La doctrine Primakov

La première traduction française du texte clef de la doctrine géopolitique russe la plus influente et la moins connue

Traduction par Danylo Khilko et Pierre Ramond

Nous avons le plaisir de publier la première traduction française d’un des textes les plus rares et influents de la géopolitique russe contemporaine.

L’auteur Yevgeny Primakov, à l’époque ministre des affaires étrangères dans le gouvernement Chernomyrdin et Kirienko, est sans doute l’un des plus influents praticiens des relations internationales de la fin du XXe siècle. La direction qu’il a imprimé à la politique étrangère russe au cours de son mandat demeure essentielle pour la classe politique russe, comme le reconnaissait récemment Sergei Lavrov, le puissant ministre des Affaires étrangères de l’administration poutinienne, lecteur attentif du texte, inédit en français.

Sa leçon, reconnue par des adversaires politiques comme Henri Kissinger, doit donc être étudiée de près.

Ce papier a été initialement publié en 1998 au journal du ministère des affaires étrangères russe “La vie internationale” (“Международная жизнь”). Il est dédié au conseiller Gortchakov, chancelier d’État du temps de l’empire russe. Repris dans un recueil des oeuvres de Primakov “Les rencontres au carrefour” (“Встречи на перекрестках”) en 2015. Nous le traduisons à partir de cette édition. GG


Внешнеполитическое кредо // Встречи на перекрёстках

Je suis entré au ministère des affaires étrangères à une époque complètement différente.

Le pays avait désormais pris le chemin de l’économie de marché et du pluralisme politique. La désintégration de l’Union Soviétique ne suscitait pas la joie de tous. Pas du tout. Beaucoup de citoyens étaient tristes de perdre un pays puissant et multinational.

Ces transformations en Russie ont entraîné de graves conséquences. “L’accord de Varsovie” [NDT : le bloc des pays socialistes contrôlés par Moscou] et “Le conseil d’aide économique” [NDT : l’organisation économique du monde socialiste] ont été démantelés. A partir de là, tout a commencé.

Certaines personnes pensaient qu’à partir de ce moment la Russie allait intégrer le “monde civilisé” comme pays de second plan. Parfois de manière discrète, et parfois publique, le peuple a accepté que l’URSS avait perdu la “guerre froide”, et que la Russie allait lui succéder. On pensait que les relations avec les États-Unis allaient se développer, comme cela avait été le cas pour le Japon et l’Allemagne, après leur défaite au cours de la Seconde Guerre Mondiale. Ces deux pays avaient vu leur politique gérée par Washington, et ne s’y étaient pas opposés.

Cette vision était très répandue parmi la grande démocrate des politiciens, en 1991. Ils pensaient que cette stratégie allait aider la Russie à surmonter les problèmes du passé.

Alors, il devint à la mode de dire que les responsables des réformes économiques devaient trouver un moyen de faire face à “la ruine d’après-guerre”.

Un spécialiste des sciences politiques, Roï Medvedev (“Медведев Р. Капитализм в России? М., 1998. С. 98.“, “Roï Medvedev, Capitalisme en Russie?”), critique cela en écrivant : “il est impossible de comparer les conséquences de la guerre froide à celles de la guerre civile [1917-1919] ou à celles de la Grande Guerre Patriotique [Seconde Guerre Mondiale]. L’économie de l’URSS, devenue Russie, n’est pas détruite comme à la fin d’une guerre classique, et peut s’adapter à de nouvelles perspectives. Les problèmes que rencontrent l’économie russe sont le fait de la politique des réformateurs radicaux, et non de la guerre froide. En effet, le niveau d’inflation était plus bas pendant la Guerre Patriotique que durant les années 1993-1994, de même que la croissance.

Adopter une posture “défaitiste”, en politique extérieur comme intérieure, ne permettait pas d’effacer les éléments pernicieux de l’héritage soviétique (dont il fallait, je le précise, éliminer certains aspects, et en garder certains). Nous ne pouvions démocratiser notre vie et réformer notre société qu’à condition de ne pas penser que que “chez eux” [les occidentaux), tout était harmonique, stable, juste, et qu’il faudrait les imiter à tout prix, même dans leur manière de faire de la politique.

