à-vis des Etats orientaux. Alors que dans le pire des cas, un effondrement de l’État ukrainien entraînerait des problèmes de sécurité massifs pour ses voisins occidentaux, l’OTAN et l’UE pourraient ne pas être en mesure d’y apporter de réponses décisives. Washington et Bruxelles devraient peut-être même reconnaître que la Pologne, la Slovaquie, la Hongrie et la Roumanie seraient en réalité livrées à elles-mêmes s’il s’agissait de faire face aux répercussions transfrontalières d’un effondrement de l’Etat ukrainien, voire d’une guerre russo-ukrainienne. L’OTAN ne se risquera pas à un déploiement de ses troupes en Ukraine, en dehors de son territoire, et donc à une confrontation militaire avec la Russie, de même que les soldats occidentaux ne tireront pas sur des réfugiés ukrainiens qui traverseront la frontière polono-ukrainienne pour entrer sur le territoire de l’OTAN. Si l’Etat ukrainien court le risque de sa disparition complète sous la vague d’un assaut frontal russe, l’OTAN ne possède aucun mandat régulier pour assurer la sécurité d’un pays tiers et non-membre, quand bien même l’implosion de l’Ukraine aurait d’importantes répercussions régionales, portant avec elles des risques fondamentaux, voire des difficultés insurmontables.

L’OTAN devrait protéger, et protégerait sûrement la Pologne, Slovaquie, la Hongrie et la Roumanie en cas d’agression russe. Mais elle ne peut ni ne souhaite « garder » ces pays des millions de potentiels migrants ukrainiens quittant leur patrie par désespoir et par peur d’une nouvelle escalade de violences dans la guerre hybride menée depuis Moscou contre l’Ukraine. Les réponses à apporter à ces défis seront laissées aux États concernés, qui peut-être parviendront à les relever, et à certains autres pays qui, par pur altruisme, se montreront disposés à leur fournir leur aide. Les membres de l’OTAN ne sont quant à eux aucunement forcés de s’entraider dans une telle situation de crise.

Un scénario potentiellement identique est à envisager pour l’UE. Certes, l’Union européenne, contrairement à l’OTAN, dispose de certains mécanismes et instruments pour venir en aide aux États-membres et aux pays voisins lorsqu’ils sont confrontés à des défis majeurs. L’UE ne saurait néanmoins effacer, prévenir ou répartir le poids des graves problèmes de sécurité auxquels seraient confrontés la Pologne, la Slovaquie, la Hongrie, la Roumanie et d’autres pays d’Europe une fois que l’Etat ukrainien aura commencé à s’effondrer. Avec le comportement égoïste dont ont fait preuve plusieurs Etats orientaux membres de l’UE lors de la récente crise des réfugiés, de nombreux politiciens à Bruxelles, Berlin, Vienne, Rome ou Athènes seraient peut-être réticents à l’idée d’accéder aux appels au secours hongrois ou polonais, quand il s’agira de répartir en Union européenne les réfugiés ukrainiens restés sur leur sol. Leur sarcastique « Bienvenue au club! » ne serait plus adressé aux migrants ukrainiens mais aux élites politiques polonaises et hongroises elles-mêmes.

Des pays comme l’Allemagne, l’Italie et l’Autriche voudront peut-être aussi rappeler à leurs voisins orientaux dans quelles mesures les réfugiés de guerre sont différents des travailleurs migrants. Au cours des dernières années, la Pologne a plus ou moins réussi à intégrer plusieurs centaines de milliers d’Ukrainiens, qu’il s’agisse de migrants naturalisés, de travailleurs pendulaires ou d’étudiants. S’il est plus faible, la Slovaquie, la République tchèque et la Hongrie sont eux aussi parvenus à assimiler un nombre relativement important de migrants.

Evidemment, prendre soin de plusieurs millions de réfugiés politiques venus d’Ukraine par pure fatalité est tout à fait différent que de le faire de façon organisée, avec des programmes sensés pour organiser leur quotidien en dehors d’Ukraine. Ni les Etats membres de l’Est de l’UE, ni ses institutions supranationales n’ont, dans un proche avenir, de plans d’action satisfaisants pour relever ces défis, au-delà de la construction ad hoc de certains camps de réfugiés pour une première vague de réfugiés potentiels. De même l’UE serait incapable d’empêcher le mouvement inexorable des particules radioactives en cas d’explosion d’une centrale nucléaire ukrainienne telle qu’à Zaporijia (la plus grande d’Europe). D’autres sources potentielles d’instabilité et d’insécurité transfrontalière pourraient encore être citées.

