Les conseils de Machiavel pour défendre une république
Et si les clefs pour organiser notre résistance étaient dans la Florence du XVIe siècle ?
Auteur
Pierre Assouline, Emmanuel Carrère, Barbara Cassin, Javier Cercas, Benjamin Labatut, Pierre Lemaitre, Andrea Marcolongo, Nicolas Mathieu, Laurent Mauvignier, Marie NDiaye, Guadalupe Nettel, Pascal Quignard
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Montage par Tundra Studio
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Ce que j’aime, c’est la sobriété presque provocante de Virgile : aucune promesse de victoire, aucun discours héroïque, pas même l’assurance que « tout ira bien ».
Juste une consigne minimale, mais redoutablement efficace : tenir, durer, ne pas se perdre en route.
Bref, c’est une phrase pour rester vivant, ce qui est souvent déjà beaucoup.
O socii — neque enim ignari sumus ante malorum —
O passi graviora, dabit deus his quoque finem.
Vos et Scyllaeam rabiem penitusque sonantis
accestis scopulos, vos et Cyclopea saxa
experti : revocate animos, maestumque timorem
mittite ; forsan et haec olim meminisse iuvabit.
Per varios casus, per tot discrimina rerum
tendimus in Latium, sedes ubi fata quietas
ostendunt ; illic fas regna resurgere Troiae.
Durate, et vosmet rebus servate secundis.
(Énéide, I, 198–207)
Ô compagnons — car nous ne sommes pas ignorants des malheurs d’autrefois —,
vous qui avez souffert pire encore, un dieu donnera aussi une fin à ceux-ci.
Vous avez affronté la rage de Scylla
et les récifs grondant dans les profondeurs,
vous avez connu les rochers des Cyclopes.
Rappelez-vous votre courage,
rejetez cette peur accablée ;
peut-être un jour prendra-t-on même plaisir à se souvenir de tout cela.
À travers tant d’épreuves, à travers tant de périls,
nous avançons vers le Latium,
où les destins nous montrent des demeures apaisées ;
là, il est permis que renaissent les royaumes de Troie.
Tenez bon, et conservez-vous pour des jours meilleurs.
*
Pour moi, l’écriture est une forme de résistance. Contre l’absurdité, contre la tristesse, contre l’ennui qui ronge et empoisonne l’âme.
L’écriture sincère – celle qui naît de l’inconscient et se suffit à elle-même – est l’un des meilleurs antidotes pour lutter contre l’ambition, l’ignorance, la soif de pouvoir et la peur. Écrire vous oblige à connaître le monde et à ouvrir les yeux sur l’abîme. C’est une sorte de yoga, une forme d’extase, un chemin qui vous montre l’ombre que vous ne voulez pas voir.
Ce poème, écrit par l’un de mes auteurs préférés, le Chilien Enrique Lihn, m’a énormément aidé à un moment où personne (pas même moi) ne croyait en moi. Il continue de m’émouvoir, parfois jusqu’aux larmes, même si je me sens ridicule de pleurer en le lisant. Il me fait me sentir adolescent, il me donne foi en l’avenir et m’aide à résister, car il renouvelle ma foi en la littérature, cette belle religion sans Dieu.
Parce que j’écrivis
Maintenant peut-être, après une année calme,
je pense que la poésie m’a servi à cela :
je ne pouvais être heureux, cela m’était interdit,
alors j’écrivis.
J’écrivis : je fus la victime à la fois
de la mendicité et de l’orgueil
et quelques lecteurs m’ont suivi.
J’ai tendu la main sous des porches inconnus
une fille d’un autre monde tomba à mes pieds.
Mais j’écrivis : j’eus cette rare certitude ;
l’illusion de tenir le monde entre mes mains
-une illusion parfaite ! comme un christ baroque
dans toute sa cruauté inutile-
J’écrivis, mon écriture fut comme de la mauvaise herbe
en fleur, mais fleur tout de même,
le pain quotidien des terres en friche :
une carapace d’épines et de racines.
De la vie, je pris tous les mots
comme un enfant en stuc, petits cailloux du fleuve :
les objets magiques, tout à fait inutiles,
Mais qui toujours continuent à nous séduire.
