Rousseau contre la nation

Sorti du Panthéon français Rousseau redevient présent

par Pierre Ramond

Il ne fait aucun doute que Jean-Jacques Rousseau, rapidement transféré au Panthéon en 1794 face à son cher ennemi Voltaire, inspirateur direct de la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen[1], et symbole souvent invoqué de l’esprit des Lumières françaises, fait partie intégrante du roman national français. Et pourtant, nous allons essayer de montrer que Rousseau, tant dans sa vie que dans son œuvre, était résolument apatride, antinational, et parfois même européen – en cela que la question du choix de l’échelle pertinente figurait parmi ses premières préoccupations.

La Nation impossible

En effet, créer une société à l’échelle d’une nation est à ses yeux un projet surhumain, et par conséquent impossible. « Grandeur des nations ! Etendue des Etats : première et principale source des malheurs du genre humain, et surtout des calamités sans nombre qui minent et détruisent les peuples policés […] il faudrait des facultés plus qu’humaines pour gouverner de grandes nations »[2] ; « Pour découvrir les meilleures règles de société qui conviennent aux nations, il faudrait une intelligence supérieure »[3].

« Il faudrait des facultés plus qu’humaines pour gouverner de grandes nations »

L’expression des opinions personnelles devient de plus en plus complexe au fur et à mesure que l’Etat s’agrandit, car la réunion de tous implique de limiter la liberté de chacun : « D’où il suit que plus l’Etat s’agrandit, plus la liberté diminue »[4]. L’Etat-Nation sur le modèle de la France ou de l’Allemagne sont donc, à ses yeux, des espaces politiques proprement ingouvernables, sinon sur un modèle monarchique[5].

Rousseau déchu de la seule nationalité qu’il prônait comme modèle

Son premier grand ouvrage de théorie politique, le Discours sur l’origine et le fondement de l’inégalité parmi les hommes (1755), commence sans ambages par une dédicace « A la République de Genève – Magnifiques, très honorés, et souverains seigneurs ». Il y dresse un portrait, à travers l’éloge qu’il fait de la République Genevoise, de la République idéale qu’il imagine, sur le modèle renouvelé de Sparte, Athènes, et Rome : « Plus je réfléchis sur votre situation politique et civile, et moins je puis imaginer que la nature des choses humaines puisse en comporter une meilleure ». Or cet amour pour Genève est l’objet d’un double traumatisme.

Français comme Suisses oublient souvent, avant de se l’approprier comme trésor culturel, qu’ils l’avaient au préalable défait de sa nationalité et expulsé de chez lui, pour en faire un véritable réfugié apatride qu’on avait déchu de sa nationalité

Tout jeune homme, il fuit la République pour échapper aux mauvais traitements que lui faisait subir son maître. Puis, en 1763, après la publication de l’Emile et du Contrat Social (qui s’inspire directement du système genevois), Rousseau se voit contraint de renoncer à sa nationalité genevoise, après avoir reçu un avis d’expulsion pour les idées hétérodoxes qu’il défend. Cette expulsion intervient après que la Grande Chambre du Parlement de Paris, également remontée contre le philosophe profane, l’a menacé d’arrestation. Par conséquent, Rousseau se réfugie à Neuchâtel, sous l’autorité de Frédéric II. Français comme Suisses oublient souvent, avant de se l’approprier comme trésor culturel, qu’ils l’avaient au préalable défait de sa nationalité et expulsé de chez lui, pour en faire un véritable réfugié apatride qu’on avait déchu de sa nationalité. Nous pouvons alors montre qu’après l’abandon de la nationalité originaire, et la fuite de France, les différentes nationalités européennes qu’il adopta sont autant de preuves qu’il serait vain de comprendre Rousseau à l’échelle nationale, trop grande pour une constitution vertueuse, et trop petite pour un penseur universel.

La Corse, modèle de la république agraire

En 1729, puis en 1751, des soulèvements populaires libèrent la petite île corse de l’emprise génoise, sous la houlette éclairée du grand Pasquale de Paoli (auquel nous avons par ailleurs consacré un article éclairé). Rousseau, sur l’invitation d’un capitaine italien Buttafoco, rédige un Projet de Constitution pour la Corse, qu’il considère comme le seul pays en Europe susceptible de se voir appliqué le Contrat Social[6]. Ainsi, la théorie rousseauiste ne pourrait s’appliquer qu’à des entités opposées à la forme de l’Etat Nation qui va devenir par la suite l’essence de la politique européenne au cours du XIXème siècle. Le détail de la Constitution qu’il cherche à leur donner (développer l’agriculture, supprimer la noblesse génoise, lutter contre l’expansion des villes, apaiser « l’humeur indomptable et féroce » par les doux liens de la famille, instaurer la corvée en lieu et place de l’impôt qui corrompt les mœurs et affaiblit les membres) importe moins que son mode de raisonnement.

