1er mai : Maghreb et Libye, que peut l’Europe ?

Un débat collectif à partir d’un dossier exclusif paru sur www.legrandcontinent.eu

Pour le 21Mardi de l’Europe, nous avons accueilli Jalel Harchaoui, doctorant et maître de conférences en géopolitique.

Compte-rendu par Gabrielle Escaich

 


Intervention de Jalel Harchaoui

Pour commencer : petit point historique. Avant la crise de 2011, la Libye fait partie de la partie occidentale. Elle a fait beaucoup d’économies grâce à la montée des prix du pétrole (on peut la comparer à ce sujet à la Corée). Cette montée des prix du pétrole a duré pendant plus de dix ans. Ainsi, quand on prend une photographie de la Libye à la veille des soi-disant Printemps arabes, on voit une Libye qui est contente de faire partie de la cour occidentale, et a de l’argent aux Etats-Unis notamment. Il faut se méfier des théories du complot prétendant que Kadhafi a créé une monnaie fondée sur l’or dans le but de faire concurrence à l’euro.

Dans le cadre des soulèvements arabes (qui ont commencé en Tunisie), commence une intervention en Libye qui implique de nombreux Etats et pas seulement la France. Ceci remet en question l’idée que ce serait Sarkozy qui aurait décidé d’emmener une vingtaine d’Etats en guerre, comme certains le prétendent. Cette intervention implique de nombreux Etats, et, parmi eux, certains sont dans une logique idéaliste, d’autres affirment un rôle militaire important avec un but opposé (Emirats arabes unis, Qatar, Arabie saoudite en coulisse). Il y a une forte incohérence dans la coalition menée par les Etats-Unis, la Grande-Bretagne et la France.

L’intervention prend fin le 31 octobre 2011. Dès lors, la France et de la Grande-Bretagne se désintéressent de la Libye, les Etats-Unis un peu moins. Le retrait des Etats-Unis est renforcé à l’occasion de l’assassinat de l’ambassadeur des Etats-Unis en 2012.

En 2013, la situation du Mali est catastrophique, en Syrie Bachar survit : la gestion occidentale des Printemps arabes n’est pas un succès. À cela s’ajoute une intervention de l’Arabie saoudite, et des Emirats arabes unis, approuvée par les Etats-Unis, qui installent une dictature militaire en Libye. Dès 2013, il y a un durcissement de l’islam politique des frères musulmans, qui étaient, dès le départ, faibles en Libye par rapport à d’autres pays tels que le Maroc. Cette faiblesse de l’islam politique est une caractéristique structurelle de la Libye, d’où la violence de ces partis politiques.Dès juillet 2013, il y a un durcissement des deux camps. Dès 2014, commence une guerre civile qui se poursuit aujourd’hui.

Ainsi, si on résume la chronologie : il y a une guerre en 2011, une sorte d’accalmie en 2012-2013, puis un redémarrage de la guerre civile en 2014 sans intervention occidentale. Il y a un fort rôle régional : Turquie, Emirats arabes unis, entre autres. Ceux qui interfèrent en Libye sont les alliés de la France, des Etats-Unis et de la Grande-Bretagne. C’est très différent de la Syrie, où sont présents des adversaires du camp de Washington (Russie notamment). La guerre en Libye est fabriquée par les alliés. La Russie commence seulement à agir en 2015.

Il y a une fragmentation notable du contrôle du territoire. C’est une réalité dès 2015. Cette fragmentation a deux conséquences. D’une part, elle a accru la crise migratoire. En effet, s’est mise en place une économie de la protection. On peut acheter le droit de traverser telle parcelle, utiliser telle plage (on pense ici particulièrement aux réseaux de trafics et aux flux migratoires vers l’Italie). Pour l’instant, c’est l’Italie qui fait face, seule, au flux qui traverse Libye, malgré les préoccupations de la France (dans les faits, ce n’est pas encore une réalité pour elle). D’autre part, la fragmentation du contrôle a abouti à une absence de monopole dans le contrôle du territoire. Ainsi, Daesh, venant notamment du Soudan et d’Arabie Saoudite en a profité pour s’installer et prend le contrôle du territoire. En 2015-2016, suite à une guerre marquée par d’intenses bombardements, Syrte est libérée de Daesh, mais la ville n’a jamais été reconstruite. La France ne participe pas à cette guerre à Syrte.

