Nous avons lu

Waging modern war du Général Wesley K. Clark, 2001

Par Carole Grimaud Potter

Le général Wesley K. Clark a été le Commandant en Chef des Forces Alliées en Europe, de 1997 à 2000. Il a précédemment servi en qualité de directeur pour la stratégie et la politique de l’État Major du Pentagone, de 1994 à 1996 et a été le principal négociateur militaire durant les Accords de paix pour la Bosnie (Accords de Dayton) en 1995.

Diplômé de West Point, la meilleure École militaire des États-Unis, le général Wesley K. Clark est entré dans les forces armées américaines durant la Guerre Froide et a été décoré vétéran du Vietnam. Dans « Waging Modern War », publié en 2001, deux ans après la fin de la guerre au Kosovo, Wesley K. Clark présente ses mémoires personnelles, en organisant le texte en deux parties.

La première relate la préparation et les négociations pour les Accords de Dayton au cours desquelles il a été en charge de la rédaction de l’Annexe militaire. La seconde partie décrit son expérience pendant sa mission de Commandant en Chef des Forces Alliées en Europe durant les opérations de l’OTAN au Kosovo en 1999 qui l’a vu prendre position pour une ligne dure envers les jusqu’au-boutistes serbes sur le point d’engager une nouvelle guerre ethnique au Kosovo, en poussant la hiérarchie militaire et en influençant la diplomatie.

La guerre moderne selon le général Clark est le résultat d’un changement dans la conception de l’aspect militaire au sein des Forces Armées et des institutions créées après la seconde guerre mondiale : l’OTAN, les Nations Unies et plus tard l’Union Européenne. Leur objectif principal est d’éviter de nouveaux conflits.

Durant sa mission, Wesley K. Clark a développé des relations difficiles avec William S. Cohen, Secrétaire américain à la Défense (1997-2001) et le général H. Shelton, Chef d’Etat-Major des Armées américaines. Il finira finalement écarté de sa fonction en 2000, avant la conclusion naturelle de son mandat. En 2004, Clark s’est présenté comme candidat démocrate aux élections présidentielles et le général Hugh Shelton dans une interview au New Yorker avait justifié le départ de Clark du poste de commandement des Forces Alliées en avançant « des problèmes d’ intégrité et de personnalité ». Sans prendre immédiatement position dans les controverses pourtant particulièrement intenses qui ont caractérisé la fin de sa carrière, dans ses mémoires le général Clark semble se contenter de donner une description des faits vécus par son auteur et d’illustrer la difficulté de son poste “ à deux casquettes », exigeant une implication à la fois politique et militaire, le tout dans un style détaché et tactique, limitant les critiques envers ses supérieurs.

L’armée ça sert, d’abord, à ne pas faire la guerre

Si Crusade in Europe d’Einsenhower expose, dans la lignée des récits militaires, le lecteur à la stratégie et à la guerre par le choix de l’auteur d’une focalisation interne, dans son livre de mémoire, Wesley K. Clark part de son expérience surtout pour mettre en lumière le dysfonctionnement des organisations comme l’OTAN ou le Pentagone. L’analyse des problèmes de communication entre les différentes institutions et les effets de ces anomalies sur le terrain, en particulier dans le cas du Kosovo, jouent aussi un rôle prépondérant dans le livre par rapport à tout aspect immédiatement militaire.

C’est que la guerre moderne est le résultat d’un changement dans la conception du fait militaire au sein des Forces Armées et des institutions créées après la seconde guerre mondiale : l’OTAN, les Nations Unies et plus tard l’Union Européenne. L’objectif principal actuel de la communauté internationale est d’éviter de nouveaux conflits et quand le monde occidental est impliqué dans une intensification de l’affrontement politique, ce n’est plus un conflit où la nation est menacée mais des actions successives, bien délimitées et ciblées avec des effets mesurés, comme lors de la guerre en Irak, qui rentrent en jeu.

La nouvelle technologie disponible dans le secteur de l’armement permet un nombre croissant d’interventions militaires avec un engagement limité de l’armée. D’où l’intérêt pour les phénomènes d’intercommunication et de circulation des informations. Selon Clark, en effet, aujourd’hui la guerre aérienne soutenue par les nouvelles technologies — qu’il définit la stratégie « portée mondiale, puissance mondiale » — doit être le moyen préféré par les États pour leur éviter de lourdes pertes humaines.