Constater cela ne revient pas à nier qu’à la fin de la guerre froide, l’URSS a cessé d’être une “superpuissance”. De fait, la nouvelle situation faisait qu’il n’existait désormais qu’une seule superpuissance. Cependant, il fallait également comprendre que le concept même de “superpuissance” était hérité de la guerre froide. Personne ne pouvait contester le fait que les États-Unis était alors la première puissance militaire, économique, et financière. Mais cet État ne pouvait pas contrôler et diriger les autres.

C’est une erreur de penser que les États-Unis sont puissants au point que tous les événements importants du monde tournent autour d’eux. Une telle approche ignore la grande transformation d’un monde bipolaire conflictuel à un monde multipolaire. Cette transformation a commencé bien avant la fin de la guerre froide, trouvant son origine dans les inégalités de développements, et sa limite dans la logique d’affrontement entre deux blocs.

La fin de la guerre a considérablement affaibli les liens qui unissaient la plupart des pays du monde à l’une des deux superpuissances. La fin du Pacte de Varsovie a éloigné les pays d’Europe centrale et orientale de la Russie. Cela est encore plus flagrant avec les anciens membres de l’URSS devenus indépendants. Les États-Unis ont également, mais de manière moins évidente, vu d’anciens alliés s’éloigner. Notamment, les pays d’Europe occidentale ont adopté un comportement plus indépendant, car leur sécurité ne dépendait plus du “parapluie nucléaire” américain. De même, le Japon prit alors, dans une certaine mesure, une plus grande indépendance politique et militaire.

Il est significatif, à cet égard, de constater que les pays qui ne se trouvaient pas engagés directement dans la confrontation des deux blocs, ont, une fois la guerre finie, fait preuve d’une plus grande autonomie. Un tel constat s’applique surtout à la Chine, rapidement devenue une grande puissance économique, ainsi qu’aux nouvelles unions d’intégration en Asie, Océanie, et Amérique du Sud.

Beaucoup ont pensé que, sitôt la confrontation idéologique et politique dépassée, il n’y aurait plus de tension entre les Etats jadis rivaux. Cela ne s’est pas produit. Même si la situation change, les mentalités demeurent. Les stéréotypes qui constituaient le cadre de pensée des hommes d’Etat de la guerre froide n’ont pas disparu, malgré l’élimination des missiles stratégiques et des milliers des chars de combat.

Je ne disais pas, à l’époque, du mal de mes prédécesseurs en raison de mes convictions personnelles. Je ne veux pas le faire aujourd’hui. Mais, afin de mieux comprendre l’état d’esprit qui régnait au sein du MAE dans les années 90, je vais vous raconter une conversation entre le Ministre Russe et l’ancien président Américain. Elle fut révélée par Dimitri Simes, président du Nixon Centre. Nixon demandait à Kozyrev d’expliquer les nouveaux objectifs de la Russie. Kozyrev lui répondit alors : “Vous voyez, Monsieur le Président, l’un des problèmes de l’Union Soviétique était la trop grande importance attachée aux intérêts nationaux. Maintenant, nous réfléchissons au bien de l’humanité tout entière. En revanche, si vous savez, par hasard, comment faire pour définir des intérêts nationaux, je vous serais reconnaissant de me l’expliquer.” Nixon s’est alors senti “pas très à l’aise”, et a demandé ce que M. Simes pensait de cette conversation. Simes a répondu : “Le ministre russe est favorable aux États-Unis, mais je ne suis pas certain qu’il comprenne bien la nature et les intérêts de son pays. Cela, un jour, causera des problèmes aux deux pays.” Nixon a alors répondu : “Quand j’étais vice-président, puis président, je voulais que tout le monde comprenne que j’étais un son of a bitch et que je me battrais pour les intérêts américains. Cet homme, lui, se présente comme une personne très bien intentionnée et sympathique, au moment où l’URSS vient se désintégrer et qu’il faut défendre et renforcer la nouvelle Russie.”

Nombreux étaient ceux qui, au MAE, divisaient le monde en deux partie : les civilisés, et les “racailles” ((“шпана”). Ils pensaient qu’on réussirait en formant des alliances stratégiques avec les “civilisés”, c’est à dire les ennemis de la guerre froide, en acceptant d’avoir un second rôle. Il s’agissait d’un pari risqué car de nombreux politiciens américains souhaitaient également cela. Les secrétaires d’états et anciens adjoints au Président américains souhaitaient que, dans la relation Moscou/Washington, Washington devait dominer. Ainsi en 1994, Zbigniew Brzezinski déclara : “Désormais, il impossible de collaborer avec la Russie. Un allié est un pays prêt à véritable agir avec nous, et ce, de manière responsable. La Russie n’est pas un allié. Elle est une cliente.”

