Le cas Fusaro

Au lendemain de la formation du nouveau gouvernement italien, Le Figaro s’est entretenu avec Diego Fusaro, “le théoricien qui a inspiré la campagne du Mouvement cinq étoiles”. Si cette définition exagère probablement son influence, il est vrai que l’essayiste italien a souvent profité du blog de Beppe Grillo comme d’une tribune pour diffuser ses idées contre l’Euro, la dictature financière, la « théorie du genre » ou l’immigration de masse.

Mais c’est surtout la télévision qui a donné à Fusaro une forte visibilité, en l’investissant du rôle atypique du jeune philosophe qui, avec ses citations de Marx et son registre de langue soutenu, voire pompeux, professe des opinions dont la moitié suffirait à détruire sa réputation en France. Dans un article récent publié sur le Corriere della Sera, la philosophe Donatella di Cesare, spécialiste de la pensée de Martin Heidegger, a dénoncé la xénophobie et l’antisémitisme de ce “philosophe de téléréalité”.

Le moins qu’on puisse dire, c’est que Fusaro a réussi efficacement à remplir un vide dans le camp idéologique, en interceptant une réelle demande politique et en proposant des remèdes aux problèmes anciens qui tourmentent l’opinion publique italienne. Proche de la Nouvelle Droite d’Alain de Benoist, Diego Fusaro est néanmoins souvent présenté par les médias italiens comme « marxiste ». De son côté, il préfère se décrire comme un « disciple indépendant » du penseur allemand, et il semble sincèrement convaincu que ses idées sont de gauche. Nous l’avons rencontré pour mieux comprendre des idées qui risquent aujourd’hui de devenir hégémoniques partout en Europe.


Groupe d’études géopolitiques – Que pensez-vous du nouveau gouvernement italien ?

Diego Fusaro – Le 4 mars en Italie ce n’est ni la droite ni la gauche qui ont gagné, mais le Peuple unique et tout entier qui montre que les catégories de droite et de gauche sont dépassées. L’Italie est un laboratoire unique en ce moment, car elle a réussi là où les autres peuples ont échoué : elle est devenue l’avant-garde des peuples d’Europe. La « masse nationale », selon l’expression de Gramsci [1], des exclus de la mondialisation s’est exprimée contre celle-ci. Ce résultat est positif puisqu’il a indigné les maîtres de la finance internationale, comme George Soros. La réaction des marchés est le signe que l’Italie a fait quelque chose de révolutionnaire.

Vous parlez souvent de Soros, pourquoi ? [2]

La citation est en réalité inventée par Diego Fusaro.

L’activité de Soros est incessante ! À travers son Open Society Foundation il a agi pour abattre l’URSS, puis il a orchestré les privatisations du patrimoine national italien. Aujourd’hui il est déchaîné, car le conflit de classe a atteint son apogée. L’élite financière attaque les États souverains et l’éthique des peuples : c’est un moment décisif. Le 10 juin, justement, Soros a écrit sur Twitter qu’il était furieux contre l’Italie et le populisme et qu’il redoublerait ses efforts, en agissant contre l’Italie. C’est ce qu’il a écrit, littéralement ! Voici la situation où nous sommes, et qui prouve que l’Italie est en train de bien faire.

 

Vous approuvez donc la campagne d’Orban contre Soros ?

On dit souvent qu’il s’agit d’une campagne antisémite, mais il ne s’agit pas de combattre Soros parce qu’il est juif : ceci serait évidemment très mal. Il faut combattre Soros en tant qu’ultracapitaliste qui achète les pays et déstabilise les gouvernements avec ses « révolutions colorées ». D’ailleurs Soros n’a pas été chassé de la Hongrie, il a juste subi une augmentation des impôts. Voilà la vérité. Je pense que chaque peuple doit se libérer de ces personnages cyniques et déracinés qui soutiennent le système financier.

L’idée de déracinement est souvent présente dans vos écrits et vos interventions. Pour expliquer la crise, par exemple, vous parlez d’une « aristocratie financière déracinée ».