La théorie rousseauiste ne pourrait s’appliquer qu’à des entités opposées à la forme de l’Etat Nation qui va devenir par la suite l’essence de la politique européenne au cours du XIXème siècle

D’une part, l’échelle d’une île de la taille de la Corse semble l’échelle adéquate à la constitution d’un corps politique (autosuffisance, proximité, et unité du corps social) ; d’autre part, le raisonnement rousseauiste se prête à une application européenne (ou internationale, mais jamais nationale) des théories politiques : le Contrat Social est censé pouvoir s’adapter à la diversité des sociétés qui existent, avec des paramètres modifiables selon les caractéristiques propres à chaque « nation », « cité », ou « république » qu’il s’agit de créer. Ainsi, Rousseau, tout en reconnaissant la nécessité d’un caractère national (qu’il imagine à l’échelle d’une petite région française), n’évoque jamais la création d’une « identité nationale » visant à désigner le voisin comme ennemi.

La Pologne, nation à fragmenter

Certes, on pourrait considérer, à la lecture des Considérations sur le Gouvernement de Pologne qu’il finit d’écrire en 1771, que Rousseau devient l’ardent défenseur de l’échelle étatique, et le conservateur intrépide des identités nationales : « Il n’y a plus aujourd’hui de Français, d’Allemands, d’Espagnols, d’Anglais même, quoiqu’on en dise ; il n’y a que des Européens »[7]. Or ce constat, qui s’accompagne d’une virulente critique morale[8], cache une autre vision du cosmopolitisme : le cosmopolitisme n’est pas mauvais en soi, mais il est mauvais s’il précède la construction d’une société particulière.

Le principal problème posé par l’Etat Polonais est son étendue qu’il s’agit de réformer immédiatement sur le modèle d’une confédération de petits Etats ressemblant fortement aux Länder contemporains

En revanche, s’il s’agit d’élargir progressivement un sentiment identitaire régional à l’ensemble de la communauté humaine, en passant par les échelons de la nation et du continent, le cosmopolitisme progressif désigne non la décadence d’un peuple, mais la prise de conscience progressive par l’homme de son humanité. Par ailleurs, le principal problème posé par l’Etat Polonais est son étendue (chapitre 5 « Vice radical ») qu’il s’agit de réformer immédiatement sur le modèle d’une confédération de petits Etats ressemblant fortement aux Länder contemporains.

Le refus de la musique française

Domptant les corses sauvageons et les rudes polonais par le règne de la loi, Rousseau était aussi un italien, lié à ce « pays », ou plutôt à cette langue par la musique italienne qu’il oppose avec une vigueur étonnante et pourtant savoureuse, à la musique française. « Je crois avoir fait voir qu’il n’y a ni mesure ni mélodie dans la musique française, parce que la langue n’en est pas susceptible ; que le chant français n’est qu’un aboiement continuel, insupportable à toute oreille non prévenue ; que l’harmonie en est brute, sans expression, et sentant uniquement son remplissage d’écolier ; que les airs français ne sont point des airs ; que le récitatif français n’est point du récitatif. D’où je conclus que les Français n’ont point de musique et n’en peuvent avoir, ou que, si jamais ils en ont une, ce sera tant pis pour eux »[9].

En s’attaquant à la musique française, on peut supposer que Rousseau s’oppose à une certaine vision de la construction culturelle française, menée par les grandes Académies centralisatrices, qui triomphera au XIXème siècle sur un modèle étatique et nationaliste

Dans cette Lettre, il cède certes aux tendances faciles de « l’esprit des peuples » le plus jubilatoire et grossier. Mais il s’attaque également par elle à Rameau, à Versailles, et à la création des Académies nationales (qui le lui rendront bien, en brûlant son effigie dans l’Académie Royale de Musique, après avoir lu, effrayées, l’abominable lettre). Ainsi en s’attaquant à la musique française, on peut supposer que Rousseau s’oppose à une certaine vision de la construction culturelle française, menée par les grandes Académies centralisatrices, qui triomphera au XIXème siècle sur un modèle étatique et nationaliste.

