S01/06
Dimanche 31 mai 2026
Le petit catéchisme de Guillaume Erner

De la distinction jeteurs / gardeurs

Avant les Ferrari électriques et l'ère des algorithmes, il y avait cette question : de quelles choses faut-il s'entourer pour se reconnaître soi-même ?

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J’ai toujours aimé Les Choses. Je parle bien sûr du livre de Georges Perec, dont j’ai d’ailleurs reçu récemment, en cadeau, un très bel exemplaire en édition rare. C’est un livre magnifique parce qu’il raconte le moment où les Français découvrent les objets. Non pas les objets nécessaires, ceux qui servent à vivre, mais les objets désirables, ceux qui permettent d’imaginer une existence, ceux qui font de vous un cadre. Les héros de Perec rêvent d’appartements, de canapés, de lampes, de tissus. Ils veulent vivre comme des dieux. Mieux encore  : comme des cadres.

De cette lecture, j’ai conservé une tendresse particulière pour ceux qui parlent des objets au conditionnel. Et notamment des objets à deux et à quatre roues, vélos et voitures. Une voiture n’est jamais seulement une machine. C’est un morceau de civilisation, une quête identitaire, une façon de raconter son histoire.

Sur ce point, le pape et moi sommes d’accord. Léon XIV a visité la toute nouvelle Ferrari Luce, à moins que ce soit l’inverse. Il s’agit du premier modèle entièrement électrique de la marque. Le souverain pontife a découvert l’habitacle, observé le tableau de bord, et s’est vu offrir un volant Ferrari en souvenir de la rencontre. La scène est intéressante parce qu’en découvrant cette voiture, le pape a accompli un rite de passage au sens strict du terme. On se souvient que Barthes, dans son texte sur la DS, avait évoqué l’automobile comme l’équivalent des grandes cathédrales gothiques, parce qu’elles appelaient la présence d’un chef religieux au moment de leur apparition  : De Gaulle pour la DS, Léon XIV pour la Luce. Mais aussi parce qu’elles touchaient à la fois au sacré et à la création collective.

Enzo Ferrari n’était pas un ingénieur, c’était un metteur en scène. Le V12 Ferrari n’est jamais tout à fait au point, une telle puissance ne se maîtrise pas, elle s’écoute et impose le respect. Enzo Ferrari, c’est du Stabat Pater  : la douleur de la perte. Son fils Dino meurt à vingt-quatre ans  ; il lui offre en forme de catafalque un chef-d’œuvre de tôle dans lequel Tony Curtis roule dans Amicalement vôtre. Tout être humain espère, un jour, prendre en main le volant d’une Ferrari Dino.

André Citroën, c’est une histoire tout aussi tragique. Auguste Comte de l’automobile, il croyait en la science et aspirait au progrès. Mais le progrès coûtait cher, et il mourut ruiné. Ce n’est que bien des années plus tard que ce désordre miraculeux qu’est la DS vit le jour. Quiconque ouvre un capot de DS comprend ce que le mot chaos veut dire  : un enfer de fluides, de métal, de durites, un rendement médiocre, un train de sénateur plutôt qu’un décollage de jet. Les Français savent carrosser, pas motoriser. C’est cela, un destin national.

Ferrari, c’est l’inverse. Des voitures qui font du bruit — des voitures dont le moteur est plus important que les roues. Pour beaucoup d’amateurs, une Ferrari silencieuse est une contradiction dans les termes  : comme un opéra sans chanteurs, ou un feu d’artifice sans lumière. Or voilà que Ferrari se convertit à l’électrique. La question est donc de savoir ce qu’il faut conserver lorsqu’on change tout. Je dois reconnaître que j’ai du mal à y répondre, notamment parce que je suis beaucoup plus Porsche que Ferrari.

Ferrari, c’est l’exubérance. Tout y est excessif. Les couleurs, les formes, les performances. Ferrari relève d’une forme de baroque mécanique. C’est une automobile qui ne cherche pas seulement à rouler mais à être admirée. Une Ferrari est un objet de désir avant d’être un objet d’usage. Porsche raconte une autre histoire. Une histoire plus discrète. Plus protestante, pourrait-on dire. Là où Ferrari promet l’exception, Porsche promet la continuité. Une Porsche est faite pour rouler longtemps. Pour revenir. Pour durer. Elle inspire davantage la confiance que le vertige. Au fond, Ferrari et Porsche incarnent deux rapports au monde. L’une célèbre la dépense, l’autre la conservation. L’une brûle, l’autre accumule. L’une cherche l’intensité du moment, l’autre la fidélité dans le temps.