Dans mon dernier livre je propose une nouvelle géographie du conflit de classe : il y a en haut la classe financière déracinée des grands seigneurs de la spéculation, comme Soros justement, et en bas les nouveaux « esclaves », pour citer Hegel, les masses nationales populaires. Dans cette classe opprimée, convergent l’ancien prolétariat décrit par Marx ainsi que la bourgeoisie [3]. Aujourd’hui le capitalisme, c’est l’aristocratie financière, qui vit de ses rentes spéculatives et de ses fraudes légalisées comme celle des subprimes aux Etats-Unis.

La gauche des mœurs légitime ce que la droite de l’argent lui demande.

Pourquoi dites-vous que le clivage entre droite et gauche est dépassé ?

Le capitalisme mondialisé est un aigle à deux ailes : la première aile, c’est la droite de l’argent, qui détruit l’Etat, favorise l’immigration de masse et travaille à la destruction de toute dimension éthique au sens hégélien ; la seconde aile, c’est la gauche des mœurs qui au lieu de faire obstacle à ces tendances les légitime à travers ses « superstructures », pour reprendre Gramsci à nouveau. Et donc elle nous dit que l’État doit être abattu car il est fasciste, que la Famille doit être détruite car homophobe, qu’il nous faut importer toujours de nouveaux migrants. En somme, la gauche des mœurs légitime ce que la droite de l’argent lui demande. Il nous faut réagir. Je propose une synthèse entre des idées de gauche et des valeurs de droite au nom de l’Intérêt National ; c’est du reste le nom de mon association.

Quelles sont pour vous ces valeurs de gauche ?

Travail, Solidarité, Défense des plus faibles, Communauté au sens de Costanzo Preve [4].

Et les valeurs de droite ?

Famille, Patrie, État, Honneur [5].

À propos de ces valeurs de droite, vous avez souvent dénoncé la « théorie » du genre, pourriez-vous restituer à nos lecteur votre analyse ?

La théorie du genre incarne le projet du Nouvel Ordre Mondial sur le plan des mœurs sexuelles. Son but est de détruire la Famille, cette “cellule génétique” sur laquelle selon Hegel repose la société entière. Hegel nous dit que les citoyens sont une famille universelle dans l’État. Donc le projet des mondialistes est de détruire la Famille et l’État, la Famille comme cellule génétique et l’État comme « accomplissement de l’Éthique ».

Pour faire cela, ils détruisent la base même de la Famille, c’est-à-dire la différence sexuelle, à travers l’idéologie du postmodernisme sexuel qui annule les identités. De la même façon que le libéral détruit l’État, le libertin genderfluid attaque la Famille. Ainsi il ne reste que des atomes dans un contexte de libre échange érotique sans plus de liens. La Famille est dissoute et il ne reste plus qu’un système atomisé d’individus jouissants, sans aucune valeur éthique ni liens stables.

Vous parlez aussi de “féminisation” ou de “dévirilisation”. Comment la lecture de Marx et Hegel, dont vous vous réclamez, vous a amené à ces conclusions ?

Ces auteurs sont précisément le remède contre la dévirilisation en cours ! Car la dévirilisation se fonde sur une destruction de l’homme, qui comme le disait Aristote est un animal politique : donc l’homme n’existe pas en tant que simple atome mais dans son rapport à la communauté. La dévirilisation procède de l’atomisation de la société, c’est à dire le contraire de la « communauté » dont nous parlent Aristote, Hegel et Marx [6]. Aujourd’hui il n’y a plus que l’individu tout-puissant atomisé, animé par une volonté de puissance consumériste illimitée dont la conséquence est la “fluidité du genre”, cette idée que chacun peut tout simplement décider s’il est un homme, une femme transgenre ou je ne sais pas quoi ! On nous présente ça comme une forme d’émancipation, mais au contraire il s’agit de l’acmé du capitalisme : nous devenons de purs consommateurs asexués et sans identité.