Le projet de paix perpétuelle de l’abbé de Saint Pierre

L’œuvre la plus étonnante de Jean-Jacques Rousseau, dans la lecture toute européenne que nous proposons aujourd’hui de ses écrits, est probablement la synthèse des œuvres de l’abbé que Rousseau édita (à partir de 23 volumes) entre 1754 et 1758. Dans cette compilation, l’abbé de Saint Pierre propose tout bonnement « l’union des peuples d’Europe », et devient une des principales sources d’inspiration de Kant pour son Vers la paix perpétuelle (1795). Il y étudie des modèles de confédération européenne : la ligue helvétique, l’empire romain (uni par les droits accordés aux vaincus, par le code Théodose, et par la religion d’empire). Puis y démontre l’impossibilité de voir l’Europe entière conquise par un seul roi, par sa trop grande étendue, et par, argument étonnant, la position centrale du Corps Germanique, trop puissant pour être conquis, et pas assez pour conquérir l’Europe.

« Si ce projet demeure sans exécution, ce n’est donc pas qu’il soit chimérique ; c’est que les hommes sont insensés, et que c’est une sorte de folie d’être sage au milieu des fous »

L’abbé, sous la plume de Rousseau, propose alors une mouture de Constitution Européenne, et l’organisation d’une Diète Européenne (modèle lointain du Parlement) avant de conclure, listant les avantages que procureraient une telle confédération : « Si, malgré tout cela, ce projet demeure sans exécution, ce n’est donc pas qu’il soit chimérique ; c’est que les hommes sont insensés, et que c’est une sorte de folie d’être sage au milieu des fous ». Rousseau commente ce projet utopiste en rappelant qu’Henri IV avait justement préparé pendant 15 ans de nombreuses alliances pour créer, après une éventuelle victoire militaire contre l’Espagne, de fonder une République chrétienne européenne. L’assassinat d’Henri IV aurait donc reporté à des siècles futurs le projet fou d’une république européenne[10], pour le laisser à des élèves d’une école normale, affublés d’un petit triangle rouge…

Ainsi, sans nationalité, vivant entre la Suisse, la France et la Prusse, rêvant de Genève, d’une Corse démocratique, et d’une Pologne indépendante, portant dans son cœur des accents italiens, et un rêve de paix européenne, admiré par tous et pourtant unanimement considéré comme fou, Rousseau est européen tant par sa vie que par l’empreinte continentale que son œuvre aura.

Rousseau catalan

Nous nous sommes amusés à nous demander ce que penserait Rousseau du référendum pour l’indépendance Catalane, et ce, à travers trois concepts de son œuvre : volonté générale, loi fondamentale, société partielle.

Il semblerait que sa théorie de la volonté générale empêche de penser quelque chose comme une « Constitution » qui empêcherait la volonté d’un groupe d’individu de modifier les lois auxquels ils sont sujets. : « Par où l’on voit qu’il n’y a ni ne peut y avoir nulle espèce de loi fondamentale obligatoire pour le corps du peuple, pas même le contrat social »[11] ; ou « Je suppose ici ce que je crois avoir démontré, savoir qu’il n’y a dans l’Etat aucune loi fondamentale qui ne se puisse révoquer, non pas même le pacte social »[12]. C’est-à-dire que non seulement la constitution, mais la définition même du corps social ne saurait être gravé dans le marbre. Cette dimension déstabilisatrice de l’œuvre de Rousseau, à certains égards anarchiste, et souvent gommée par les historiens de la philosophie, fut invoquée par les censeurs pour brûler ce « destructeur de tout gouvernement ».

« Je suppose ici ce que je crois avoir démontré, savoir qu’il n’y a dans l’Etat aucune loi fondamentale qui ne se puisse révoquer, non pas même le pacte social »

Cependant, Rousseau ne s’est pas toujours opposé au concept même de loi fondamentale. Notamment dans l’Emile, lors d’un passage essentiel à la compréhension de son œuvre : « Il y a deux sortes de dépendances : celle des choses, qui est de nature ; celle des hommes, qui est de la société. La dépendance des choses, n’ayant aucune moralité, ne nuit point à la liberté et n’engendre point de vices ; la dépendance des hommes étant désordonnée les engendre tous, et c’est par elle que le maître et l’esclave se dépravent mutuellement. S’il y a quelque moyen de remédier à ce mal dans la société, c’est de substituer la loi à l’homme, et d’armer les volontés générales d’une force réelle, supérieure à l’action de toute volonté particulière. Si les lois des nations pouvaient avoir, comme celles de la nature, une inflexibilité que jamais aucune force humaine ne pût vaincre, la dépendance des hommes redeviendrait alors celle des choses ; on réunirait dans la république tous les avantages de l’état naturel à ceux de l’état civil ; on joindrait à la liberté qui maintient l’homme exempt de vices, la moralité qui l’élève à la vertu »[13].

