Ursula von der Leyen a un problème. Depuis le début de son mandat, elle n’a pas vraiment parlé aux représentants du pays qui occupe et préoccupe pourtant le plus l’Union européenne depuis six mois : les États-Unis. 

Grâce à l’intercession de Giorgia Meloni, elle avait enfin pu rencontrer le vice-président américain J. D. Vance le 17 mai dernier.

Le 26 avril, elle avait déjà échangé quelques mots avec Donald Trump en marge des funérailles du pape François, après plusieurs mois de messages restés sans réponse.

Pour une personnalité qui a travaillé méthodiquement à concentrer le pouvoir autour de sa personne, cet épisode illustre la faiblesse de la position d’une dirigeante qui semblait, au début de son second mandat, prête à incarner l’Union comme aucun de ses prédécesseurs ne l’avait fait depuis Jacques Delors.

Comment expliquer ce paradoxe ?

Depuis 2019, Ursula von der Leyen a fait preuve d’un réel savoir-faire pour assurer sa survie et soigner son image afin d’apparaître comme la voix de l’Europe sur tous les dossiers.

Mais cette position de force n’est qu’apparente.

Jusqu’ici, elle n’a su ni renforcer les moyens dont les institutions européennes disposent, ni accroître la cohésion et la capacité d’action de l’Union, notamment en matière de politique étrangère. De la pandémie de Covid-19 à la guerre en Ukraine et à Gaza, son style discrétionnaire et sa gestion solitaire des dossiers ont desservi sa cause en la privant d’alliés.

Face à l’administration Trump, elle manque manifestement d’un projet mobilisateur pour l’Union. Plus inquiétant : en s’appuyant sur l’extrême droite pour remettre en cause le Pacte vert, elle pourrait faire exploser la coalition sur laquelle est assis son pouvoir et paralyser le Parlement européen.

Théorie et pratique du pouvoir exécutif dans l’Union : comment Ursula von der Leyen a transformé la nature de sa fonction

Si Ursula von der Leyen semble plus puissante qu’aucun de ses prédécesseurs, c’est parce qu’elle a largement subverti la fonction de présidente de la Commission telle qu’elle est prévue par les traités. 

Pour comprendre cette métamorphose, il faut revenir aux origines de son premier mandat.

Saisir son moment : une présidente par accident

Ursula von der Leyen est arrivée à la tête de la Commission européenne un peu par accident.

Après avoir gagné les élections européennes de 2019, le Parti populaire européen (PPE) pouvait selon une règle non écrite, prétendre à la présidence de l’exécutif. 

Les chefs d’État et de gouvernement, qui doivent donner leur bénédiction au choix, voyaient toutefois d’un mauvais œil la candidature de l’Allemand Manfred Weber, la tête de liste choisie par le PPE pour ces élections. Membre du Parlement européen depuis 2004, Weber ne disposait d’aucune expérience exécutive au sein d’un gouvernement.

Angela Merkel tenait cependant à ce que la présidence de la Commission revienne à une personnalité allemande, pour la première fois depuis 1967. 

Elle avait aussi besoin d’exfiltrer l’une de ses protégées.

Ursula von der Leyen, alors ministre de la Défense de la République fédérale, est en train de devenir le centre d’un scandale lié à de coûteux contrats de consultants externes 1 : à quelques mois des élections législatives, cette affaire présente un risque politique que les chrétiens-démocrates veulent s’épargner.

L’affaire est donc conclue, non sans difficultés : le Parlement européen ne lui accorde sa confiance qu’avec neuf voix de majorité.

Depuis 2019, Ursula von der Leyen a fait preuve d’un réel savoir-faire pour assurer sa survie et soigner son image afin d’apparaître comme la voix de l’Europe sur tous les dossiers. Mais cette position de force n’est qu’apparente.