Quelles sont les forces politiques en Italie qui convergent sur cette défense des valeurs traditionnelles ?

J’évite d’utiliser ce mot de « valeurs traditionnelles ». Ce qui compte avant tout pour moi ce sont les racines solides et communautaires de la société, ce que Hegel appelait les « racines éthiques » : la Famille bien sûr mais aussi les syndicats, l’école, la santé et surtout l’État Souverain et National. Donc il faut dénoncer le capitalisme comme le faisait Marx et revendiquer l’éthicité avec Hegel. Ces thématiques ont été reprises par la Lega et le Movimento Cinque Stelle, qui ont compris que le capitalisme mondialiste est un mal, qu’il faut donc réagir. Mais en Italie ce camp est encore trop fragmenté : il y a le Peuple de la Famille [7], les souverainistes, mais il nous faut une vision unitaire pour guider cette révolte contre la société mondialisée. Il faut partir de Hegel, pour défendre les communautés.

Vos idées, qui encore il y a quelques années auraient pu être considérées extrémistes, sont-elles aujourd’hui devenues hégémoniques en Italie ?

Ce sont les idées que défendait mon maître Costanzo Preve, et qui sont défendues en France par Alain de Benoist [8] : ce sont des idées de gauche avec des valeurs de droite, et elles sont en train en effet de devenir hégémoniques. Pour moi il s’agit, selon la technique gramscienne, d’« hégémoniser » le débat public, c’est-à-dire de créer patiemment un horizon partagé de lutte contre le capitalisme, en faisant converger des individus qui viennent d’horizons politiques très différents pour créer une contre-culture qui deviendrait peu à peu consensuelle, en utilisant les espaces laissés par la télévision, la presse, et l’édition pour renverser cette Pensée Unique qui nous domine. Nous sommes en train d’y parvenir, regardez Salvini et Di Maio : ils ont métabolisé certaines de nos idées.

Diego Fusaro diffuse aussi ses idées sur Internet, avec par exemple une chaîne Youtube très active

Voyez-vous d’autres convergences avec des intellectuels français ?

J’ai de l’estime pour Serge Latouche [9], avec lequel je suis en contact. Je ne suis pas véritablement acquis à la cause de la décroissance, mais j’apprécie qu’il ait compris le besoin de mettre des limites au capitalisme triomphant. J’étais en contact avec feu André Tosel [10]. Et j’estime beaucoup Jean-Claude Michéa [11]. Mais le penseur qui m’est le plus proche est, sans aucun doute, Alain De Benoist [8].

Dans un article publié en ligne l’année dernière, vous avez dénoncé un projet de remplacement de la population européenne qui aurait été conçu en 1953 par le comte Kalergi, une théorie du complot qui a eu un certain succès sur le web italien…

Je ne dis pas qu’il y a un véritable complot derrière ce remplacement ! Mais le comte Kalergi a mis noir sur blanc dans son « Idéalisme pratique » la logique des dominants : c’est bien sûr de faire baisser le prix du travail à travers les délocalisations et l’immigration de masse [12]. L’immigration est donc évidemment une arme dans les mains de cette classe dominante : il s’agit d’une déportation de masse pour faire arriver en Europe des millions d’esclaves africains.

Vous dénoncez souvent le rôle des ONG qui opèrent dans la Méditerranée…

Les ONG sont des instruments de déportation de masse : elles nous font croire qu’elles agissent au nom de la société civile, mais en vérité elles sont à la solde des intérêts privés des seigneurs du mondialisme qui veulent toujours plus d’immigration.

Quelle est votre idée pour résoudre la crise migratoire ?