Il m’a été donné ce qui ne peut servir à rien,
cette espèce de folie qui fait qu’un vieillard
imite une colombe et s’envole.
Je me suis condamné à écrire au point que
tous ont douté de mon existence réelle.
(les jours d’écritures, tout m’est étranger)
Tout ce qui est utile et tout ce qui est utilisé,
je dis peu importe, parce que j’écris,
et écrire signifie travailler avec la mort,
côte à côte, et lui voler ses secrets.
A l’origine le fleuve est une mine d’eau
-là, pour un moment, même à cette hauteur-
ensuite, au final, une mer que personne ne voit
parmi ceux qui nagent dans la vie.
Parce que j’écrivis, ce fut une haine honteuse
mais la mer fait partie de mon écriture même :
ligne de rupture où un vers s’échoue
moi je peux réitérer la poésie.
J’étais malade, sans aucun doute,
et non seulement insomniaque
mais aussi hanté par ces idées fixes que m’infligèrent
avec une obscène attention tous ces psychologues.
Mais j’écrivis et le crime fut moindre,
j’ai payé vers après vers par l’écriture
parce que des mots qui collent à l’abîme
surgit un peu de cette obscure intelligence
et à cette lumière beaucoup de monstres s’effacent.
Parce que j’écrivis, je n’étais pas dans la maison du bourreau,
je ne me suis pas laissé prendre par l’amour de Dieu
je n’ai jamais accepté ceux qui se prennent pour Dieu
je n’ai jamais sollicité un poste d’employé de bureau
même la pauvreté ne m’a pas épouvanté
ni le pouvoir de désirer toute chose
je ne me suis pas lavé, ni sali les mains
mes meilleures amies n’étaient pas vierges
je n’ai pas pris mes amis chez les hypocrites
et sans colère
j’ai pu me débarrasser de mes ennemis.
Mais j’écrivis et c’est moi qui m’occupe de mourir
parce que j’écrivis, parce que j’écrivis, je suis vivant.
*
Ce qui m’aide le plus à résister, c’est mon travail : lire et écrire ; mais aussi le sens de l’humour, qui est la chose la plus sérieuse qui soit.
Et dans une période très difficile, cela m’a beaucoup aidé de penser à Un Ennemi du peuple, à commencer par ces mots célèbres prononcés par le docteur Stockmann vers la fin de la pièce d’Ibsen : « L’homme le plus fort qu’il y ait au monde, c’est celui qui est le plus seul. »
LE Dr STOCKMANN On peut dire que le diable m’a envoyé aujourd’hui tous ses suppôts. Ah ! mais je vais maintenant aiguiser ma plume pour en faire un dard que je tremperai dans de la bile et du venin. Je vais leur vider mon encrier sur le crâne.
Mme STOCKMANN Oui, Thomas, mais tu oublies que nous partons.
(Pétra rentre.)
LE Dr STOCKMANN Eh bien ?
PÉTRAC’est fait.
LE Dr STOCKMANNBon. — Nous partons, dis-tu ? Ah ! diantre, non, nous ne partons pas. Nous restons où nous sommes, Catherine.
PÉTRANous restons ?
Mme STOCKMANNDans cette ville ?
LE Dr STOCKMANNOui, justement, dans cette ville. C’est ici que je livrerai bataille, c’est ici que je vaincrai ! Si seulement mon pantalon était raccommodé, je sortirais immédiatement pour chercher une maison. Il nous faut un toit pour l’hiver.
HORSTERVous pouvez le trouver chez moi.
LE Dr STOCKMANNVrai ?
HORSTERMais oui, cela n’offre aucune difficulté. J’ai assez de chambres et je suis presque toujours absent.
Mme STOCKMANNOh ! comme c’est gentil à vous, Horster.
PÉTRAMerci.
STOCKMANN(lui serrant la main) Merci, merci ! Voilà donc ce souci écarté. Et, à présent, je vais me mettre sérieusement à la besogne, dès aujourd’hui. Oh ! il y aura une infinité de choses à remuer, Catherine ! Il est heureux que je puisse disposer de tout mon temps. Car, tu sais, j’ai reçu mon congé de médecin des eaux.