Bien sûr, les relations avec l’Occident, et surtout avec les Etats-Unis ont toujours eu une grande importance. Mais notre pays ne doit pas oublier ses propres intérêts et suivre le changement historique vers un monde multipolaire. Il faut conserver nos valeurs et nos traditions, acquises tout au long de l’histoire russe, y compris durant les périodes impériale et soviétique.

Il existe une règle très ancienne : les ennemis ne sont pas permanents tandis que les intérêts nationaux le sont. Cette idée guidait et guide encore aujourd’hui la politique étrangère de la plupart des pays du monde. En revanche, à l’époque soviétique, nous avons oublié cette maxime et les intérêts nationaux ont parfois été sacrifiés au soutien des “amis permanents” et à la lutte contre les “ennemis permanents”.

Aujourd’hui, après la Guerre Froide, la Russie, de même que les autres pays, a le droit de garantir sa sécurité, sa stabilité, l’intégrité de son territoire, de chercher à faire des progrès économiques et sociaux, de lutter contre les influences extérieures qui peuvent chercher à diviser la Russie et les autres autres de la “Communauté des Etats Indépendants” [anciens membres de l’URSS].

Ceux qui veulent rapproche la Russie et l’Occident pensent que la seule alternative est le retour progressif de la confrontation. Cela n’est pas vrai. D’un côté, la Russie doit coopérer avec les autres puissances de manière équitable, chercher les intérêts communs pour renforcer, dans certains domaines, la coopération. De l’autre côté, dans les domaines où les intérêts divergent, la Russie doit défendre ses intérêts tout en évitant la confrontation. Voilà la logique de la politique étrangère russe, dans cette période d’après-guerre. Si l’existence d’intérêts communs est négligée, une nouvelle guerre froide aura probablement lieu.

Certains croient que la Russie ne peut pas gérer une politique étrangère volontaire. Selon eux il faut s’occuper des affaires internes, renforcer l’économie, faire une réforme militaire et puis rentrer la scène internationale avec un poids considérable. Mais ce point de vue ne résiste pas à l’analyse. Avant tout, il sera difficile pour la Russie de réaliser les changements cruciaux et de conserver son intégralité territoriale sans politique étrangère active. La Russie n’est pas indifférente au rôle qu’elle va jouer à l’économie mondiale en ouvrant ses frontières aux produit étrangers. Est-ce qu’elle deviendra un fournisseur de matières premières discriminé ou sur un pied d’égalité ? Répondre à cette question est aussi une question de politique étrangère.

Passée la période des confrontations, il est néanmoins toujours important pour la Russie de garantir la sécurité et la stabilité, à l’intérieur des frontières, mais aussi, dans les régions voisines.

Il n’est pas possible qu’en abandonnant la politique étrangère active la Russie garde une possibilité de revenir à la scène mondiale en tant que pays puissant. Les relations internationales ont horreur du vide. Si un pays se désengage des processus mondiaux, il sera rapidement remplacé. Si la Russie veut rester l’une des principales puissances, elle doit agir sur tous les plans. Il faut tenir compte des Etats-Unis, de l’Europe, de la Chine, du Japon, de l’Inde, des pays de Moyen Est, de l’Asie, de l’Océanie, de l’Amérique du Sud, de l’Afrique.

Est-ce que nous en sommes capables ? Bien sûr, il est difficile de réussir sur tous les fronts avec nos ressources limitées. Mais nous pouvons mener une politique étrangère active grâce à notre influence politique, notre situation géographique, notre appartenance au club nucléaire, notre statut de membre permanent de Conseil de sécurité de l’ONU, notre tradition scientifique, nos capacités économiques, et notre industrie militaire de pointe.