La stratégie militaire a, en somme, radicalement changé. En partant de son expérience au Kossovo, Clark pense que les forces armées ne peuvent pas appliquer au Kosovo, la stratégie du « gradualisme » utilisée pendant la guerre du Vietnam. Aujourd’hui, les attaques doivent être massives en s’accompagnant d’un effort diplomatique afin que l’opinion publique ne se retourne pas contre ses dirigeants. Tirant les leçons de la menace nucléaire de la Guerre Froide, la communauté internationale a intégré le principe de Sun Tzu « Celui qui sait quand il faut combattre et quand il ne le faut pas sera pas victorieux ».

La guerre moderne, qui a débuté selon Clark avec la guerre en Yougoslavie, est également innovante à travers la couverture médiatique qu’elle a suscitée. Pendant son commandement le général W. Clark apprit rapidement que les diplomates et l’armée étaient placés sous la lumière constante des médias et du public. Avec la transmission par satellite des images télévisées, du fax, du réseau internet, des lignes téléphoniques longues distances et des téléphones cellulaires disponibles dans les années 1990, la guerre était dorénavant visible et les acteurs devaient s’adapter au « facteur CNN » avec plus ou moins de succès.

« La guerre est une chose trop grave pour être confiée à des militaires » G. Clémenceau

Dès 1994, lorsque le général Wesley K. Clark est nommé officier supérieur d’Etat-Major J-5, il comprend que le Kosovo est différent de tout autre conflit, que l’OTAN est une organisation très complexe que « personne ne comprend clairement » où chaque décision est discutée dans un cadre judiciaire strict entre les chefs militaires et dix-neuf gouvernements différents. La lenteur du processus décisionnel pèsera sur la fonction de SACEUR que le général Clark occupera. En raison de la dualité de la fonction (Commandant de l’Armée américaine et Commandant des Forces Alliées en Europe), chacune de ses actions et décisions est sujette à l’incertitude si ce n’est à la résistance de la diplomatie: les frappes aériennes sont-elles nécessaires? Quelles seraient les cibles? Une pause dans les bombardements est-elle utile ou non? Une opération terrestre est-elle nécessaire pour préparer la reddition des Serbes? Et dans ce cas, cela implique-t-il l’utilisation d’hélicoptères Apaches?

Le général Clark interroge l’organisation hautement complexe de l’OTAN et l’appréhension du conflit par les forces armées américaines

Pour le général Wesley K. Clark, toutes ces différentes stratégies possibles doivent être préparées bien avant que la décision ne soit approuvée par le Président des États-Unis et l’OTAN. Selon lui, les nombreuses et trop longues négociations avant d’agir «font perdre la recette de base du succès de l’OTAN pendant la guerre froide qui était de « préserver l’incertitude dans l’esprit de l’adversaire» (p.166). La double responsabilité de SACEUR implique que le général Wesley K. Clark doit endosser deux rôles: celui de soldat et celui de diplomate. Dans une démarche diplomatique, peu de temps après sa prise de fonction au sein de l’OTAN, Clark rencontre S. Milosevic, pas encore condamné par La Haye. Cette décision lui sera reprochée par l’Administration américaine et sera suivie d’un article au vitriol dans le Washington Post.

Tout au long de sa mission, le général W. Clark tend à utiliser l’armée à des fins diplomatiques pour montrer sa force avant toute discussion. Ainsi, l’épisode de l’antenne de télévision est présenté comme un levier parfait pour gagner plus d’espace pour la diplomatie en intimidant S. Milosevic et le forcer à négocier: « Plus on poussait contre les jusqu’au-boutistes Serbes, moins ils voulaient nous défier »(p.105). Mais le frein de cette stratégie viendra de Washington : l’administration américaine souhaite avant tout s’assurer que les Accords de Dayton soient respectés avec des moyens militaires si nécessaire tout en évitant de prendre parti. Suivant ces principes, Washington prend la ferme decision d’éviter la présence des troupes américaines sur le terrain. Lorsque Richard Holbrooke, l’Ambassadeur des États-Unis aux Nations Unies décide de mettre en place une force européenne en Macédoine, sous commandement français, la situation se complique pour le général Wesley K. Clark, qui devient « Commandant en chef représentant une nation qui ne participe pas à l’opération». Une scène dans le livre en dit long sur la question de la confiance et de la considération que Clark place dans les forces européennes lorsque face au brigadier-général français, Marcel Valentin, Clark « sait qu’il ne parle pas avec l’autorité morale habituelle» (p. 155). Ce n’est qu’après six mois de négociations que l’opération des frappes aériennes, dénommée « Allied Forces » sur la Serbie est finalement décidée au sein de toutes les parties. Les cibles les plus importantes doivent encore être approuvées par le Président des Etats-Unis.