STOCKMANN(soupirant) Hélas ! je m’y attendais.
LE Dr STOCKMANN… Et puis ils veulent m’enlever ma clientèle. À leur aise ! Il me restera toujours celle des pauvres, des gens qui ne paient rien. Eh ! mon Dieu, ce sont ceux, après tout, qui ont le plus besoin de moi. Mais, ce qu’ils ne pourront éviter, ce sera de m’entendre. Mort de mon âme, je leur tiendrai des sermons tant que je pourrai, à tout propos et hors de propos, comme il est écrit quelque part.
Mme STOCKMANNTu as pourtant bien vu, mon cher Thomas, à quoi mènent les sermons.
LE Dr STOCKMANNVraiment, Catherine, tu me fais rire. Tu voudrais donc que je me laissasse rouler dans la poussière par l’opinion publique, la majorité compacte et toutes ces inventions du diable ! Grand merci ! Ce que je veux est pourtant si clair et si simple ! Je veux tout uniment faire entrer dans leurs têtes, à tous ces roquets, que les libéraux sont les plus perfides ennemis des hommes libres, que les programmes de partis tordent le cou à toutes les jeunes vérités viables, — que les considérations opportunistes mettent sens dessus dessous la morale et la justice, si bien que la vie finira par être atroce dans ce pays. Qu’en pensez-vous, capitaine Horster ? Ne croyez-vous pas que je finirai bien par le leur faire comprendre ?
HORSTERC’est possible. Je ne m’entends guère à ces sortes de choses.
LE Dr STOCKMANNMais si, — écoutez-moi bien ! Ce qu’il faut exterminer ce sont les chefs de parti. Car un chef départi, voyez-vous, c’est comme un loup, oui, c’est comme un loup dévorant qui a besoin pour vivre de tant et tant de pièces de bétail chaque année. Regardez plutôt Hovstad et Aslaksen : combien de pièces de bétail leur tombent en pâture ! À moins qu’ils ne les estropient et ne les mutilent de telle façon qu’elles ne soient plus bonnes qu’à faire des propriétaires de maison et des abonnés du « Messager » ! (Il s’assied à demi sur la table.) Viens donc voir, Catherine, comme le soleil entre chez nous aujourd’hui. Et tout cet air printanier dont j’ai pu m’emplir les poumons !
Mme STOCKMANNOui, Thomas, si l’on pouvait ne vivre que de soleil et d’air printanier !
LE Dr STOCKMANNBah ! tu rogneras, tu feras des économies, on s’en tirera ainsi. C’est là le moindre de mes soucis. Non, le pis est que je ne connais personne d’assez libre, ni d’assez distingué pour continuer mon œuvre après moi.
PÉTRANe pense donc pas à cela, père : tu as du temps devant toi. — Eh ! tiens, voici les gamins.
(Entrent Eilif et Martin, venant du salon.)
Mme STOCKMANNVous avez donc vacances aujourd’hui ?
MARTINNon, mais nous nous sommes battus avec les autres pendant la récréation.
EILIFCe n’est pas vrai : ce sont les autres qui se sont battus avec nous.
MARTINAlors, monsieur Rœrlund a dit comme ça que nous ferions mieux de rester chez nous quelques jours.
STOCKMANN(faisant claquer ses doigts et sautant à bas de la table) Je tiens mon affaire ! Ah ! cette fois, je la tiens ! Vous ne remettrez plus jamais les pieds à l’école !
LES ENFANTSJamais les pieds à l’école !
Mme STOCKMANNVoyons, Thomas !
LE Dr STOCKMANNJamais, vous dis-je ! Je vais faire votre éducation moi-même ; — c’est-à-dire que vous n’étudierez absolument rien…
MARTINHourrah !
LE Dr STOCKMANN… mais je ferai de vous des hommes libres et distingués. — Écoute, Pétra, tu m’aideras dans cette besogne, n’est-ce pas ?
PÉTRAOui, père, tu peux y compter.
LE Dr STOCKMANNEt les classes se feront dans la salle où j’ai été insolemment proclamé ennemi du peuple. Mais il faut que nous soyons plusieurs. J’ai besoin d’au moins douze gamins pour commencer.