Guillaume Duval

Si l’arrivée d’Ursula von der Leyen à la tête de l’exécutif européen n’était pas écrite d’avance, le monde bruxellois est loin d’être inconnu pour cette fille d’un Directeur général chargé de la concurrence dans les débuts de la Commission européenne. Née à Bruxelles, elle y avait vécu jusqu’à ses 13 ans. 

Quinze années passées au sein du gouvernement allemand l’avaient aussi amenée à fréquenter régulièrement le Conseil.

Devenue présidente de la Commission, Ursula von der Leyen emmène avec elle son équipe allemande et notamment Björn Seibert, son fidèle, efficace et inamovible directeur de cabinet. 

À ses côtés, les États membres nomment cependant de fortes personnalités très expérimentées comme le néerlandais Frans Timmermans, en charge de la transition verte, l’espagnol Josep Borrell 2, responsable des affaires étrangères, la danoise Margrethe Vestager, chargée de la concurrence ou encore le Français Thierry Breton pour l’industrie.

La présidente et la pandémie : prodromes d’une hégémonie

La pandémie de Covid-19 éclate quelques mois à peine après son entrée en fonction : c’est cette crise qui lui permettra d’asseoir son pouvoir au sein de la Commission.

Malgré une réponse désordonnée au démarrage, elle met sur pied une coordination efficace à l’échelle européenne, en procédant en particulier à des achats de vaccin en commun — une première au niveau de l’Union qui n’a théoriquement pas de compétence en matière de santé. 

Ce projet est mené de façon peu orthodoxe, en négociant directement avec les fabricants de vaccin, ce qui lui vaudra des ennuis judiciaires toujours en cours. 

Mais la réussite de l’opération du point de vue de la vaccination des Européens contribue à valider sa méthode aux yeux du public. Cela renforcera sa propre confiance dans sa capacité à centraliser les pouvoirs et à outrepasser les compétences qui lui sont théoriquement attribuées, y compris en contournant les procédures prévues par les traités.

En revanche, la présidente de la Commission ne jouera pas un rôle déterminant dans l’autre innovation majeure introduite en 2020 pour faire face à la pandémie  : la décision de s’endetter en commun à hauteur de 750 milliards d’euros, soit 4,8 % du PIB de l’Union, avec le plan Next Generation EU

Sa mentor, Angela Merkel avait manifestement compris que l’attitude de son gouvernement pendant la crise de la zone euro et la crise grecque avait été une grave erreur. Avant de quitter la scène européenne, elle sut imposer cette rupture majeure des tabous européens et allemands aux pays dits « frugaux », les Pays-Bas et les pays nordiques. 

La présidente de la Commission se contentera de faire la promotion de cette rupture historique.

Une verticale dangereuse : les échecs politiques de la présidentialisation

En quelques mois, Ursula von der Leyen a clairement réussi à imprimer un style que plusieurs observateurs qualifient d’« autoritaire » 3 et à faire main basse sur un processus de décision au sein de la Commission, que les Traités voulaient pourtant collégial, en balayant toute forme d’opposition. 

Pourtant, cette concentration du pouvoir ne s’est pas traduite par une plus grande efficacité.

Au contraire.

Sur les questions clefs des moyens financiers et des réformes internes, tout comme dans le domaine de la politique étrangère et de la défense dans lequel elle a voulu s’immiscer, la présidente de la Commission a eu une action contre-productive, allant même parfois à contresens par rapport aux intérêts profonds de l’Union.

L’inaction sur la question des ressources de l’Union : une catastrophe annoncée

Depuis cinq ans, la présidente a soigneusement évité d’engager la moindre bataille qui aurait permis de renforcer les moyens financiers dont dispose l’Union pour mener les politiques ambitieuses qu’impose désormais la combinaison d’un environnement géopolitique plus dangereux et de l’aggravation de la crise écologique.