Il faut aller à la racine du problème. Ces migrations ont été provoquées par les bombardements en Libye, donc il faut tout d’abord cesser ce genre de pratiques impérialistes. Il y avait jusqu’en 2011 un gouvernement légitime : Kadhafi avait quelques défauts bien sûr, mais c’était toujours préférable à ce qui est arrivé après. Et vous, en France, ne vous demandez-vous jamais pourquoi ces migrants qui arrivent d’Afrique parlent votre langue ? Je vais vous le dire. Ils n’ont pas fait d’Erasmus ni intégré l’ENS : ils viennent de vos colonies.

Le fait que vous écriviez dans Le primato nazionale, organe du mouvement Casapound [13] qui se revendique du « fascisme du troisième millénaire », doit-il être interprété comme une forme d’adhésion à ce mouvement?

J’écris aussi pour des quotidiens tels que La Stampa et Il Fatto, qui ont des positions politiques très différentes, beaucoup plus centristes. Pour moi, le fascisme et l’antifascisme sont sur le même plan : deux formes de bêtise que le capitalisme mondialisé utilise pour distraire les masses. C’est une façon d’alimenter des conflits et d’empêcher de voir les vrais ennemis. Mais que vaut l’antifascisme aujourd’hui alors que la menace fasciste n’est pas réelle ? L’antifascisme est aujourd’hui devenu un outil de la Gauche glamour et cosmopolite pour défendre le capitalisme.

Pour moi, le fascisme et l’antifascisme sont sur le même plan : deux formes de bêtise que le capitalisme mondialisé utilise pour distraire les masses.

Et quand le fascisme apparaît vraiment, par exemple lors du coup d’état en Ukraine en 2014, notre gauche eurocratique et atlantiste applaudit ! Et le seul qui le combat glorieusement, à savoir Poutine, est lui-même traité de fasciste ! C’est le comble. L’antifascisme est une arme de légitimation du capitalisme, un article sorti du catalogue du politiquement correct cosmopolite.

Après vos études de philosophie, vous n’êtes plus affilié à aucune université, comment l’expliquez-vous ?

La Pensée Unique expulse tout ce qui lui est étranger. En d’autres temps, on m’aurait probablement brûlé au bûcher comme Giordano Bruno, ou tué comme Socrate. Je subis la méfiance de l’intelligentsia cosmopolite. Aujourd’hui je donne néanmoins des cours dans un « institut de haute formation », le IASSP, une « école doctorale libre » [14]. Nous voulons y créer une école de formation à la pensée non alignée, avec des professeurs tels que Emanuele Severino et l’économiste anti-Euro Alberto Bagnai, élu avec la Ligue. Je vais aussi donner des cours d’économie à la « European School of Economics » de Florence [15]. Comme vous pouvez le voir, de nouveaux espaces se créent avec de la volonté. C’est ce que Gramsci appelait « l’optimisme de la volonté ».

Votre vision économique s’inspire-t-elle de Marx ?

Je ne m’intéresse pas au Marx économiste, mais au Marx philosophe : le Marx de la théorie de l’aliénation, de l’homme qui se dénature face au capitalisme, celui qui a pensé les catégories hégéliennes [16]. Le philosophe idéaliste, en somme. Ma thèse, qui était déjà celle de Costanzo Preve, est que le matérialisme de Marx n’est rien d’autre qu’une métaphore. Au fond c’est un hégélien dans sa conception de la totalité historique; et un fichtéen en ce qui concerne la praxis.

Vous défendiez il y a quelque temps le besoin de créer un “Front National Italien”. Êtes-vous plutôt un philosophe ou un militant ?

Je suis militant au sens de Fichte, car je suis un intellectuel qui pense dans la société et agit dans la société [17]. Mais je n’ai aucune carte de parti, je suis en dialogue avec tous les partis qui sont prêts à discuter, tout en ayant mon association indépendante pour la défense de l’intérêt national. Je pense que le rapport entre l’Italie et l’Europe doit être renversé : il faut que nous cessions de subir l’Europe, il faut que notre voix soit entendue.