Mme STOCKMANNTu ne les trouveras certes pas dans cette ville.
LE Dr STOCKMANNNous allons voir. (aux enfants) Connaissez-vous quelques gamins de rues, — quelques vrais polissons… ?
MARTINOui, père, j’en connais beaucoup !
LE Dr STOCKMANNC’est bien. Amène-m’en quelques exemplaires. Je vais faire une expérience sur les roquets. Une fois n’est pas coutume et on en rencontre quelquefois qui ont des têtes extraordinaires.
MARTINMais, quand nous serons devenus des hommes libres et distingués, qu’allons-nous faire après ?
LE Dr STOCKMANNAprès ? Vous allez chasser tous les loups par delà les monts, mes enfants.
(Eilif prend un air un peu perplexe. Martin saute et crie hourrah.)
Mme STOCKMANNAh ! pourvu que ce ne soient pas les loups qui te chassent, Thomas.
LE Dr STOCKMANNEs-tu folle, Catherine ! Me chasser ? Moi qui suis maintenant l’homme le plus fort de cette ville !
Mme STOCKMANNL’homme le plus fort ? Maintenant ?
LE Dr STOCKMANNEh bien ! oui, je ne crains pas de prononcer ce grand mot : je suis aujourd’hui un des hommes les plus forts qu’il y ait au monde.
MARTINAh bah ?
STOCKMANN(baissant la voix) Chut ! Il ne faut encore en parler à personne, mais j’ai fait une grande découverte.
Mme STOCKMANNEncore ?
LE Dr STOCKMANNEh oui ! eh oui ! (Il les rassemble tous autour de lui et dit d’un ton de confidence.) Écoutez bien ce que je vais vous dire : l’homme le plus fort qu’il y ait au monde, c’est celui qui est le plus seul.
STOCKMANN(souriant avec un signe de tête affectueux) Mon cher Thomas… !
PETRA(lui saisissant les mains dans un élan de confiance) Père !
*
La sauvage volonté de ne jamais céder aux accommodements dégradants, le désir tout aussi farouche d’interdire à l’ennemi de vous ravir votre envie de vivre (en dépit de tout !) imprègnent de bout en bout ce recueil sublime.
« C’était au temps où seuls souriaient les morts, contents d’avoir trouvé la paix » (Anna Akhmatova, Requiem)
*
C’est un livre que j’admire beaucoup, et notamment pour cette langue précise, nette, et qui n’est pourtant pas dénuée d’une certaine force incantatoire. J’ai été longtemps pris moi-même dans la machine, mené sur de longs tapis de RER, tôt le matin, et tard le soir, pour aller poursuivre dans des open spaces des fins qui n’étaient pas les miennes. J’ai eu souvent le sentiment d’être l’outil, et non plus la main qui le tenait. Dans ce texte qui décrit la révolte du corps, il y a aussi un appel, la création d’un espace de communauté, comme une voix qui dirait : tiens le coup, je suis là !
« Montre-lui, Mouloud. »
L’homme en blouse blanche (le contremaître Gravier, me dira-t-on) me plante là et disparaît, affairé, vers sa cage vitrée. Je regarde l’ouvrier qui travaille. Je regarde l’atelier. Je regarde la chaîne. Personne ne me dit rien. Mouloud ne s’occupe pas de moi. Le contremaître est parti. J’observe, au hasard : Mouloud, les carcasses de 2 CV qui passent devant nous, les autres ouvriers.
La chaîne ne correspond pas à l’image que je m’en étais faite. Je me figurais une alternance nette de déplacements et d’arrêts devant chaque poste de travail : une voiture fait quelques mètres, s’arrête, l’ouvrier opère, la voiture repart, une autre s’arrête, nouvelle opération, etc. Je me représentais la chose à un rythme rapide — celui des « cadences infernales » dont parlent les tracts. « La chaîne » : ces mots évoquaient un enchaînement, saccadé et vif.