Quasiment 70 ans après le traité de Rome, les États membres de l’Union n’ont toujours mutualisé qu’un pour cent de la richesse qu’ils créent chaque année. Cela représente plus de quarante fois moins que ce qui est mis en commun au niveau national et plus de vingt fois moins que le budget fédéral américain. Contrairement à ses États membres, le budget européen doit par ailleurs être strictement équilibré chaque année. Enfin, l’Union ne dispose pas non plus de ressources sur lesquelles elle puisse agir seule directement.

L’essentiel de ses moyens proviennent de transferts en provenance des États membres. 

Souvent salué comme le moment hamiltonien de l’Europe, le plan de relance Next Generation EU aurait pu et dû faire basculer l’Union dans une nouvelle dimension. 

Mais Ursula von der Leyen n’a jamais cherché à transformer l’essai en pérennisant ce changement de paradigme, même à la suite de l’invasion de l’Ukraine et de la crise majeure qui a suivi.

Non seulement elle n’a pas cherché à relancer un nouvel emprunt commun européen mais elle s’est activement battue contre les initiatives qui auraient pu permettre d’aller en ce sens. 

Quand Thierry Breton a proposé, début 2024, d’emprunter 100 milliards d’euros pour doper l’industrie de défense européenne, elle l’a renvoyé sans ménagement à ses chères études. 

De même, quand Mario Draghi a suggéré discrètement à l’automne 2024 que, pour mettre en œuvre le programme d’investissement colossal qu’il recommandait, il serait sans doute utile de procéder à un nouvel emprunt européen conséquent, Ursula von der Leyen a tenu à écarter d’emblée publiquement cette idée, dès le jour de la remise de son rapport. Il est pourtant clair qu’en l’absence d’une impulsion significative via des fonds publics importants à l’échelle de l’Union, le sursaut d’investissement que Mario Draghi appelle de ses vœux n’a aucune chance de se produire.

Ursula von der Leyen a clairement réussi à imprimer un style autoritaire et à faire main basse sur un processus de décision au sein de la Commission, que les Traités voulaient pourtant collégial, en balayant toute forme d’opposition.

Guillaume Duval

Lors de l’adoption du cadre financier pluriannuel en 2020, aucun accord n’avait été trouvé sur la création de nouvelles ressources propres, pourtant nécessaires pour permettre à l’Union de rembourser, à partir de 2028, les 750 milliards d’euros d’emprunt commun sans amputer son budget. Si le principe avait été entériné, sa mise en œuvre a été laissée en suspens. Or, depuis cinq ans, la présidente de la Commission n’a engagé aucune bataille et n’a engagé aucun capital politique pour faire avancer ce dossier. 

Les effets de cette inertie se font sentir alors que s’ouvriront cet été les négociations sur le budget européen pour la période post 2028.

Faute d’avoir agi, l’Union risque de devoir faire face à une impasse budgétaire. 

Son budget annuel, actuellement d’environ 180 milliards d’euros, pourrait être amputé d’une vingtaine de milliards par an — soit de l’ordre de 10 % — durant la prochaine période financière qui s’ouvrira en 2028, afin de rembourser l’emprunt commun. 

Comme d’habitude, chacun cherchera à limiter sa contribution. Les négociations risquent de se conclure par des compromis à la baisse, avec l’octroi de rabais individuels, ce qui empêchera l’Union de disposer d’un budget à la hauteur des ambitions affichées et des défis communs. 

Enfin, Ursula von der Leyen n’a pas cherché non plus à peser en faveur d’une réforme significative du Pacte de stabilité et de croissance quand celui-ci a été renégocié en 2022 et 2023. 

La réforme a minima entrée en vigueur en 2024 continue de paralyser toujours autant les États membres, les empêchant de mener des politiques d’investissement ambitieuses pour faire face tant au réarmement qu’aux transitions énergétique et numérique. Si bien que face à l’urgence imposée par le renversement d’alliance de Donald Trump, il a été nécessaire de bricoler en catastrophe une rustine supplémentaire pour que les États puissent accroître leurs dépenses de défense en dérogeant à ce pacte réformé, qui ne venait pourtant d’entrer en vigueur que quelques mois plus tôt.