« J’étais maintenant responsable … »

La question de la responsabilité domine les mémoires du général Wesley K. Clark. À travers le processus global de la préparation et de l’opération elle-même, le nombre de personnalités, de gouvernements et d’institutions impliquées dans le processus de décision est si élevé qu’il est presque impossible de déterminer une responsabilité. Individuellement, aucun ne l’assume pleinement, du Président néerlandais qui demande au général Wesley K. Clark de ne pas mentionner à la presse que la première frappe aérienne réussie a été effectuée par un avion des forces hollandaises, au pilote rescapé qui ne veut pas que son nom soit divulgué ou aux gouvernements qui discutent continuellement de chaque décision à prendre. Toutefois après l’attentat malheureux de l’ambassade de Chine, le Secrétaire à la Défense Cohen, le directeur de la CIA, Georges Tenet, et le brigadier-général Neil Robinson ont offert leur démission. Il n’y en eu aucune lorsque 80 Albanais furent tués par erreur dans le village kosovar de Korica. Pour le général Clark et les militaires, tout conflit implique malheureusement des pertes et ce fait est bien accepté.

Lancer une attaque contre un pays souverain, coupable de crimes contre des civils, et dans le même temps être responsable de victimes civiles et de problèmes humanitaires, tout en mettant en péril les Nations Unies sur le terrain, est un dilemme que seuls quelques-uns sont disposés à endosser. Pour le général Clark, il est clair que le seul responsable de la guerre est le « menteur et tyran » S. Milosevic, selon la réponse qu’il donne au Président de Macédoine, ce dernier proposant l’utilisation des bases aériennes macédoniennes pour les avions de l’OTAN. Du point de vue du livre, le général Wesley K. Clark essaie de convaincre le lecteur qu’il est l’un des rares dirigeants à comprendre la situation sur le terrain, la question politique et les différences entre une vision anglo-saxonne de la guerre et la profonde réticence européenne pour l’usage de la force : « J’étais maintenant responsable du résultat, comme je ne l’avais jamais été auparavant. Je pouvais sentir le poids peser sur moi … « (p 172).

Soutenu par Javier Solana, le secrétaire général de l’OTAN, la secrétaire d’État américaine Madeleine Albright, et l’ambassadeur des États-Unis Richard Holbrooke, Clark a néanmoins l’impression de «marcher dans le sable». Entre les lignes, le général Clark interroge l’organisation de l’OTAN, hautement complexe, l’appréhension du conflit par les forces armées américaines et l’autorité du SACEUR. De son point de vue, la crédibilité de l’OTAN est clairement en jeu et son rang au sein de l’Organisation implique l’entière responsabilité pour préserver la suprématie militaire de l’OTAN. Ce n’est que vers la fin de la crise que le général W. Clark réalise avec frustration qu’il «n’est qu’ un simple officier de l’OTAN» fournissant des informations et prenant les ordres «mais sans engagement dans des discussions politico-militaires».

« Vous avez un pied sur une peau de banane et un pied dans la tombe »

Dès le début de son livre, le général Wesley K. Clark souligne clairement sa position difficile entre deux conceptions différentes de l’intervention au Kosovo, qui se poursuivent tout au long de l’opération. La Maison Blanche et le Département d’Etat veulent le succès tout en gardant de bonnes relations avec l’Union Européenne et la Russie. Quant au Pentagone, une intervention limitée au moindre risque est nécessaire. La « gueule de bois du Vietnam » persiste toujours au sein des forces armées américaines et la crainte de l’enlisement d’une intervention militaire perdure dans les mentalités. Les relations entre Clark et le Pentagone deviendront de plus en plus tendues, se traduisant par une mise à l’écart par ses supérieurs : Clark ne sera pas informé des questions importantes, ni invité aux réunions. Tout aussi troublant est son questionnement à propos de l’Administration américaine: «J’ai réalisé que je n’avais aucune idée, pas plus que je n’en avais eu pendant toute la crise, du processus de décision du Commandant en chef ou du Secrétaire à la Défense» (p.341).