La première impression est, au contraire, celle d’un mouvement lent mais continu de toutes les voitures. Quant aux opérations, elles me paraissent faites avec une sorte de monotonie résignée, mais sans la précipitation à laquelle je m’attendais. C’est comme un long glissement glauque, et il s’en dégage, au bout d’un certain temps, une sorte de somnolence, scandée de sons, de chocs, d’éclairs, cycliquement répétés mais réguliers. L’informe musique de la chaîne, le glissement des carcasses grises de tôle crue, la routine des gestes : je me sens progressivement enveloppé, anesthésié. Le temps s’arrête.
Trois sensations délimitent cet univers nouveau. L’odeur : une âpre odeur de fer brûlé, de poussière de ferraille. Le bruit : les vrilles, les rugissements des chalumeaux, le martèlement des tôles. Et la grisaille : tout est gris, les murs de l’atelier, les carcasses métalliques des 2 CV, les combinaisons et les vêtements de travail des ouvriers. Leur visage même paraît gris, comme si s’était inscrit sur leurs traits le reflet blafard des carrosseries qui défilent devant eux.
L’atelier de soudure, où l’on vient de m’affecter (« Mettez-le voir au 86 », avait dit l’agent de secteur) est assez petit. Une trentaine de postes, disposés le long d’une chaîne en demi-cercle. Les 2 CV arrivent sous forme de carrosseries clouées, simples assemblages de bouts de ferraille : ici, on soude les morceaux d’acier les uns aux autres, on efface les jointures, on recouvre les raccords ; c’est encore un squelette gris (une « caisse ») qui quitte l’atelier, mais un squelette qui paraît désormais fait d’une seule pièce. La caisse est prête pour les bains chimiques, la peinture et la suite du montage.
Je détaille les étapes du travail.
Le poste d’entrée de l’atelier est tenu par un pontonnier. Avec son engin, il fait monter chaque carcasse de la cour accrochée à un filin (nous sommes au premier étage, ou plutôt sur une espèce d’entresol dont un des côtés est ouvert) et il la dépose — brutalement — en début de chaîne sur un plateau qu’il amarre à un des gros crochets qu’on voit avancer lentement à ras du sol, espacés d’un ou deux mètres, et qui constituent la partie émergée de cet engrenage en mouvement permanent qu’on appelle « la chaîne ». À côté du pontonnier, un homme en blouse bleue surveille le début de chaîne et, par moments, intervient pour accélérer les opérations : « Allez, vas-y, accroche maintenant ! » À plusieurs reprises au cours de la journée, je le verrai à cet endroit, pressant le pontonnier d’engouffrer plus de voitures dans le circuit. On m’apprendra que c’est Antoine, le chef d’équipe. C’est un Corse, petit et nerveux. « II fait beaucoup de bruit, mais ce n’est pas le mauvais gars. Ce qu’il y a, c’est qu’il a peur de Gravier, le contremaître. »
Le fracas d’arrivée d’une nouvelle carrosserie toutes les trois ou quatre minutes scande en fait le rythme du travail.
Une fois accrochée à la chaîne, la carrosserie commence son arc de cercle, passant successivement devant chaque poste de soudure ou d’opération complémentaire : limage, ponçage, martelage. Comme je l’ai dit, c’est un mouvement continu, et qui paraît lent : la chaîne donne presque une illusion d’immobilité au premier coup d’œil, et il faut fixer du regard une voiture précise pour la voir se déplacer, glisser progressivement d’un poste à l’autre. Comme il n’y a pas d’arrêt, c’est aux ouvriers de se mouvoir pour accompagner la voiture le temps de l’opération. Chacun a ainsi, pour les gestes qui lui sont impartis, une aire bien définie quoique aux frontières invisibles : dès qu’une voiture y entre, il décroche son chalumeau, empoigne son fer à souder, prend son marteau ou sa lime et se met au travail. Quelques