Et c’est peut-être pour cela que cette Ferrari électrique pose une question qui dépasse largement l’automobile. Tout change de nature : les livres deviennent numériques, les journaux quittent le papier, les conversations passent par des intelligences artificielles, les chiens portent désormais des colliers censés leur permettre de dialoguer avec leurs maîtres. Partout revient la même question : qu’est-ce qui est essentiel et qu’est-ce qui ne l’est pas ? Jadis, le monde se divisait entre progressistes et conservateurs. Aujourd’hui, la frontière passe peut-être ailleurs. Entre les jeteurs et les gardeurs.

Le progrès n’est peut-être ni dans le culte du neuf ni dans la nostalgie. Il est dans cette opération infiniment délicate qui consiste à savoir ce qu’il faut jeter et ce qu’il faut garder. Aussi cette question — que faut-il jeter, que faut-il garder ? — Je l’ai posée à une jeune philosophe Louise Valentin. Elle  termine une thèse à Sorbonne Université, au sein du laboratoire de métaphysique et du centre Victor Basch, sur ces choses qui peuplent nos intérieurs et, à bas bruit, nous façonnent. Le rapport intime que nous entretenons avec les objets. Moi je suis un jeteur ; en un emportement, je suis capable de faire tout disparaître. Louise Valentin se considère plutôt comme une gardeuse. 

Sa thèse touche à deux des plus vieux problèmes de la philosophie : la nature humaine et la nature des choses. Étudier un intérieur domestique, c’est interroger l’être de ce qui nous entoure, et surtout une relation qui réunit deux natures en apparence opposées : celle, agissante, de l’homme, et celle, réputée passive et immobile, de l’objet. Sauf que cette opposition ne tient pas. Il y a des échanges : des objets qui s’animent par les effets qu’ils produisent sur nous, et des individus qui, à recevoir ces effets, deviennent à leur tour passifs. C’est précisément là, que la philosophie entre en jeu. Et puis la philosophie contemporaine a réhabilité le quotidien : après les œuvres d’art et les beaux objets, elle s’est mise à penser les paysages, les architectures, le décor. 

Qui, justement, a pensé les objets ? Les phénoménologues s’y sont essayés, répond-elle, mais sans toujours atteindre la matérialité concrète des choses. Bachelard, lui, descend vers la matière, sa « materiologie ». Avant lui, au XIXᵉ siècle, Gottfried Semper avait travaillé l’architecture et l’ornement, cherchant comment des formes concrètes traversent toutes les cultures et agissent sur les hommes tout en étant le produit de ce qu’ils sont. Elle convoque Hegel, Schopenhauer, plus tard Wölfflin et Ingarden. Kant lui-même, dans la Critique de la faculté de juger, parle du papier peint, qu’il range spontanément du côté de la « beauté libre ». Le drame des objets, résume-t-elle, c’est qu’ils tombent dans les trous de la pensée parce qu’on les croit insignifiants. Reste William Morris, qui n’est pas tout à fait philosophe mais qui a fait l’éloge de la force du décor, jusqu’à lui prêter le pouvoir de rendre libre — nouant ainsi esthétique et éthique, ce qui est rarissime.

J’en viens à ma marotte, ma partition entre jeteurs et gardeurs. La distinction plaît à Louise Valentin, parce qu’elle qualifie autant un rapport aux objets qu’un rapport à l’espace. Garder, jeter : c’est toujours de la sphère domestique qu’il s’agit, une façon de matérialiser sa subjectivité dans le lieu où l’on habite. L’entassement extrême, à un bout, et le vide presque total, à l’autre, relèvent d’une même question — comment on agence les choses entre elles. Et le vide n’est pas forcément l’harmonie : il peut signer un échec, le moment où l’on ne supporte plus ses objets et où l’on est sommé de s’en défaire.

