L’envers du nationalisme en une image

D’un rendez-vous, l’autre. Hier à Koblenz en Allemagne occidentale s’est réuni en congrès l’Europe des nations et des libertés (ENL), le plus petit groupe politique du parlement européen, fondé en juin 2015, chargé de représenter les tendances anti-européistes qui traversent le continent. Il est composé par quarante membres (par ici, si vous êtes intéressés par l’étude des caractères et de la physionomie) ce qui correspond à 5 % du Parlement. Quatre de ces parlementaires ont des visages assez connus, et qui méritent assez qu’on les observe :

Koblenz fashion week — La cravate verte couleur Padania de Matteo Salvini, secrétaire de la Ligue du Nord, sans veste, fait encore appel aux couleurs de l’autonomie fédéraliste fantasmée un moment par son parti. Le tailleur bleu lapis-lazuli de la Sainte Vierge qui habille Jeanne-Marianne-Marine. L’horrible col de chemise retroussé sur la veste d’un rigoureux gris FDR pour la responsable d’Alternative für Deutschland, Fraue Petry ; la chemise à gros carreau et les lunettes néo-trotskistes, pour son camarate de parti Marcus Pretzell. Cravate vert fluo, légèrement décalée, sur costard sur mesure, enfin, pour l’hollandais Geert Wilders.

Entre Trump et Lamartine. Peu de commentateurs ont remarqué la tonalité étonnante de la plupart des prises de paroles à Coblenz : Marine Le Pen a développé un discours dont la tonalité lamartinienne était évidente : « Si les peuples venaient à découvrir qu’ils ne sont pas si différents, et qu’ils ont tous un intérêt commun […] ». Geert Wilders a souligné, chose constante dans les travaux du congrès, comment « la nouvelle Amérique » représentée par Trump doit déboucher sur une « nouvelle Europe ». Il a d’ailleurs lancé par là un slogan en forme de hashtag #WeWillMakeOurCountriesGreatAgain.

Nous qui ? Le slogan fait évidemment appel au Make America Great Again (par ici si vous êtes intéressés par sa généalogie) qui a lancé la campagne de Donald Trump. Sauf que, dans le cas de ce dernier, les données géopolitiques au moins semblent plaider en sa faveur : America first prend toute sa signification, du point de vue géographique. Or ce « nous » prononcé à Coblenz, et avec lui cette nouvelle Europe des anti-Européistes qu’il entend subsumer, sont-ils aussi clairement délimités à une échelle nationale ? Qu’est-ce qui vient firstly ?

La parole aux images. Le marketing et les tentatives de management devenues synonymiques de toute communication politique moderne obsèdent toute vie publique, il doit être encore plus urgent d’apprendre à lire les images et leur envers. Si la tonalité et le sens de la plupart des interventions à Coblenz peuvent nous étonner, rien ne nous empêche pourtant de jeter un œil attentif à l’iconographie de l’événement : cette vidéo, postée par le compte Twitter du groupe parlementaire, où la photo suivante semble amener une réponse étonnante.

Dites-moi où n’en quel pays ? Où a-t-on déjà vu tant de drapeaux différents festoyer ensemble leur union ? Un petit effort, allez : remplacez simplement l’élan volontaire des braves gaillards de Koblenz avec le fougueux vent de Bruxelles. Et leur bras bien musclés, par la stabilité d’un poteau gris bien planté par terre et vous aurez l’envers indéfiniment répété de la scène.

Que faire avec cette pièce ? En exposant l’envers imaginaire des partis anti-européens, nous n’allons pas bien loin, sans doute. On pourra dire : « bien sûr, ils sont unis seulement pour se désunir. Ils souhaitent seulement redevenir les États-nations bien clos qu’ils étaient avant ». Cela n’est pourtant pas si sûr, du moins dès que l’on s’essaie à étudier les représentations du territoire que ces différents partis déploient.

Populisme ou inter-nationalisme ? Nous proposons de réfléchir brièvement au contenu inter-nationaliste (l’insistance dans le tiret) de ce mouvement néonationaliste européen que la plupart des commentateurs et des journaux s’obstinent à qualifier de « populiste », cherchant à désigner par là sans doute une version dégénérée de la démocratie, ce que depuis Polybe, au moins, on désignerait plutôt par ochlocratiques.