Le sort du Pacte vert illustre les conséquences majeures de ce manque chronique de moyens. Faute d’avoir engagé la bataille pour augmenter le budget de l’Union, ce paquet législatif, emblématique du premier mandat d’Ursula von der Leyen, s’est essentiellement traduit par un ensemble de normes contraignantes et une hausse du prix du carbone au sein de l’Union. 

En l’absence d’un budget adapté, l’Union s’est révélée incapable de soutenir la transition par des subventions significatives — à la différence des États-Unis, avec l’Inflation Reduction Act, ou de la Chine, avec ses soutiens massifs au solaire et à l’éolien ainsi qu’aux véhicules électriques. 

Cette approche a, sans surprise, suscité un rejet chez de nombreux citoyens européens.

Face à ce backlash, au lieu de rechercher des moyens financiers supplémentaires pour aider les perdants du Pacte Vert, la Commission von der Leyen II ne trouve rien de mieux à faire que de détricoter ce que la Commission von der Leyen I avait construit.

Certes, la présidente de la Commission n’a pas été aidée sur le plan du renforcement des moyens de l’Union par l’affaiblissement politique des chefs d’État et de gouvernement potentiellement les plus allants. 

Avec l’arrivée de l’extrême droite au pouvoir en Italie, l’affaiblissement d’Emmanuel Macron en France comme en Europe, et en Allemagne, un Olaf Scholz falot et tenu par les intégristes austéritaires du FDP, le contexte n’était certes guère favorable. Ursula von der Leyen aurait peut-être échoué à dégager des moyens supplémentaires pour l’Union, mais ce qu’on peut lui reprocher surtout c’est de n’avoir pas même essayé de les renforcer.

Il y a lieu de douter que l’arrivée au pouvoir de Friedrich Merz en Allemagne change réellement la donne — au contraire — sur ce terrain. 

Certes la rupture de l’Allemagne de Merz avec le consensus austéritaire des cinquante dernières années est spectaculaire, mais l’effort massif d’investissement que la nouvelle coalition a décidé d’engager au niveau national va en réalité rendre l’Allemagne encore plus réticente que d’habitude vis-à-vis d’un éventuel emprunt communautaire ou d’une hausse sensible du budget européen. 

La présidente a soigneusement évité depuis cinq ans d’engager la moindre bataille qui aurait permis de renforcer les moyens financiers dont dispose l’Union.

Guillaume Duval

Spin Commission : l’efficacité marketing des plans Potemkine

Pour masquer ce manque persistant de moyens et l’absence de volonté de se battre pour les accroître, la Présidente de la Commission a multiplié les effets d’annonce, notamment dans le cadre de ses discours sur l’état de l’Union abondamment commentés chaque année

Sa façon de présenter régulièrement des plans nouveaux, aux noms clinquants, affichant des montants colossaux alors qu’ils ne mobilisent en réalité aucuns moyens supplémentaires est devenue la signature de l’action d’Ursula von der Leyen.

Le plan RePower EU de 2022 pour faire face à la crise énergétique déclenchée par l’agression russe ne consistait ainsi déjà qu’en un recyclage de fonds déjà existants. Cette crise a été surmontée parce que les États membres se sont bougés tous azimuts pour se procurer du Gaz naturel liquéfié (GNL) et construire à marche forcée des terminaux pour le recevoir mais l’Union en tant que telle a joué un rôle très secondaire alors que cela aurait pu, et dû, être l’occasion de faire progresser une véritable Europe de l’énergie.

Ce sera également le cas en 2023 avec l’initiative Global Gateway, le plan de 300 milliards d’euros censé devenir la réponse européenne à la Belt and Road Initiative chinoise. Il n’y avait en réalité quasiment aucun financement supplémentaire et il s’agissait essentiellement de l’habillage de projets déjà engagés : un plan Potemkine. Nos partenaires étrangers l’ont rapidement remarqué.