Qu’est-ce alors qu’un gardeur ? Une sorte collectionneur. Il peut s’agir de Pierre Rosenberg, ancien directeur du Louvre, à la tête d’une incroyable collection de Poussin, mais aussi de dessins, de verres de Murano. Chez lui, on trouve un petit Fragonard sur le mur à droite, un dessin de Matisse dans les toilettes, et des tableaux, encore des tableaux du sol au plafond sur 5 ou 6 rangées parfois. Il y a tout, on ne voit plus rien ; mais il garde tout. Mais il n’y a pas que des Poussin dans la vie, tout se collectionne, des bouchons de champagne aux brosses à dents. Louise Valentin s’étonne « qu’au XIXᵉ siècle, on ait pu trouver tant d’objets à garder. Oui et non, corrige-t-elle. La révolution industrielle, britannique d’abord, française ensuite, a fait basculer la production : jamais on n’avait fabriqué autant », moins qu’aujourd’hui, infiniment plus qu’avant. C’est l’âge d’or du bibelot, au cœur des mouvements esthétiques, l’Arts and Crafts outre-Manche, les dandies en France. Apparaissent aussi les premiers objets jetables. Surtout, la production de masse offre enfin le luxe du choix : ce n’est plus le privilège de l’aristocratie, cela descend jusqu’aux classes moyennes et populaires. Balzac et Zola l’ont montré, et il en faut peu, pour qu’un objet pèse dans une vie.

Et les jeteurs ? Ils manquent presque entièrement à l’appel, m’avoue-t-elle dans un aveu qui m’enchante : ils parlent peu de leur pratique et, puisqu’ils jettent, ne laissent guère d’inventaires. Deux hypothèses : créer l’harmonie par le moins, en ne gardant que le plus beau, le plus efficace ; ou reprendre le contrôle de l’espace, et donc des effets que les choses produisent sur soi. Dans les deux cas, le jeteur subjectivise son intérieur exactement comme le collectionneur. Jeter, c’est encore une manière de régner sur le lieu, et sur soi-même.

J’ose : le jeteur ne serait-il pas, plutôt, celui qui se moque des objets, un rousseauiste convaincu qu’on vit mieux dans la dépossession, rien dans les mains, rien dans les poches, comme le Sartre des Mots ? D’accord, concède-t-elle, mais l’indifférence affichée trahit l’importance : si l’on tient à s’en débarrasser, c’est qu’ils agissent sur nous. Et l’on choisit ce que l’on jette, la commode de famille qu’on n’a pas élue, l’objet qui finit par encombrer la tête autant que la pièce. Parfois, comme chez le collectionneur, c’est le trop de soi qui pousse à faire le vide, pour se retrouver, de la même façon que d’autres se retrouvaient dans leurs collections.

Je confie alors mes accès de panique devant le désordre, cette rage soudaine de tout jeter. Sa réponse : le « bazar » vous est insupportable parce qu’il ne fait plus unité — unité formelle, esthétique, mais aussi unité avec vous-même. Tout se joue dans la convenance. Jeter et garder ne sont que les deux bouts d’une même échelle : à chaque degré, vous cherchez à influer sur votre intérieur tout en étant influencé par lui. Il en va de même des vêtements : ceux qui se réduisent à un style très normé revendiquent, par ce minimalisme choisi, une identification précise. Jeter n’a donc rien de contre-intuitif — c’est, comme la collection, une manière d’obtenir un monde qui vous ressemble, où les structures de la personne épousent les structures ontologiques du lieu. Et Marie Kondo, lui ai-je demandé, vous l’avez lue ? Un peu, sourit-elle, et de noter que la prêtresse du rangement est récemment revenue sur ses dogmes. Elle a reconnu être allée trop loin dans l’excès de disparition, tout aussi captive de son vide que d’autres le sont de leur entassement ; elle l’attribue d’ailleurs à l’arrivée de ses enfants. Elle reste minimaliste, mais a quitté la forme extrême.

Reste, pour finir, à trancher. Garder ou jeter ? Louise Valentin me l’aura appris : il n’y a pas, d’un côté, ceux qui aiment les choses et, de l’autre, ceux qui s’en moquent. Le jeteur et le gardeur cherchent la même chose — un intérieur qui leur ressemble, un monde qui tienne ensemble. Tout cela raconte la même inquiétude. Savoir ce qui mérite de durer.