Le nationalisme européen n’est pas un nationalisme historique. Le débat sur le populisme paraît infini (ici vous pouvez téléchargez un livre qui introduit au débat sur le sujet) ; impossible, donc, ou inutile, sans doute, de chercher à apporter une pierre à cet édifice critique, d’autant plus si l’analyse géopolitique permet de trancher dans cette conversation perpétuelle — il s’agirait alors de se demander : quelle est la représentation géopolitique de ces partis ? Y a-t-il une continuité, disons, entre les représentations territoriales d’un nationaliste français d’hier et d’aujourd’hui ?

La modification. Vous êtes un nationaliste français. Vous avez connu, vous étiez sans doute trop jeune pour l’avoir vécue, la défaite de Sedan. L’humiliation de la fondation du deuxième Reich aux portes d’une Capitale assiégée. Le désastre de la Commune. Etc. Quand vous parlez de l’Allemagne vous pensez avec regret et amertume à la mutilation territoriale qu’elle a obtenue d’une République défaite : l’abandon des frontières, que vous pensiez être naturelles. Ah, l’Alsace ! Ô, la Lorraine ! Hélas, l’Hexagone ! De l’autre côté du Rhin, un nationaliste allemand pensera entretemps surtout aux limites territoriales de son État, à la nécessité d’une expansion coloniale, d’une extension de l’espace qu’il considérera, depuis son étouffement relatif, comme vital à sa survie. La représentation de vos espaces respectifs deviendra ou est déjà politique : vous vous préparez à vous affronter, même à mourir pour répondre à l’opposition que cette idéologie vous conduit à figer. L’idée de vous considérer comme nationaliste et d’être simultanément heureux de faire voler votre drapeau au milieu de tant d’autres (et de ceux de vos ennemis !) vous paraîtrait absurde. Pourquoi ne paraît-elle pas ambiguë à vos homologues ? Pourquoi les nationalistes semblent-ils heureux de se trouver des sympathies internationalistes dans le même temps où ils entendent contester tous les « internationaux » réels ?

Le cas Geert Wilders. Geert Wilders nous fournit encore une fois une réponse, encore une fois depuis son profil Twitter.

Inimitié bijective. Tout autour de son visage bien rangé, de présentateur télé suisse, figure une foule confuse au sein de laquelle défilent des manifestants barbus, « jeunesse » comme l’on dit en France, qui a le mérite de présenter à l’objectif du photographe le certificat politique attestant que Geert Wilders est un « ENEMY OF ISLAM ». Il faut comprendre cette image dans sa valeur bijective : elle est choisie par son équipe de communication parce qu’elle signifie surtout la dignité d’ennemi de Wilders. La logique de l’État-nation, quand bien même elle se trouve déployée sur une échelle continentale, s’appuie dans le même temps sur autant d’inimitiés électives. La représentation géopolitique du territoire de ces inter-nationalistes européens n’est donc plus vraiment la Nation (France, Allemagne) mais bien l’Europe comme territoire à préserver de l’influence multiculturelle, ce qui signifie, au fond, islamique. On revient, par un acte de langage avant même que par un acte politique, après l’avoir démenti scientifiquement, à Huntington et à son Clash of Civilizations : la représentation géopolitique du territoire européen devient celle d’une civilisation qui s’oppose (et par là se définit) à une autre.

La logique inversée des néonationalistes. S’opposer à cette « invasion » comme les militants et une partie des dirigeants des parties néonationalistes le prétendent, pourtant, exige une union : nous retrouvons le « nous » du slogan de Wilders. Trop faible pour résister à des flux internationaux, trop forte pour permettre la décision, c’est à l’échelle nationale qu’est fourni l’élément empêchant la résolution effective des questions géopolitiques européennes — nous voyons ainsi ce paradoxe se déployer, à savoir que les nationalistes sont les premiers Européens à avoir compris que l’échelle européenne est nécessaire, en même temps que pratiquement impraticable.

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