Aujourd’hui, on subit les conséquences de 42 ans d’étouffement de la forte polarisation, renforcée par les rancunes cultivées par la dictature Kadhafi.

Les pays étrangers ont des attitudes court-termistes en Libye. La diplomatie Macron est toutefois moins court-termiste qu’il y a un an, mais la France est toujours ambitieuse et pressée.


Débat

La France n’est pas intervenue en 2016 en Libye, en quoi est-ce lié au fait qu’elle n’est pas présente militairement en Libye ?

La France est présente en Libye, mais elle est entrée sur le terrain avec l’opération Barkhane. Elle sent qu’elle est bien présente dans les pays du Sahel. La France ne connaît pas bien la Libye, et est entrée viason amitié avec l’Egypte. Depuis 2011, le discours de l’Egypte confond volontairement l’islam politique et le terrorisme. La France est réticente à aider les libyens qui ont eu une complicité avec d’autres islamismes violent, différents de Daesh. La France politise le terrorisme : elle opère une déformation idéologique. C’est différent des Etats-Unis : ils se lient d’amitié avec tous ceux qui souhaitent aider sur le terrain. Il en est de même pour la Grande-Bretagne, ou encore l’Italie.

Quelle est la position du quai d’Orsay sur le dossier libyen ?

Il y a une profonde division du quai d’Orsay sur dossier libyen. En réalité, il y a une schizophrénie dans tous les pays intervenants en Libye. On peut distinguer deux positions différentes. D’un côté, il y a un pragmatisme beaucoup plus malin des diplomates (leur métier nécessite de parler à d’autres, même s’ils ne sont pas leurs amis). Au contraire, l’approche militaire est une approche verticale (s’ils peuvent fournir des armes et attaquer : ils le font). Aujourd’hui, au quai d’Orsay, Jean-Yves Le Drian est resté un homme du ministère de la Défense : il continue de raisonner dans une approche militaire, sans tirer les avantages des diplomates du quai d’Orsay.

Le comportement de la France est lié à son amitié avec l’Egypte. Elle a une même division. Du fait de l’attaque qui a eu lieu dans le pays fin octobre, un certain nombre de dirigeants militaires ont été renvoyés, ce qui a donné une bouffée d’oxygène pour les diplomates. Ces changements déteignent sur la France, et l’incitent à adopter une approche, non pas verticale mais horizontale (bâtir des réseaux, faire des alliances avec des groupes qui, bien qu’ennemis, sont libyens).

Est-il pertinent d’avoir une approche européenne sur la Libye ou les avis sont-ils trop divergents pour l’envisager ?

Il faut revenir sur la question de savoir pourquoi la Russie va si loin : elle intervient car il s’agit de la suite logique du Caucase russe, et donc d’un lien stratégique. Les Russes sont présents en Libye car ils pensent que la Libye est une voie royale vers le dysfonctionnement européen. En Effet, l’Europe voit deux symptômes de la guerre civile : la crise migratoire et la crise du terrorisme. Pour les Russes, construire leur présence en Libye permet de renforcer la division au sein de l’OTAN. Il n’y a donc pas de politique de l’OTAN et de l’Europe en Libye. Parfois l’Italie a une diplomatie assez puissante pour influencer Europe, mais pas toujours.

A quel point les rumeurs, d’ailleurs démenties, autour de la présence en France du maréchal Haftar, est-elle révélatrice quant à la situation politique de la Libye ?

Ces trois semaines sont très révélatrices. Il y a vraiment eu une hospitalisation d’Haftar à Percy, mais il n’est pas mort. Il est rentré. La panique d’un certain nombre de pays montre qu’ils comptent beaucoup sur l’importance d’un homme. La France, les Emirats arabes unis, et l’Arabie Saoudite n’ont, au contraire, pas beaucoup paniqué pendant ces trois semaines : ils avaient déjà commencé à avoir une approche plus verticale. En effet, Haftar a trop trainé : bien qu’il ait eu beaucoup le soutien de ces quatre Etats, il reste exclu de la seule partie cruciale Libye : le Nord-Ouest.

Ces Etats ont découvert d’autres acteurs, indigènes de l’Ouest libyen, plus jeunes, qui font un travail anti-islamiste. C’est le cas à Tripoli : grâce à leur action, il n’y a plus d’islamistes depuis un an dans la ville. Même si ce sont des milices très corrompues, elles peuvent faire le travail, en donnant une sécurité réelle pour les citoyens et ambassades – et en volant beaucoup d’argent -. Cette criminalité souterraine, où les Etats étrangers jouent grand rôle, se pérennise.