Le deuxième signal que l’OTAN et les principales puissances occidentales doivent envoyer à Varsovie, Bratislava, Budapest et Bucarest est que les garanties sécuritaires de l’Alliance à ses membres orientaux resteront effectives, même si sont engagées de nouvelles structures de défense régionale en Europe de l’Est. Les Etats-Unis devraient en particulier faire savoir à ces Etats qu’ils continueront à couvrir leurs arrières si les pays de l’ancien bloc soviétique construisent de leur propre initiative une nouvelle alliance régionale, autonome vis-à-vis de l’OTAN. Après tout, Washington a fourni de nombreuses garanties de sécurité à travers le monde par le biais de son programme aux alliés majeurs non-OTAN. Les États-Unis ont ainsi associé leurs alliés de l’OTAN, par l’intermédiaire de l’article 5 du Traité de Washington, à des conflits potentiels avec des pays tiers qui n’en font pas partie. En 2010, la Turquie, membre oriental de l’OTAN, a ainsi conclu un accord de partenariat stratégique et d’aide mutuelle avec l’Azerbaïdjan, pays non membre de l’OTAN, accord dûment ratifié par les parlements des deux pays. Dans l’article 2 de ce traité turco-azerbaïdjanais, les deux parties se promettent une aide militaire au cas où l’une d’entre elles serait attaquée.

Les clauses du traité d’aide militaire entre la Turquie et l’Azerbaïdjan ont des implications particulièrement importantes pour l’Europe de l’Est.

Ni les diverses garanties de sécurité mondiales promises par les Etats-Unis, ni le pacte d’assistance mutuelle entre Ankara et Bakou n’ont jusqu’à présent sapé les fondements de l’OTAN. Cependant, les clauses du traité d’aide militaire entre la Turquie et l’Azerbaïdjan ont des implications particulièrement importantes pour l’Europe de l’Est. Il s’agit en effet d’un partenariat étroit entre un membre de l’OTAN ne possédant pas l’arme nucléaire et un pays cible du Partenariat oriental de l’UE. Cela préfigure une toute nouvelle constellation d’alliances entre des pays d’Europe occidentale et orientale. Avec le conflit au Haut-Karabakh qui l’oppose à Erevan, Bakou est par ailleurs impliquée dans une confrontation indirecte avec Moscou – l’Arménie est membre de l’OTSC et de l’UEE et elle abrite une importante base militaire russe. Le traité turco-azerbaïdjanais de 2010 pourrait ainsi être mentionné dans les garanties occidentales aux pays membres de l’OTAN et de l’UE. Les pays occidentaux pourraient ainsi s’engager, contre leur gré et leurs intérêts nationaux, dans une coopération plus étroite en matière de sécurité et de défense avec la Moldavie, l’Ukraine ou la Géorgie.

Des pays comme la Pologne et la Roumanie devraient être activement et explicitement encouragés par Bruxelles, Washington, Paris et Berlin à s’engager dans la co-construction d’alliances et d’organisations cohérentes en Europe de l’Est. De même, les pays occidentaux de l’OTAN devraient annoncer sans ambages à leurs partenaires orientaux qu’ils seront seuls si les flux de réfugiés ou autres instabilités transfrontalières venaient à les frapper. Une fois ces deux signaux reçus à Varsovie, à Bratislava, à Budapest, à Bucarest et dans d’autres capitales d’Europe de l’Est, cette vision « galactique » de leurs perceptions de la sécurité nationale devrait être surmontée. Nous assisterons alors au renforcement des institutions transfrontalières qui contribuerait à éclaircir et à sécuriser cette zone grise européenne.Screenshot 2017-08-24 23.44.37

Article mis en ligne sur Wilsoncentre.org le 23 octobre 2017
(East-Central Europe’s “Galactic” Imagining of Post-Soviet Security)
Traduit de l’anglais par Adrien Nonjon