Aussi, la plupart des pays ne souhaitent pas accepter la vision d’un seul pays. Je l’ai senti pendant mes voyages au Moyen-Orient, en Israël, à Cuba, au Brésil, en Argentine et dans d’autres pays d’Amérique Centrale. Les dirigeants du Venezuela et du Mexique me disaient franchement qu’ils souhaiteraient que les russes soient plus présents au niveau mondial pour équilibrer les conséquences négatives des tendances unipolaires.

Enfin, un pays comme la Russie ne peut pas négliger l’interdépendance croissante des puissances.

La diversification des partenariats de la Russie permettra au pays de renforcer sa stabilité et sa sécurité. La fin de la confrontation idéologique entre deux pôles est devenue le point de départ vers un monde stable et prévisible au niveau global. Bien que profonde, cette transformation ne rend pas non plus impossibles les conflits régionaux à caractère ethnique. En revanche, elle les a rendus moins probables. Nous sommes tous touchés par la vague d’attentats terroristes que nous connaissons. De même, les armes de destruction massives se répandent. Mais ces phénomènes sont apparus pendant la guerre froide, avant l’apparition de la collaboration multipolaire.

La capacité que la communauté internationale aura pour pour surmonter ces nouveaux dangers, menaces et défis d’une période post-guerre froide dépendra surtout des relations entre les principales puissances.

Pour la transition vers un nouvel ordre mondial (миропорядок) les deux conditions suivantes sont nécessaires.

Premièrement. Il ne faut pas que les divisions d’antan se voient réactualisées sur de nouveaux sujets. Cela implique de s’opposer, à mes yeux, à l’expansion de l’Otan dans les pays qui appartenaient avant au “Pacte de Varsovie”, ainsi qu’aux tentatives de transformer l’OTAN en principe du nouveau système mondial. L’opération sanglante d’OTAN en Yougoslavie montre bien ça. Cette opération a été réalisé sans autorisation du Conseil de sécurité de l’ONU, avait lieu hors frontières des pays membres et n’a eu aucun rapport avec la garantie de sa sécurité.

L’apparition de nouveaux sujets de conflit peut nous menacer, non seulement en Europe, mais partout. Le refus évident de l’extrémisme par certaines groupes islamiques devrait nous inciter à ne pas considérer l’ensemble du monde musulman comme un ennemi de la civilisation contemporaine.

Bien sûr, il faut fermement s’opposer aux forces extrémistes et terroristes, dangereuses surtout si les états les soutiennent. Nous devons tout faire pour empêcher les Etats d’aider les groupes terroristes.

Évidemment, il est urgent d’élaborer dans le cadre d’ONU une convention générale qui privent d’asile politique les terroristes. Toutefois, les sanction ne doivent pas servir à punir des pays ni à renverser des régimes qui ne nous plaisent pas. Il est déjà évident que les opérations militaires contre des régimes ennemis sont nuisibles, que ces régimes soutiennent ou non les fauteurs de chaos qui bouleversent le monde. Il est beaucoup plus efficace de soutenir les initiatives pacifiques.

Deuxièmement, pour avancer vers nouvel ordre universel et pour réagir aux dangers réels la communauté mondiale doit collaborer à la manière juste. Pour que les efforts soient bien coordonnés, il faut mettre en place des mécanismes efficaces.

Il est important d’élaborer la doctrine (кредо) du MAE en tâchant de répondre au problème suivant. Chacun sait que la politique étrangère est liée à la politique intérieure. Mais cela n’implique pas qu’elle doive être mise en œuvre pour favoriser certaines forces politiques. Également, elle ne peut pas être utilisée à des fins électorales. Le ministre des affaires étrangères, quelles que soient ses préférences politiques, ne doit pas diviser la société russe. Je suis sûr que la politique étrangère doit reposer sur l’accord des partis politiques. Elle doit être nationale et ne pas participer aux rivalités politiques, en défendant les valeurs vitales pour l’ensemble de la société.

J’ai présenté ces idées et principes au président [Boris Eltsine] qui l’ont convaincu. Il m’a dit : “Vous devriez travailler davantage avec le Parlement, avec les chefs des partis politiques.” J’ai compris qu’il ne voulait pas me tenir en laisse. Mais, je considérais qu’il revenait au président de décider de notre politique étrangère, et au Ministre des affaires étrangères de lui être loyal. De l’autre côté, je comprenais que le président me faisait confiance, et ne pas me brider dans mes initiativesScreenshot 2017-08-24 23.44.37