Pourquoi parler de « soi-disant » Printemps arabes ?

Dans « printemps », on entend quelque chose de positif, d’heureux. C’est une appellation prématurée historiquement, car on est encore dans cette crise, qui a commencé en novembre 2010). Jalel Harchaoui préfère parler de soulèvements arabes. Le terme de « soulèvement » est factuel, et n’ajoute pas « coloration Bisounours », qui n’est pas légitime. Il ne faut pas faire de parallèle avec le printemps des peuples.

En quoi la position de la France est-elle court-termiste ?

Macron est très impatient dans politique étrangère. Il a tendance à créer des évènements médiatiques sans qu’il y ait d’évènements tangibles. Le Drian ne vient pas le ralentir mais le suit. Toutefois, ils apprennent vite. Leur connaissance du dossier libyen est bien meilleure qu’avant. Lors du sommet de la France à Saint-Cloud, ils ne savaient pas de quoi ils parlaient. Ils devraient être moins impatients. Par exemple, Le Drian, en voyage au Caire fin avril, a affirmé qu’il faut à tout prix que la Libye tienne élection, sans préciser la nature de ces élections. C’est une preuve d’impatience. La guerre civile dans laquelle se trouve la Lybie a justement été déclenchée en partie à cause d’une organisation d’élections, sans s’assurer que les acteurs seraient prêts à respecter les résultats des élections en cas d’échec.

N’y-a-t-il pas un risque de déstabilisation des pays voisins ?

Si, il y en a. La Tunisie notamment. Un des problèmes de ce pays est la crise économique. La France pourrait facilement changer ce destin économique, car la démographie de la Tunisie n’est pas aussi déséquilibrée que celle de ses voisins, la population y est instruite. Mais comme la situation est calme, personne ne s’en occupe. Aujourd’hui en France, on est tellement traumatisé par le désastre au Sahel, les problèmes en Libye, que quand on voit un pays qui tient, comme la Tunisie, on n’investit pas économiquement. Dans ce contexte, une déstabilisation venant de Libye est possible. On pourrait assister à guerre autour de Tripoli, où beaucoup de milices sont présentes et ignorées. On aurait alors des ondes de choc vers la Tunisie. Ce n’est pas tellement le raisonnement adopté par les occidentaux. Les Etats-Unis et l’Allemagne, la France dans une moindre mesure, tentent seulement de sécuriser un peu la frontière (avec des drones notamment). Peut-être que cela ne va pas suffire. Personne n’analyse réellement la situation en raison de l’impression de calme apparent en Libye, et le calme réel en Tunisie.

Sachant que la Libye est née de la réunification de trois régions historiques (1951), est-ce qu’on pourrait craindre une balkanisation de la Libye et un conflit gelé ?

Tout à fait. Déjà, il y a un risque de dédoublement économique de la corruption, puisque se trouvent en Libye deux réseaux de corruption avec deux projets. De plus, une cohésion des différentes acteurs présents serait nécessaire. La France serait capable de faire contrats avec l’ouest tout en ayant des liens avec l’est. Ce n’est pas tellement la réunification de 1951 qui a raté : c’est Kadhafi qui a ensuite cultivé les amertumes.

Que pensez-vous de l’enquête actuelle faite par Médiapart autour des liens de Sarkozy avec le régime Libyen ?

Dans leur livre, les deux auteurs de Médiapart, ont réalisé une réédition d’une enquête bien faite de 2012-2013 (visant notamment à retrouver des flux d’argent). La corruption est une longue histoire parisienne (Bokassa, etc). Il ne faut pas être trop choqué par ce scandale. Faire ce travail d’enquête sur l’argent sale est valide, mais les auteurs ont profité du livre pour faire de la géopolitique. Cette analyse géopolitique dans le livre n’a aucun sens. Les Etats ne sont pas tous allés faire la guerre pour aider Sarkozy ! Le scandale est réel, mais n’a pas expliqué guerre. Il a seulement expliqué le comportement de la France après le déclenchement de la guerre (elle ne voulait parler à personne). En somme, la décision d’aller en guerre n’a pas été une décision dont le moteur politique était la France, mais elle a apprécié cette opportunité de montrer sa puissance militaire