chocs, quelques éclairs, les points de soudure sont faits, et déjà la voiture est en train de sortir des trois ou quatre mètres du poste. Et déjà la voiture suivante entre dans l’aire d’opération. Et l’ouvrier recommence. Parfois, s’il a travaillé vite, il lui reste quelques secondes de répit avant qu’une nouvelle voiture se présente : ou bien il en profite pour souffler un instant, ou bien, au contraire, intensifiant son effort, il « remonte la chaîne » de façon à accumuler un peu d’avance, c’est-à-dire qu’il travaille en amont de son aire normale, en même temps que l’ouvrier du poste précédent. Et quand il aura amassé, au bout d’une heure ou deux, le fabuleux capital de deux ou trois minutes d’avance, il le consommera le temps d’une cigarette — voluptueux rentier qui regarde passer sa carrosserie déjà souciée, les mains dans les poches pendant que les autres travaillent. Bonheur éphémère : la voiture suivante se présente déjà ; il va falloir la travailler à son poste normal cette fois, et la course recommence pour gagner un mètre, deux mètres, et « remonter » dans l’espoir d’une cigarette paisible. Si, au contraire, l’ouvrier travaille trop lentement, il « coule », c’est-à-dire qu’il se trouve progressivement déporté en aval de son poste, continuant son opération alors que l’ouvrier suivant a déjà commencé la sienne. Il lui faut alors forcer le rythme pour essayer de remonter. Et le lent glissement des voitures, qui me paraissait si proche de l’immobilité, apparaît aussi implacable que le déferlement d’un torrent qu’on ne parvient pas à endiguer : cinquante centimètres de perdus, un mètre, trente secondes de retard sans doute, cette jointure rebelle, la voiture qu’on suit trop loin, et la nouvelle qui s’est déjà présentée au début normal du poste, qui avance de sa régularité stupide de masse inerte, qui est déjà à moitié chemin avant qu’on ait pu y toucher, que l’on va commencer alors qu’elle est presque sortie et passée au poste suivant : accumulation des retards. C’est ce qu’on appelle « couler » et, parfois, c’est aussi angoissant qu’une noyade.
Cette vie de la chaîne, je l’apprendrai par la suite, au fil des semaines. En ce premier jour, je la devine à peine : par la tension d’un visage, par l’énervement d’un geste, par l’anxiété d’un regard jeté vers la carrosserie qui se présente quand la précédente n’est pas finie. Déjà, en observant les ouvriers l’un après l’autre, je commence à distinguer une diversité dans ce qui, au premier coup d’œil, ressemblait à une mécanique humaine homogène : l’un mesuré et précis, l’autre débordé et en sueur, les avances, les retards, les minuscules tactiques de poste, ceux qui posent leurs outils entre chaque voiture et ceux qui les gardent à la main, les « décrochages »… Et, toujours, ce lent glissement implacable de la 2 CV qui se construit, minute après minute, geste par geste, opération par opération. Le poinçon. Les éclairs. Les vrilles. Le fer brûlé.
Son circuit achevé à la fin de l’arc de cercle, la carrosserie est enlevée de son plateau et engloutie dans un tunnel roulant qui l’emporte vers la peinture. Et le fracas d’une nouvelle caisse en début de chaîne annonce sa remplaçante.
Dans les interstices de ce glissement gris, j’entrevois une guerre d’usure de la mort contre la vie et de la vie contre la mort. La mort : l’engrenage de la chaîne, l’imperturbable glissement des voitures, la répétition de gestes identiques, la tâche jamais achevée. Une voiture est-elle faite ? La suivante ne l’est pas, et elle a déjà pris la place, dessoudée précisément là où on vient de souder, rugueuse précisément à l’endroit que l’on vient de polir. Faite, la soudure ? Non, à faire. Faite pour de bon, cette fois-ci ?