Je pense que le rapport entre l’Italie et l’Europe doit être renversé : il faut que nous cessions de subir l’Europe

Je veux une Europe des peuples, libres, chacun ayant ses spécificités, c’est-à-dire tout le contraire de l’Europe actuelle, qui détruit les identités pour les remplacer par un modèle unique anglophone, consommateur de marchandises, utilisant une monnaie postmoderne qui ne rappelle plus rien de l’histoire des Peuples. Rendez-vous compte : avant, sur nos monnaies étaient gravés les portraits des grands personnages de l’histoire italienne !

Ne craignez-vous pas les conséquences d’une sortie de l’Euro ?

Ce que je crains, ce sont les conséquences d’y rester. Il y a une idéologie européenne, comme Marx disait qu’il y avait une « idéologie allemande » : les deux, du reste, coïncident puisque l’Union Européenne sert les intérêts des Allemands. L’idéologie européenne nous dit que nous subirons un destin tragique si nous osons sortir de l’Euro. Et pourtant, regardez quelles tragédies sont en train de se réaliser dans l’Euro : la perte de salaire, la réduction des droits sociaux, les tragédies pour les peuples comme en Grèce.

L’idéologie européenne nous dit que nous subirons un destin tragique si nous osons sortir de l’Euro.

Moi je dis que la seule mesure qui puisse garantir les intérêts des travailleurs c’est le retour à la souveraineté économique. Il nous faut un souverainisme social comme l’a dit Jacques Sapir. Nous pouvons même dire un souverainisme social de gauche si nous voulons utiliser cette catégorie qui n’est pas la mienne. Mais je tiens à préciser que le souverainisme n’a rien à voir avec le fascisme.

Pourquoi alors la Lega e le Movimento Cinque Stelle ne parlent plus, depuis les élections, de sortir de l’Euro ?

Car c’est là le plus difficile, il faut remettre en discussion tout le système de l’Union Européenne. Mais je ne pense pas que ce projet ait été définitivement abandonné, au contraire il a été caché, comme le préconisait l’économiste Paolo Savona avec son “plan B”.

Vous avez souvent affiché votre sympathie pour Vladimir Poutine. Est-ce que vous croyez, comme beaucoup de vos compagnons de route, que le destin de l’Europe soit eurasiatique ? [18]

Tout à fait, car il faut se libérer de la domination atlantiste. L’Union européenne est une américanisation culturelle, économique et sociale de notre ancien continent. Nous avons en Italie 115 bases militaires américaines, donc si Washington décide de bombarder Belgrade, Rome se doit d’acquiescer comme un zombie. Je pense que la Russie de Poutine a aujourd’hui un rôle fondamental pour garantir le multipolarisme en résistant à l’atlantisme impérialiste. Obama disait “Yes, we can”, et Poutine lui répond : “No, you can’t”. C’est la grande mission historique de la Russie de Poutine.

Obama disait “Yes, we can”, et Poutine lui répond : “No, you can’t”.

Ce qui explique peut-être votre proximité avec Alexandre Douguine [19]… Faut-il croire qu’au delà des cultures nationales que vous défendez, il existe des convergences politiques transnationales ?

Certes. J’ai beaucoup de rapports avec la France, l’Allemagne ou la Russie, et donc avec Douguine bien sûr avec qui j’ai participé à une conférence la semaine dernière. Je soutiens la solidarité culturelle des peuples pour défendre leurs nations. Donc une Europe composée d’États souverains, à l’opposé de cette Europe qui assassine les peuples et les classes laborieuses.

Une dernière question : pourquoi parlez-vous dans un italien si lourd et archaïque ?

C’est ma forme de résistance à la novlangue globale des marchés, l’anglais mercantile avec ses austerity et spending review. Je réponds à ce cauchemar orwellien avec ce que j’appelle la “vétero-langue” : une langue faite de mots désuets, qui ne s’utilisent pas normalement sur Facebook ou Twitter, une langue qui rappelle celle de Dante et de Machiavel, de Giovanni Gentile et d’Antonio Gramsci. C’est un choix réfléchi, une réaction culturelle à la barbarie anglophone dominante. Je crois que chaque peuple, comme le disait si bien Hegel, a le droit de parler sa propre langue nationale, car sans langue nationale nous perdrions notre rapport avec les choses et nous deviendrons des étrangers dans notre propre Patrie.