Dernièrement, le plan ReArm Europe de 800 milliards d’euros pour répondre à l’urgence créée par le renversement d’alliance de Donald Trump, a suivi la même logique que les précédents : l’essentiel du montant affiché ne repose que sur de putatifs efforts nationaux. Il n’y a une fois de plus que peu de moyens nouveaux mobilisés à l’échelle de l’Union. 

Avec le programme SAFE de 150 milliards d’euros tout juste adopté, l’Union vient certes de se décider enfin à emprunter de nouveau pour renforcer sa défense. Mais contrairement à Next Generation EU, ce plan ne prévoit que des prêts qui devront être remboursés par les États. 

Autrement dit, son seul véritable apport réside dans la différence entre le taux d’intérêt auquel l’Union peut emprunter avec ceux auxquels les États le font. Or dans la plupart des cas, cet écart est minime. La capacité de ce programme à doper réellement les investissements dans la défense en Europe risque donc d’être très limitée.

L’insuffisance de réformes internes

Depuis 2019, Ursula von der Leyen procrastine également sur un autre dossier clef : les réformes institutionnelles.

Alors que la saga Orbán montrait l’urgence absolue d’agir, elle a renoncé à s’attaquer au chantier des changements indispensables pour isoler la Hongrie, au lieu de devoir régulièrement récompenser son chantage. 

Que ce soit par une réforme des traités à proprement parler ou par une évolution des pratiques en utilisant toutes les marges de manœuvre et d’interprétation offertes par le cadre institutionnel actuel, prendre des mesures semble aujourd’hui indispensable à l’Union.

Si l’on ne met pas un terme à la possibilité de chantage de la part d’un ou deux États en matière de politique extérieure et de défense, l’Union ne pourra réussir sa nécessaire transition géopolitique ni se doter d’une politique de défense digne de ce nom.

On le constate d’ailleurs déjà aujourd’hui : les seules réponses européennes à la nouvelle donne créée par le retour de Donald Trump à la Maison Blanche et son renversement d’alliance sur le dossier ukrainien sont en train de se construire dans le cadre de coalitions de pays volontaires, rassemblant certains membres de l’Union et d’autres qui ne le sont pas.

Ursula von der Leyen avait tenu à nommer un Commissaire à la Défense au sein de la nouvelle Commission entrée en fonction en décembre dernier bien que la Commission n’ait théoriquement aucune compétence dans ce domaine. Mais en l’absence de réforme institutionnelle et de budget additionnel, c’est en dehors du cadre communautaire que se construit la défense commune de l’Europe. 

Il ne fait aucun doute que la question institutionnelle est encore plus sensible et complexe que celle des ressources financières de l’Union. Mais la présidente n’a ni tenté d’explorer les voies possibles, ni cherché à initier le débat à ce sujet.

Von der Leyen et la politique étrangère de la « Commission géopolitique » : l’invention d’une compétence 

Ursula von der Leyen avait choisi en 2019 de placer son premier mandat sous le signe d’une « Commission géopolitique », annonçant ainsi sa volonté d’incarner l’Union non seulement à l’intérieur de ses frontières, mais aussi désormais à l’extérieur  : elle entendait bien négocier directement avec les « grands de ce monde ».

Elle s’inscrivait alors à rebours de ses prédécesseurs, qui avaient toujours concentré l’essentiel de leurs efforts sur l’approfondissement de l’intégration européenne — comme le prévoient au demeurant les Traités, qui n’accordent aucunes compétences à la Présidence de la Commission en matière de politique extérieure et de sécurité.

Les affaires étrangères et la défense figurent en effet parmi les rares domaines qui restent de la compétence exclusive des États membres.