« Stay your ******* face off TV”

Cette déclaration coup de poing du Secrétaire américain à la Défense, William Cohen, s’adressant au général Clark, résume la relation difficile que Clark et les militaires entretiennent avec les médias. Gérer la presse est quelque chose que Clark n’est pas bien préparé à assumer dès le début de sa nomination au poste de SACEUR. Dans ses mémoires, Clark ne mentionne pas sa première difficulté avec la presse, lorsqu’en 1994, il rencontra Ratko Mladic, alors Commandant dans l’armée des Serbes de Bosnie, inculpé de crimes de guerre en 1995 et récemment condamné à perpétuité par le TPIY. La rencontre fut organisée par le général Michael Rose, le commandant britannique de la Force de protection des Nations Unies en Bosnie qui, dans son livre « Fighting for peace », décrit la scène « effroyable » et la photo infâme qui suivit. Par la suite, le général Clark aura de nombreses et fâcheuses expériences avec les mauvaises interprétations de ses déclarations dans la presse, durant la guerre du Kosovo. Au point que ses supérieurs lui ordonnent de restreindre ses interactions avec les journalistes. Plus tard, il trouvera un mentor en la personne de William Holbrooke, Ambassadeur américain, et s’essaiera à suivre ses pas dans les relations avec les médias. Pour le général Clark, les médias et l’opinion publique représentent un autre front de la guerre.

« Je ne commencerai pas une troisième guerre mondiale pour vous »

Bien que le général Wesley K. Clark soit soutenu par J. Solana, Sir M. Jackson, lieutenant général de l’armée de terre britannique et commandant du Corps de Réaction Rapide du Commandement Allié en Europe refuse de donner suite à ses ordres. Cet échange très tendu entre les deux hommes à la fin de la guerre synthétise le problème d’autorité et de politique que le général Clark rencontre en tant que SACEUR au cours des opérations.. Le refus du bloc britannique de bloquer l’autoroute près de Pristina provoqua un incident diplomatique. entre les deux anciens alliés, les États-Unis et le Royaume-Uni sur fond de « crise russe ». À bien des égards, la crise russe ressemble à la fin d’une autre guerre, la Seconde Guerre mondiale, lorsque les «premiers arrivés» obtiennent un secteur ou une place stratégique. Dans le cas yougoslave, l’aérodrome de Pristina était convoité par les Serbes et les Russes dans le but d’établir une partition dans cette région. Au cours des opérations au Kosovo, le général Clark avait déjà remarqué la persistance de la guerre froide dans la chaîne de commandement militaire russe et le programme contraire des Russes durant la crise du Kosovo qui fut, hélas, négligée par les dirigeants de l’OTAN au moment le plus fort de la guerre, durant l’opération « Allied Forces ».. Mais selon Clark, laisser les Russes avoir leur propre secteur indépendant de l’OTAN aurait compromis l’avenir de l’ Organisation et sa crédibilité.

« J’aurai préféré que la cible de ma persistance soit seulement l’ennemi, plutôt que le Pentagone »

La guerre moderne implique-t-elle la modernisation du système de commandement au sein de l’OTAN et le renforcement du rôle du SACEUR comme le général Clark le laisse entendre dans ses mémoires ? L’Amérique, «leader réticent», fait-elle suffisamment confiance à l’organisation de l’OTAN et à ses 27 autres nations? Après le succès de l’opération des forces alliées au Kosovo et en évitant la confrontation avec les Russes, le général Clark est renvoyé de sa fonction de SACEUR, sans véritablement en comprendre les raisons. Après avoir déclaré que l’administration Bush était « la politique étrangère américaine la plus arrogante » et farouchement opposé à l’intervention américaine en Irak, Libye et Syrie, considérée comme une guerre totale pour le contrôle du Moyen-Orient, le général américain Clark continue à exprimer aujourd’hui sa conviction par la voie de la presseScreenshot 2017-08-24 23.44.37