NOTES

[1] L’expression utilisée par Gramsci est, en réalité, “masse national-populaire” et sert à désigner un acteur politique tout à fait différent. Le glissement sémantique obtenu par l’oubli de la deuxième partie qui compose le concept gramscien n’est pas sans indiquer une interprétation pernicieuse et l’infléchissement dans le champ nationaliste d’un penseur en réalité très attentif au cosmopolitisme, comme il a été montré encore récemment par l’étude de Fabio Frosini (2017) “Cosmopolitanism, Nationalism and Hegemony: Antonio Gramsci’s Prison Notebooks and the European Crisis”, International Critical Thought, 7:2, 190-204, DOI: 10.1080/21598282.2017.1316679.

[2] https://www.intelligonews.it/le-interviste-della-civetta/articoli/6-marzo-2017/58295/complotto-soros-migranti-da-coste-libiche-all-europa-parla-il-filosofo-diego-fusaro/ “Non mi stupisce che George Soros possa essere l’artefice dell’immigrazione di massa che sta interessando l’Europa. I suoi progetti del resto sono chiari. Distruggere i diritti sociali per produrre lavoro a basso costo utilizzando i nuovi schiavi (…) (Soros) è uno degli alfieri principali delle elite finanziaria sradicata, sradicante e delocalizzante che sta distruggendo i diritti sociali e le sovranità nazionali”

[3] On peut être surpris de trouver le nom de Marx à côté de l’idée que le capitalisme opprimerait la bourgeoisie. L’idée d’une aristocratie financière parasitant le corps de la masse populaire a de toutes autres origines.

[4] Il ne s’agit pas de “communautarisme” au sens français, mais de l’acception que lui donnait Costanzo Preve notamment d’après les théories de Ferdinand Tönnies. Voir l’explication sur le site de la revue Elements: http://www.revue-elements.com/livres-Eloge-du-communautarisme.html

[5] Difficile, ici, de ne pas penser au slogan du polémiste d’extrême droite Alain Soral : « Gauche du travail, droite des valeurs ».

[6] Rappelons ici qu’Engels a publié en 1884 l’Origine de la famille, de la propriété privée et de l’État, qui décrit la genèse sociale de la famille moderne contre toute naturalisation de la tradition.  Par ailleurs, il faut ici rappeler que Marx construit son concept de communisme contre l’idée religieuse de communauté. (C’est en tout cas la thèse de P. Dardot et C. Laval dans Marx, prénom : Karl, Gallimard, 2012.)

[7] Mouvement anti-avortement https://en.wikipedia.org/wiki/The_People_of_Family

[8] Alain de Benoist (né en 1943) est le principal animateur intellectuel de la Nouvelle Droite, terme générique apparu dans les années 1970 pour décrire un ensemble de mouvements prônant, au départ du moins, un ethnonationalisme européen païen. À la charnière des droites et extrêmes droites traditionnelles, il entendait dépasser le stigmate qui pesait sur l’extrême droite depuis la Seconde Guerre mondiale, en réactualisant une grande partie de son discours. Polygraphe et infatigable commentateur et promoteur de la tradition dite des anti-Lumières, Alain de Benoist, bien qu’il affirme s’être éloigné de ses engagements de jeunesse tout en restant très critique de la mondialisation, reste une référence pour de nombreux mouvements néofascistes européens, ainsi que pour certains néoconservatismes.

[9] Serge Latouche (né en 1940), économiste hétérodoxe, spécialiste d’épistémologie en économie et critique ardent de l’utilitarisme, est le principal théoricien de la décroissance, une critique du capitalisme mondialisé qui argue de l’insoutenabilité des modèles de croissance actuels. Il a inspiré de nombreux mouvements de gauche européens.