Non, à faire à nouveau, toujours à faire, jamais faite — comme s’il n’y avait plus de mouvement, ni d’effet des gestes, ni de changement, mais seulement un simulacre absurde de travail, qui se déferait aussitôt achevé sous l’effet de quelque malédiction. Et si l’on se disait que rien n’a aucune importance, qu’il suffit de s’habituer à faire les mêmes gestes d’une façon toujours identique, dans un temps toujours identique, en n’aspirant plus qu’à la perfection placide de la machine ? Tentation de la mort. Mais la vie se rebiffe et résiste. L’organisme résiste. Les muscles résistent. Les nerfs résistent. Quelque chose, dans le corps et dans la tête, s’arc-boute contre la répétition et le néant. La vie : un geste plus rapide, un bras qui retombe à contretemps, un pas plus lent, une bouffée d’irrégularité, un faux mouvement, la « remontée », le « coulage », la tactique de poste ; tout ce par quoi, dans ce dérisoire carré de résistance contre l’éternité vide qu’est le poste de travail, il y a encore des événements, même minuscules, il y a encore un temps, même monstrueusement étiré. Cette maladresse, ce déplacement superflu, cette accélération soudaine, cette soudure ratée, cette main qui s’y reprend à deux fois, cette grimace, ce « décrochage », c’est la vie qui s’accroche. Tout ce qui, en chacun des hommes de la chaîne, hurle silencieusement : « Je ne suis pas une machine ! »
*
Un film venu de Taïwan : Edward Yang, Yi Yi.
Ce qu’apporta de plus précieux l’Europe des lumières : la vie privée, la pensée personnelle, la réflexion non idéologique, non religieuse, la mort individuelle.
*
Je vous propose la première phrase de la Métaphysique d’Aristote, que l’on traduit ainsi : « Tous les hommes désirent naturellement savoir. »
Il me semble qu’y croire, c’est déjà résister.
Tous les hommes désirent naturellement savoir ; ce qui le montre, c’est le plaisir causé par les sensations, car, en dehors même de leur utilité, elles nous plaisent par elles-mêmes, et, plus que toutes les autres, les sensations visuelles. En effet, non seulement pour agir, mais même lorsque nous ne nous proposons aucune action, nous préférons, pour ainsi dire, la vue à tout le reste. La cause en est que la vue est, de tous nos sens, celui qui nous fait acquérir le plus de connaissances et nous découvre une foule de différences. — Par nature, les animaux sont doués de sensations, mais, chez les uns, la sensation n’engendre pas la mémoire, tandis qu’elle l’engendre chez les autres. Et c’est pourquoi ces derniers sont à la fois plus intelligents et plus aptes à apprendre que ceux qui sont incapables de se souvenir ; sont seulement intelligents, sans posséder la faculté d’apprendre, les êtres incapables d’entendre les sons, tels que l’abeille et tout autre genre d’animaux pouvant se trouver dans le même cas ; au contraire, la faculté d’apprendre appartient à l’être qui, en plus de la mémoire, est pourvu du sens de l’ouïe.
*
Je pense immédiatement à Anna Seghers et à son roman La septième croix, qui m’a beaucoup marqué.
Ce livre a une puissance extraordinaire parce qu’il propose une réflexion sur les inconnus qui, à l’intérieur d’un monde s’inhumanisant, inventent l’espoir d’une humanité réconciliée.
L’héroïsme à hauteur d’humain, sans la grandiloquence des discours sur les résistances comme des figures taillées dans la pierre. Ici, les résistants sont de chair et de sang, ils refusent le monde calcifié et effrayant du nazisme.
*
Pour ce qui est de la beauté, ces vingt lignes sont imbattables : la langue française à son sommet d’évidence et de naturel. De la liberté, idem. Peut-on les voir comme un manuel de résistance — puisque c’est de cela qu’il est question ici ? Cela saute moins aux yeux, et Montaigne n’est certes pas le genre d’homme à dire qu’il n’aurait pas parlé sous la torture. Son propre est de suivre sa pente, et c’est l’exact contraire de l’exigence chrétienne de repentir, qui consiste à aller contre sa pente, justement : contre ses désirs, ses faiblesses, ses pauvres singularités. Montaigne n’est pas comme ça. Montaigne consent à soi. Montaigne suit son cours. Il est liquide, s’il rencontre un rocher, il se divise et se reforme après. C’est notre grand taoïste qui, en ne résistant à rien, résiste à tous les conformismes, à toutes les postures, à toutes les crispations. En ne s’occupant que de soi, il dissout les comédies de l’ego et les narratifs, comme on dit aujourd’hui, auxquels nous nous accrochons. C’est sa façon à lui de résister, je ne dis pas que c’est la seule, mais c’est celle qui me tient lieu de modèle.
Ce livre, lecteur, est un livre de bonne foi.