Leur coordination au niveau de l’Union, soumise à la contrainte de l’unanimité, est assurée par le Conseil européen et son président, épaulé par le Haut Représentant de l’Union pour les affaires étrangères et la politique de sécurité. En tant que Vice-Président de la Commission européenne, c’est ce dernier qui est chargé d’assurer la coordination de la politique extérieure de l’Union avec les actions de la Commission dans ses champs de compétence.

En voulant se mettre à jouer dans cette cour, et pour y prendre le premier rôle, Ursula von der Leyen se plaçait d’emblée sur une trajectoire de collision avec le Conseil d’une part, présidé alors par Charles Michel, et avec le Haut représentant de l’Union d’autre part, Josep Borrell, dont c’était théoriquement la charge.

En ne respectant pas la répartition des rôles prévue par le Traité, elle a compliqué fatalement les relations de l’Union avec ses partenaires étrangers.

Ceux-ci ne savent de nouveau plus à quel saint se vouer quand ils s’adressent à l’Union — problème que le Traité de Lisbonne avait cherché à résoudre en instituant précisément un président permanent du Conseil et un Haut représentant pour les affaires étrangères. Cette ambiguïté a pu être exploitée par des adversaires, en aboutissant à des incidents qui ont causé du tort à l’Union, comme lors du fameux Sofagate en 2021 à l’occasion d’une rencontre avec le président turc Recep Tayyip Erdogan.

Ursula von der Leyen est toutefois une nouvelle fois parvenue à ses fins.

Elle a profité d’un agenda géopolitique chargé entre la pandémie de Covid-19, la guerre d’agression de la Russie de Poutine contre l’Ukraine, la guerre de Gaza et la réélection de Trump ainsi que de la faiblesse du Président du Conseil Charles Michel qui n’a jamais réussi à s’imposer parmi ses pairs. 

Elle y est parvenue aussi et surtout parce que, si la Commission n’a pas de compétences en matière de politique extérieure, elle détient toutefois les cordons de la bourse et gère des dossiers clefs dans ce domaine, comme l’élargissement, le voisinage, l’aide au développement, les relations commerciales ou encore les migrations.

C’est surtout vis-à-vis des pays du Sud que la politique d’Ursula von der Leyen a été la plus désastreuse jusqu’ici.

Guillaume Duval

La coordination des différents commissaires chargés de ces sujets et la garantie de la cohérence de la politique de l’Union sont théoriquement les missions du Haut Représentant.

Avec Jean-Claude Juncker, ce mode de fonctionnement hiérarchisé et cette division du travail au sein de la Commission semblaient convenir. Mais Ursula von der Leyen a refusé d’y jouer. Elle n’entend rien déléguer à personne et gère tous les dossiers en direct avec chacun des commissaires, individuellement.

C’est d’ailleurs ce refus de toute délégation et de tout fonctionnement collégial, pourtant lui aussi prévu par les traités, qui amènera un vice-président de la Commission, le socialiste néerlandais Frans Timmermans, à quitter prématurément son poste, de guerre lasse. 

Cette centralisation du pouvoir autour d’Ursula von der Leyen et de son cabinet a créé de facto une dualité dans la politique étrangère de l’Union : d’un côté, celle menée par le président du Conseil et le Haut Représentant ; de l’autre, celle impulsée par la présidente de la Commission en s’appuyant sur sa maîtrise du budget et des directions générales.

Entre échecs et frustration : la fragilisation de l’Union à l’étranger

Menée ainsi hors du cadre prévu par les traités, la politique étrangère de la présidente de la Commission a-t-elle au moins contribué à renforcer la position de l’Union dans le monde ? 

Il y a lieu d’en douter.

Au cours de son premier mandat, l’unique boussole de la présidente de la Commission, très atlantiste, a consisté en permanence à s’assurer que la position de l’Union était alignée sur celle des États-Unis de Joe Biden. Cette attitude constante n’a pas du tout préparé l’Europe au choc du retour de Donald Trump, ni commencé à renforcer son autonomie stratégique.