Ainsi, Rousseau serait favorable au respect de la Constitution espagnole par la Catalogne, si elle possédait « une inflexibilité que jamais aucune force humaine ne pût vaincre ». Néanmoins, serait-ce raisonnable de voir de l’invincibilité dans le gouvernement madrilène de Rajoy ? La conclusion que Rousseau tirerait de ces événements serait probablement (comme à l’accoutumée) pessimiste : la loi fondamentale n’apparaît pas comme telle, et donc suscite la rébellion de ceux qu’elle devrait assujettir. Et pourtant, elle subsiste tout de même sous la forme de forces policières disparates qui lui assurent un semblant d’existence…. « De sorte qu’à l’instant que le Gouvernement usurpe la souveraineté, le pacte social est rompu, et tous les simples Citoyens, rentrés de droit dans leur liberté naturelle, sont forcés mais non obligés d’obéir »[14].

La loi fondamentale n’apparaît pas comme telle et donc suscite la rébellion de ceux qu’elle devrait assujettir

Alors même que Rousseau s’insurge fréquemment contre les « sociétés partielles » qui minent l’unité de l’Etat, il n’explique jamais quelle est l’échelle la plus importante à préserver, et pourquoi cette échelle primerait sur les autres. « […] les intérêts des sociétés partielles ne sont pas moins séparés de ceux de l’Etat, ni moins pernicieux à la république , que ceux des particuliers ; et ils ont même cet inconvénient de plus, qu’on se fait gloire de soutenir, à quelque prix que ce soit, les droits ou les prétentions du corps dont on est membre ; et que, ce qu’il y a de malhonnête à se préférer aux autres s’évanouissant à la faveur d’une société nombreuse dont on fait partie, à force d’être bon sénateur on devient enfin mauvais citoyen »[15].

La rhétorique fonctionne, et l’on s’indigne en lisant cela contre le sénateur corrompu. Néanmoins, si l’on prolonge cette logique, on pourrait reprocher à des citoyens d’une ville de défendre leur société (partielle) par rapport à une région, ou aux citoyens d’une région de ne pas prendre en compte l’intérêt national. A partir de quand une société « partielle » cesse-t-elle d’être la partie d’une société plus grande ?Screenshot 2017-08-24 23.44.37


[1] L’article 6 : « La loi étant l’expression de la volonté générale, tous les citoyens ont droit de concourir personnellement ou par représentation à sa formation ; elle doit être la même pour tous » est directement inspiré des chapitre 1 à 4 du livre II du Contrat Social.

[2] Considérations sur le gouvernement de Pologne, chapitre 5, Œuvres Complètes, La Pléiade, III, p. 970).

[3] Contrat Social, Livre II, chapitre VII (à présent, CS).

[4] CS, Livre III, chapitre 1.

[5] Par ailleurs, la conclusion qu’il tire logiquement de cette difficulté à gouverner les grands pays, « Si dans les différents Etats le nombre des magistrats suprêmes doit être en raison inverse de celui des Citoyens, il s’ensuit qu’en général le gouvernement démocratique convient aux petits Etats, l’aristocratique aux médiocres, et le monarchique aux grands », devrait nous conduire, dans la perspective du Grand Continent, à réclamer un parlement pour la Catalogne, et un empereur pour l’Europe.

[6] « Il est encore en Europe un pays capable de législation, c’est l’ile de Corse » (CS, II, 10)

[7] Considérations sur le Gouvernement de Pologne, op. cit, p. 960.

[8] Pourvu qu’ils [les européens] trouvent de l’argent à voler et des femmes à corrompre, ils sont partout dans leur pays. (p. 960)

[9] Lettre sur la musique française

[10] –     Le même coup qui trancha les jours de ce bon Roi replongea l’Europe dans d’éternelles guerres qu’elle ne doit plus espérer de voir finir. Quoi qu’il en soit, voilà les moyens qu’Henri IV avait rassemblés pour former le même établissement que l’Abbé prétendait faire avec un livre. » (p. 599)

[11] CS, Livre I, chapitre 1

[12] CS, Livre III, chapitre 18.

[13] L’Emile, Œuvre Complète, La Pléaide, tome 4, p. 311.

[14] CS, Livre III, chapitre 10.

[15] Jugement sur la Polysynodie de Saint Pierre.