Un café avec le Grand Continent

L'art d'un subtil décalage François Sureau dans sa bibliothèque

Pour parler de la poésie et de la prose du pouvoir, y avait-il un meilleur lieu et un meilleur candidat ?

Il y a tout Sureau chez Sureau. L’adresse est à Paris mais sitôt la porte cochère franchie, on change tout. On est à la campagne, et dans le passé. Un réseau de cours, de doubles et triples carrières, de recoins où le lierre prend ses aises : on se croirait à Bar-le-Duc au XIXe siècle, dans ces provinces profondes où le temps s’est arrêté entre deux guerres et trois générations.

Ou peut-être chez Balzac — dans les Illusions perdues exactement, quand Lucien de Rubempré découvre que Paris n’est pas une ville mais un labyrinthe, que chaque porte cochère cache un monde qui n’a rien à voir avec celui qu’on vient de quitter, et qu’au fond de chaque cour sommeille une vie entière qui n’a pas besoin du boulevard pour exister. Une vie qui a ses propres règles, sa propre lumière, son propre rapport au temps — et qui, précisément parce qu’elle tourne le dos au spectacle de la rue, en dit infiniment plus long sur ceux qui l’habitent.

Et puis, au bout de ce labyrinthe, la bibliothèque. Peut-être la plus belle que nous ayons vue. Pas la plus grande, pas la plus intimidante — la plus habitée. Les livres ici ne décorent pas, ils travaillent : ils ont été lus, annotés, reposés, repris. Ils forment, avec les objets qui les entourent — le képi de la Légion étrangère sous cloche vitrée, la maquette de voilier, les portraits d’ancêtres —, une sorte de carte d’identité secrète, plus révélatrice que n’importe quel curriculum vitae. Il y a tout Sureau chez Sureau, disait-on : l’avocat et le romancier, le légionnaire et l’académicien, l’homme de droite philosophiquement de gauche. Ici, dans cette bibliothèque qui ressemble à une vie bien vécue, tout cela tient ensemble.

Pour arriver chez François Sureau, c’est comme s’il fallait naviguer et se faufiler entre toutes ses vies multiples. Sommes-nous perdus dans la cour d’un immeuble ? En réalité, dans notre défense, ce sont deux cours. Et les indications trouvées à l’entrée n’étaient pas d’une grande précision. Nous sommes aussi un peu distraits, il faut bien l’avouer. Nous réfléchissons déjà à notre texte, nous regardons autour de nous, nous observons, nous notons.

Une fenêtre s’ouvre et une voix caverneuse résonne. Quelques secondes plus tard, Sureau se tient dans l’encadrement de sa porte d’entrée, son chien non loin qui a cru pendant un court instant qu’une promenade surprise se profilait. Fausse alerte pour Cartouche — qui s’appelle ainsi « à cause du bandit du même nom », la laisse posée sur un banc avant d’entrer dans l’appartement restera là pour le moment. Nous voilà entrés.

Notre hôte voit que nous sommes curieux de ce qui nous entoure, soucieux des moindres détails, alors il se lance dans une petite visite. Voici le bureau dans lequel il écrit, entouré de livres, d’objets, de tableaux, de photos, de maquettes. De l’autre côté de la pièce, la salle de lecture, un canapé grand style, deux généreux fauteuils et une cafetière à piston. 

Les écrivains de toujours

Sureau s’installe à sa place, où il lit d’habitude. Il prend le temps. Avant même que nous posions la première question, il s’est levé pour aller chercher un livre dans la grande bibliothèque qui occupe tout un mur. Il revient avec un petit volume de la collection « Les Écrivains de toujours » du Seuil. C’est le Rimbaud de Bonnefoy. Il le manipule avec une douceur particulière. Il y en a beaucoup d’autres comme celui-ci, dit-il, le Balzac, le Nabokov, l’Apollinaire — toute la collection ou presque. C’est par ces livres-là que tout a commencé.

— En réalité, si l’on se dit la vérité, c’est la littérature qui vient en premier. Ces livres-là me fascinaient parce que, peut-être parce que je n’étais pas satisfait de ma vie normale, ils me décrivaient une vie rêvée qui me plaisait énormément. Je rêvais, en regardant le Rimbaud, d’être moi aussi un petit garçon à Charleville, entre la Meuse et la place ducale.

Il en cite un autre, sur Joyce, qu’il dit « absolument bouleversant » : on y voyait, sur une page, les comptes d’apothicaire que Joyce tenait à Zurich quand il était très pauvre, jusqu’aux deux ou cinq sous de blanchisserie. Et en face, une citation des Gens de Dublin : « J’ai payé mon dû. » Il y avait aussi le Barrès fait par Domenach, et cette image d’une ligne d’infanterie progressant vers la forêt dans les Vosges, un officier seul cent cinquante mètres devant la ligne. La citation de Barrès était : « Se refaire une âme complète. »

Voilà ce dont Sureau rêve à l’adolescence, dit-il : « me fabriquer une vie qui ferait que, plus tard, il y aurait peut-être un Sureau par lui-même ». C’est pour cela qu’il commence à écrire. « Je me suis dit : pour cela, il faut tout de même avoir écrit quelques livres — ce n’est pas tout de rêver sur les livres des autres. »

Le vase de Bichelonne

À ce stade, on pourrait croire que tout part de la littérature. Mais quand on demande à Sureau d’où vient sa fascination pour « les endroits où l’histoire se faisait », il pose le livre sur la table, regarde un instant la cheminée, et c’est la famille qui revient.