Au contraire.

En 2022, l’administration Biden avait adopté l’Inflation Reduction Act, une politique de subvention massive au Made in America déjà très agressive vis-à-vis de l’industrie européenne. La réaction très molle, pour ne pas dire inexistante, de l’Union a probablement achevé de convaincre Donald Trump qu’il pouvait s’attaquer à l’Europe sans prendre de risque.

Avec la nouvelle administration républicaine, le logiciel de base d’Ursula von der Leyen pour comprendre le monde et positionner l’Union a perdu toute pertinence. De plus, son soutien constant à l’administration Biden sur tous les dossiers pendant quatre ans en fait aujourd’hui une persona non grata à Washington.

Cette volonté d’alignement à tout prix sur les États-Unis avait par ailleurs perturbé l’équilibre délicat des relations avec Pékin. Sachant que les Européens ne partageaient pas tous la ligne atlantiste d’Ursula von der Leyen sur la Chine — à commencer par l’Allemagne d’Olaf Scholz —, Xi Jinping avait d’ailleurs eu l’audace de l’humilier publiquement lors de son déplacement en République populaire en avril 2023.

Mais c’est surtout vis-à-vis des pays du Sud que la politique d’Ursula von der Leyen a été la plus désastreuse jusqu’ici. 

Si la vaccination contre le Covid-19 a été un succès en Europe, nous avons monopolisé les vaccins en en donnant peu, et surtout très tardivement, à nos partenaires du Sud.

Au moment de la crise énergétique, la course au GNL a fait monter les prix et privé plusieurs pays en développement de gaz 4 sans que la Commission ne prenne la mesure des frustrations engendrées.

Enfin, le manque de sérieux des « grands projets » du Global Gateway a nui à la crédibilité de l’Union. Il aurait sans doute mieux valu s’abstenir que de faire aussi peu de cas de ses ambitions planétaires en claironnant aussi fort.

En choisissant de s’aligner sur l’agenda « forteresse Europe » de l’extrême droite européenne en matière de migrations, Ursula von der Leyen a également contribué à nous aliéner les peuples de l’autre rive de la Méditerranée. L’Union en a lourdement payé les conséquences dans toute l’Afrique, et en particulier au Sahel 5.

Bras dessus-bras dessous avec la première ministre italienne Giorgia Meloni, elle a ainsi appuyé des accords honteux — et possiblement illégaux — avec la Tunisie de Kais Saied ou l’Égypte d’Abdel Fattah El Sissi, distribuant des dizaines de milliards d’euros du budget européen à des dictateurs afin qu’ils empêchent les migrants de partir de leurs pays. Cela s’est fait sans consulter ni le Conseil, ni le Collège des commissaires, ni aucune autre instance européenne.

Mais c’est surtout la politique d’Ursula von der Leyen au sujet du conflit à Gaza qui a eu des effets désastreux : sa visite à Jérusalem le 13 octobre 2023 et le soutien inconditionnel qu’elle apporté à ce moment-là au gouvernement d’extrême droite de Benjamin Netanyahou, ont eu des répercussions très négatives pour l’Union. 

Bien qu’elle soit devenue plus discrète par la suite, elle a en réalité continué à soutenir la ligne du commissaire européen hongrois Oliver Varhelyi, proche de Benjamin Netanyahou sur le plan politique, et en charge du Moyen-Orient au sein de la Commission, contre le haut représentant Josep Borrell qui souhaitait que l’Europe prenne ses distances avec le gouvernement israélien.

Malgré son efficacité indéniable pour centraliser les pouvoirs et communiquer adroitement, Ursula von der Leyen n’a pas préparé l’Union à mieux affronter les tempêtes qu’elle traverse. 

