Entretien avec Gaël Faye sur le concept d’Europe

Entretien avec Gaël Faye extrait des lettres du Dimanche n° 6 et 7, du 22 et 29 janvier 2017.

Gaël Faye — « grand et maigre avec un nez fin, on ne sait jamais ce qu’il a dans la tête ». Il est face à nous, nous avons entre nous un plat de tajine et un couscous. Nous déjeunons dans un petit bistrot algérien du côté de Saint-Germain, au coin de la table, une bouteille du vin du Président. Il nous observe un peu, il paraît intéressé d’abord à comprendre ce que nous cherchons : une analyse géopolitique ? Une opinion éclairée ? Une expertise ? En ce moment, pour un court instant, nous pensons que ce n’est sans doute pas impossible que la question de quel droit parlez-vous ait eu un rôle important pour lui.

Dans votre roman, juste après l’incipit, quatre pages placées au début du livre en italiques racontent l’itinéraire d’un “moi” qui paraît plutôt bien installé mais qui se demande, inquiet, comment faire pour ne pas avoir à retourner ou à penser de retourner au Pays. C’est un jour d’anniversaire, à la fin de la journée, Il boit un verre d’alcool devant une télévision qui transmet des nouvelles en continu. Il observe de cette place lointaine des migrants accoster au rivage par des moyens improvisés. Vous écrivez alors : « J’observe leurs embarcations de fortune accoster sur le sol européen. » À quel territoire ce sol européen appartiendrait-il ?

« Le sol européen » n’est pas vraiment un lieu géographique situé. Cela pourrait être Chypre, Lampedusa, même Marseille, ce n’est pas ce qui importe. Ce qui importe véritablement c’est qu’il s’agit d’un lieu où il est possible de penser que le danger est derrière soi. C’est un lieu où il est donné de pouvoir mener une vie banale. C’est aussi un lieu où il est possible de trouver la paix. Si Chypre était en guerre, Chypre ne ferait pas partie du sol européen.

Le sol européen est alors défini comme un espace vaste mais dont les coordonnées ne paraissent pas territorialement situées. Un sol qui pourrait faire abstraction d’un sol, si l’on veut.

J’ai voulu intégrer cette scène pour montrer que quand un homme arrive sur le sol européen, le territoire le fait changer soudainement de statut. Le pays où il arrive n’a pas vraiment d’importance. Les personnes n’ont plus d’importance. Dès qu’ils arrivent, ils sont une masse informe. Ce sont des gens à qui on imposera des termes qui ne seront pas choisis et qu’ils devront savoir incarner pour réussir leur intégration qui risque par là de s’apparenter à une désintégration.

Nous pensions dans une rencontre du groupe d’il y a quelques temps à une définition possible des types de réponse à l’immigration que nous voyons aujourd’hui. À côté des délires de fermêture totale, nous avait paru le danger, moindre sans doute, d’une tendance à l’humanitarisme abstrait.

Quand je suis arrivé en France, j’ai fait l’objet de cette expérience étrange. Le proviseur qui m’a présenté à mes camarades, par exemple, avait tenu ce propos : « Gaël vient d’Afrique, il a fait la guerre, accueillez-le bien ». C’était pour moi la première fois où je me rendais compte que je venais d’Afrique. Mes camarades m’ont dès lors tojours vu comme quelqu’un qui avait fuit la guerre. Pour moi, ce qui m’importait n’était pas là. Mon histoire ne marchait pas en ce sens. J’étais d’abord né dans une ville et même dans un quartier précis de la ville. J’avais traversé la guerre, certes, mais je ne savais pas comment faire pour devenir cette abstraction que l’on prétendait que je sois. On me demandait de choisir, ce que je ne savais pas faire à l’époque et que je n’ai jamais su faire et que je ne ferai sans doute pas : c’est dans le continu entre Paris et Kingali et Bujulbura que je veux et je peux actuellement vivre.

L’absence de référence géographique pourrait être comprise comme l’effet de l’absence d’un symbole européen capable d’unir les différentes communautés européennes. Comment cette possibilité d’union ou d’unité au sein de l’Europe est-elle perçue, si elle l’est, à l’étranger ?

Pour beaucoup de gens de ma génération, l’Europe est un concept que l’on apprend à l’école, fantasmatique quand il n’est pas lointain. Dès lors on ne ressent pas une réalité géographique européenne. Vu du Rwanda et du Burundi, l’Europe était avant tout le lieu d’une paix durable. En 1994, avec la guerre en Yougoslavie, l’Europe n’était ainsi presque plus elle-même pour les burundais et les rwandais. Tout du moins n’était-elle plus cette Europe de la paix et des petits blancs. Si demain la France devait connaître une guerre civile, elle sortirait de l’Europe à son tour.

Quelles sont les conséquences de ce changement que vous décrivez dans la perception de l’Europe à l’étranger, et particulièrement dans l’Afrique des Grands lacs ?

Ce que l’on entend surtout parmi les jeunes Rwandais, c’est l’idée que l’Europe et la France auraient perdu de leur prestige, ce surtout depuis la crise de 2008. Lorsqu’ils envisagent de partir à l’étranger, la Chine, l’Inde ou le Canada sont désormais les destinations les plus mentionnées. Avec les crispations identitaires des partis xénophobes et les multiples crises, de celle de 2008 au Brexit, l’Europe a en grande partie cessé d’être perçue comme un lieu apaisé où bâtir son futur.

Ces crises que vous évoquez sont parmi les manifestations les plus aiguës du problème européen actuel. Cette « perte de prestige » de l’Europe semble cependant vous paraître plus ancienne. Pourriez-vous dater le début de ce changement ?

C’est difficile mais un point de départ semble évident au Rwanda et au Burundi, cela pourrait coïncider avec la période qui va du début des années 90 jusqu’à génocide en 1994. A l’époque, la France et la Belgique, qui restaient jusqu’alors les pays de destination d’une grande majorité des ressortissants burundais et rwandais, n’avaient offert aucun visa durant la phase de tension. Les ressortissants étaient obligés de se tourner vers d’autres puissances européennes. C’était le premier déplacement : les burundais découvraient la Suède et l’Europe se déplaçait vers le Nord. Ce changement s’est opéré par sauts successifs avec d’abord la Suède, puis le Canada, aujourd’hui la Chine, l’Inde ou encore la Malaisie. Avec le recul, il me semble que c’est ce changement par étapes qui fait que les capitales africaines sont peut-être plus ouvertes aujourd’hui que celles européennes.

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