Il t’avertit, dès le début, que je ne l’ai écrit que pour moi et quelques intimes, sans me préoccuper qu’il pût être pour toi de quelque intérêt, ou passer à la postérité ; de si hautes visées sont au-dessus de ce dont je suis capable. Je le destine particulièrement à mes parents et à mes amis, afin que lorsque je ne serai plus, ce qui ne peut tarder, ils y retrouvent quelques traces de mon caractère et de mes idées et, par là, conservent encore plus entière et plus vive la connaissance qu’ils ont de moi. Si je m’étais proposé de rechercher la faveur du public, je me serais mieux attifé et me présenterais sous une forme étudiée pour produire meilleur effet ; je tiens, au contraire, à ce qu’on m’y voie en toute simplicité, tel que je suis d’habitude, au naturel, sans que mon maintien soit composé ou que j’use d’artifice, car c’est moi que je dépeins. Mes défauts s’y montreront au vif et l’on m’y verra dans toute mon ingénuité, tant au physique qu’au moral, autant du moins que les convenances le permettent. Si j’étais né parmi ces populations qu’on dit vivre encore sous la douce liberté des lois primitives de la nature, je me serais très volontiers, je t’assure, peint tout entier et dans la plus complète nudité.
Ainsi, lecteur, c’est moi-même qui fais l’objet de mon livre ; peut-être n’est-ce pas là une raison suffisante pour que tu emploies tes loisirs à un sujet aussi peu sérieux et de si minime importance.
Sur ce, à la grâce de Dieu.
*
Être sans destin raconte un an et demi de la vie d’un adolescent hongrois dans les camps de concentration nazis.
J’ai lu ce livre pour la première fois à l’âge de vingt ans et j’y reviens lorsque, accablée par l’état du monde, je sens l’espoir m’abandonner.
Dans ces pages, je trouve toujours une invitation à ce que j’appelle la résistance intérieure — cultiver en moi la gentillesse, la générosité, la dignité comme s’il s’agissait de la lumière d’une bougie dont je suis responsable — et un rappel que, même en enfer, il est possible de trouver une issue.
À titre d’exemple, voici deux merveilleuses citations : « Puisque là-bas aussi, parmi les cheminées, dans les intervalles de la souffrance, il y avait quelque chose qui ressemblait au bonheur. Tout le monde me pose des questions à propos des vicissitudes, des ‘horreurs’ : pourtant en ce qui me concerne, c’est peut-être ce sentiment-là qui restera le plus mémorable. » La deuxième citation répond directement à la question « pourquoi résister ? » : « Le conformiste qui accepte les faits, aussi absurdes soient-ils, et s’y adapte, perd sa liberté, car il devient, à des degrés divers, victime ou bourreau ».
*
« Compagnons » de Louis Guilloux est la preuve, en quelques pages, que la fluidité, la lisibilité ne sont pas synonymes de pauvreté stylistique et que la simplicité comme choix esthétique est à même de parvenir à une grande force émotionnelle.
Guilloux parvient ici, dans un texte court, ramassé, une histoire simple jusqu’au dénuement, à être poignant, non pas malgré, mais grâce à une économie de moyens, une poétique de la retenue, fruit, sans doute, d’un long et patient travail.
*
Stehen, tenir, se tenir, résister.
Tout cela à la fois pour dire que l’on ne plie pas, que l’on conserve sa dignité, que l’on ne renonce pas. Se tenir droit, se maintenir, c’est toujours se tenir debout. Stehen, premier mot et titre du poème. Elle en contient trois, cette injonction échappée de la glaise obscure du désastre, des ténèbres, de l’esseulement dans laquelle Paul Celan a pétri sa poésie.
Polyglotte, il avait choisi de ne l’écrire qu’en allemand, la langue du bourreau, afin de la subvertir, de l’hébraïser pour mieux la dénazifier, gravant à jamais en son sein la langue de la victime.
Et si les clefs pour organiser notre résistance étaient dans la Florence du XVIe siècle ?
En travaillant d'arrache-pied à un projet de scénario pour un film biographique, l'auteur du <em>Absalon, Absalon !</em> en était arrivé à une conclusion définitive : « Passons-nous du Général. »