Guillaume Duval

Même ces derniers mois, avec l’aggravation dramatique de la situation à Gaza et en Cisjordanie, la Commission n’a mis en œuvre aucune mesure de nature à peser réellement sur le gouvernement de israélien. Le réexamen — très tardif — de l’accord d’association avec Israël désormais engagé ne devrait peut-être déboucher sur des décisions que dans plusieurs semaines. 

Ce double standard criant des Européens, entre leur attitude vis-à-vis de la guerre déclenchée par Vladimir Poutine et celle de Gaza, a abondamment nourri et servi la propagande du Kremlin et beaucoup affaibli le soutien à l’Ukraine dans de nombreux pays du monde.

Alors que l’Europe démocratique est menacée à la fois par l’impérialisme de Vladimir Poutine à l’est et par l’autocrate Donald Trump à l’ouest, l’action d’Ursula von der Leyen dans le domaine de la politique extérieure a donc contribué à aggraver notre isolement et à affaiblir l’Union.

Von der Leyen II : la bascule à droite 

Dans son deuxième mandat, Ursula von der Leyen a habilement manœuvré pour se débarrasser des « gêneurs » potentiels au sein de la Commission — notamment le commissaire français Thierry Breton — et elle a divisé tous les dossiers confiés à ses vice-présidents pour s’assurer qu’aucun ne puisse prétendre agir sans avoir besoin de s’en référer à elle.

Ursula von der Leyen place aujourd’hui au centre de son action un ambitieux projet de dérégulation sociale, environnementale et numérique — un revirement notable, alors même qu’elle avait dirigé, durant son premier mandat, une Commission à l’origine du Pacte vert et d’un renforcement significatif des régulations dans ces domaines.

Ce tournant illustre sa propension à suivre les courants dominants dans une logique de préservation personnelle : en 2019, les Verts avaient obtenu un score historique ; le Parlement européen d’aujourd’hui est le plus à droite de son histoire.

Il révèle avant tout l’absence d’une vision cohérente et d’un projet structurant pour l’Union et son avenir.

Une question demeure : qui est la « véritable » Ursula von der Leyen ? 

Est-elle la disciple d’Angela Merkel, apte à rechercher des compromis avec la gauche et les écologistes, comme elle semblait l’être au cours de son premier mandat ? Ou est-elle plutôt l’adepte de la stratégie du choc néolibéral soutenue par une « majorité Venezuela » rassemblant la droite et l’extrême droite, que semble incarner désormais ?

Malgré son efficacité indéniable pour centraliser les pouvoirs et dicter l’agenda en communiquant adroitement, Ursula von der Leyen n’a pas préparé l’Union à mieux affronter les tempêtes qu’elle traverse.

Face à Trump et Poutine, son Europe forteresse, atlantiste et néolibérale se retrouve perdue, déboussolée, dépourvue des moyens financiers et institutionnels nécessaires pour réagir — isolée des pays du Sud qui la méprisent.

Cette grande fragilité de l’Union ne signe cependant pas seulement l’échec personnel d’Ursula von der Leyen.

Elle est aussi porteuse de lourdes menaces pour les Européens, pour nos démocraties et notre modèle social et écologique. 

Il reste quatre ans à la présidente de la Commission pour faire mentir ce diagnostic.

Sources
  1. Thomas Wieder, « Ursula Von der Leyen auditionnée par le Bundestag dans le cadre de l’« affaire des consultants », Le Monde, 14 février 2020.
  2. L’auteur de ce texte a été speechwriter de Josep Borrell de 2020 à 2024.
  3. David Carretta et Christian Spillmann, « Ursula 2, autocrate ou vrai leader ? », La Matinale européenne, 26 août 2024. 
  4. Marine Godelier, « Énergie : la politique de l’UE plonge le Pakistan dans l’obscurité », La Tribune, 27 juin 2022.
  5. Emanuela Claudia Del Re, « Comment l’Europe a (presque) perdu le Sahel », Politique internationale, printemps 2024.