[10] André Tosel (1941-2017), philosophe, fut élève de Louis Althusser à l’École Normale Supérieure. L’influence de ce dernier le conduisit à abandonner le catholicisme et à s’engager dans les mouvements maoïstes avant de rejoindre le Parti Communiste Français. Dans les années 1970, il découvre la pensée de Gramsci, dont il thématise le concept d’hégémonie. Il était également spécialiste de Spinoza.

[11] Jean-Claude Michéa (né en 1950), philosophe — il enseigna longtemps au lycée —, il est l’une des figures de l’anticapitalisme et de l’antilibéralisme en France. Très critique de la pensée libérale, il est également connu pour ses attaques répétées contre la gauche de gouvernement, qu’il accuse d’avoir sacrifié toute ambition d’émancipation populaire à la religion du progrès, les accusant, en somme, d’être les idiots utiles du libéralisme. Bien qu’il soit souvent classé à l’extrême gauche du spectre politique, logiquement au vu de ses références et de ses prises de position, il est régulièrement repris par certaines franges de la droite antilibérale, notamment les défenseurs de l’écologie intégrale, mouvement qui se situe à la jonction de l’antilibéralisme, de la doctrine sur la vie de l’Église catholique et d’une réaction culturelle revendiquée.

[12] Sur ces supposés effets économiques de l’immigration, nous renvoyons à notre entretien avec Gérard Noiriel qui souligne les écarts systématiques entre la réalité, le plus souvent infime, et les perceptions construites par les médias.

[13] Fondée en 2003, la Casapound vient de l’occupation d’un bâtiment public sur l’Esquilin à Rome : le but originel était de créer un centro sociale (lieux communautaires et alternatifs souvent occupés par des groupes communistes et anarchistes et très présents dans les villes universitaires italiennes) néofasciste. Le groupe s’est constitué en association en 2008 et intervient régulièrement dans le débat public, en revendiquant l’histoire, les symboles et une grande part du corpus idéologique fascistes. L’association compte aujourd’hui près de six mille membres. Cette expérience a par exemple inspiré le Bastion Social, à Marseille, fusion de divers groupes d’extrême droite, dont l’Action française provençale, qui se traduit par l’occupation d’un bâtiment au cœur de la ville.

[14] Il s’agit d’un centre qui propose des “independent phd” qui s’avèrent sans aucune valeur légale.

[15] Il s‘agit d’un centre non reconnu comme université.

[16] Il est vrai que le jeune Marx mettait au centre de son analyse le concept d’aliénation, notamment dans les Manuscrits de 1844. Mais déjà à l’époque, il prônait, pour se défaire de cette aliénation, non pas le retour à une nature humaine sertie de tradition, mais le passage au communisme.

[17] Johann Gottlieb Fichte (1762-1814) est philosophe prussien, disciple de Kant, et l’un des fondateurs intellectuels du nationalisme allemand dans les Discours à la nation allemande.

[18] Le néo-eurasisme est une doctrine géopolitique qui s’est répandue dans l’extrême droite européenne, et représentée en Italie notamment par la revue “Eurasia” dirigée par Claudio Mutti, notamment éditeur de Corneliu Codreanu, Robert Faurisson et Costanzo Preve.

[19] Alexandre Douguine (né en 1962) est un intellectuel russe, très influent dans le mouvement promu par Vladimir Poutine, la Nouvelle Russie. Intellectuel nationaliste et vieux croyant, il défend une conception traditionnelle de la politique et de la géopolitique russe, qui s’incarne notamment dans l’eurasisme, qui consiste à penser conjointement l’identité russe et son destin impérial : l’ensemble des communautés vivant sur le territoire russe sont unies par une commune destinée qui se traduit à la fois par le rejet de l’Occident et l’alliance turco-slave. Il y a quelques mois, Le Grand Continent avait lu et analysé un de ses ouvrages les plus importants : Fondements de géopolitique : le futur géopolitique de la Russie (1997).