— Beaucoup de gens, dans la famille, avaient fait les deux guerres et en avaient souffert. Mon grand-père était un héroïque combattant de la Première — il était dans le service de santé des armées, professeur de médecine, l’un des officiers les plus décorés. Il a voulu se réengager en 39, mais comme il avait été gazé à Ypres et qu’il était très malade, on n’a pas voulu de lui.

Alors il est entré dans la Résistance. Et c’est là qu’arrive l’une des scènes les plus saisissantes de notre conversation. Pendant toute la guerre, raconte Sureau, son grand-père, chef de service à Créteil, allait à Paris accoucher avec un interne les femmes de juifs étrangers clandestins. À partir de 41, il a dû sauver deux, trois, quatre cents personnes comme cela. Les enfants étaient ensuite envoyés par des filières en Auvergne, à droite, à gauche.

— Le plus fascinant, c’est qu’il n’en a jamais parlé à personne. On l’a découvert à sa mort, en 52, quand son éloge funèbre a été prononcé par un médecin qui était celui de la 2e DB, et qui a révélé à tout le monde, un peu ébahi, à quoi il avait consacré sa guerre.

Le grand-père avait trois fils. L’un d’eux, l’oncle Max, médecin lui aussi, a été détaché à l’Armée rouge un peu comme les pilotes de Normandie-Niémen, et fut l’un des premiers officiers du service de santé soviétique à entrer dans le camp de Theresienstadt. Il en est revenu avec les papiers de Desnos, qui venait d’y mourir du typhus. Le parrain de Sureau, Michel Klein, le meilleur ami de son père, alsacien d’origine, pied-noir du Maroc, commandait la section de mortiers lourds du 8e tirailleurs marocains au Mont Cassin.

Cartouche s’est endormi. On entend la respiration du chien et le bruit des tasses qu’on repose. Sureau marque une pause. Et puis il enchaîne, sur le ton de quelqu’un qui raconte une vieille blague de famille, sauf que ce n’en est pas une.

— Mon grand-père avait deux témoins de mariage. L’un était René Cassin. L’autre, Bichelonne — le secrétaire d’État à la Production industrielle de Vichy, le favori de Laval, mort dans la clinique SS de Hohenlychen en 1944. Le collaborateur absolu. Ils étaient trois copains à Nice, à la fac, et puis évidemment la vie les a séparés.

— Cassin et Bichelonne, les deux témoins. Cela paraît invraisemblable.

— Le jour où Laval a signé les accords du STO, Bichelonne est venu déjeuner à la maison, dans la vallée de Chevreuse. C’était un colosse, il faisait deux mètres. Mon père, très atrabilaire et tout petit, est monté sur la table pour lui fracasser sur la tête un vase de Chine — qu’on appelait depuis, dans la famille, raccommodé comme il l’a été, « le vase de Bichelonne ». J’aurais, je crois, passé une grande partie de ma vie à raccommoder le vase de Bichelonne.

Voilà une phrase qu’on n’oubliera pas. On la note deux fois, pour être sûrs.

Le lieu du confort moral

Une famille de médecins, donc, n’a-t-il pas été tenté de suivre la même voie ? « Si, si, la médecine m’a beaucoup intéressé », répond-il vivement. Il admire son père et son grand-père, qui ont consacré leur vie à leur métier, à leurs malades, une « vie extrêmement radicale ». Mais il se félicite d’avoir eu la sagesse de comprendre qu’il n’était pas fait pour cela — pas assez sérieux, pas assez bon en maths et en physique non plus. « J’étais plus fait pour la carrière de saltimbanque que j’ai eue. »

Sureau cherche sa tasse, qui n’est plus sur la petite table ronde posée devant lui. Il l’a laissée sur le rebord de la cheminée qui se trouve sur sa droite. Il boit une gorgée.

— Récemment, quand j’ai été opéré du cœur, j’ai passé pas mal de temps à Henri-Mondor avec une équipe absolument incroyable. Alors que ça aurait pu être pénible, j’étais bizarrement assez heureux de me trouver là. L’hôpital était la maison de mon enfance. C’est là où j’allais voir mon père, dans les vapeurs d’éther, environné de la considération générale. L’hôpital était pour moi un lieu de confort moral.

— Et un lieu de regret aussi ?

— C’était aussi un lieu de regret. Le médecin qui m’a sauvé la vie, ça, c’est une vraie existence. À la fin, on peut se regarder dans la glace et se dire qu’on a fait quelque chose.

Le vertige et la libération

Le regret face à cette destinée impossible peut-il être une clef de lecture pour comprendre les multiples vies de François Sureau, haut fonctionnaire, avocat, militaire, romancier, essayiste, académicien ? Il acquiesce, presque trop vite — il a déjà répondu à cette question, on le sent.

— Tant qu’à n’avoir pas bénéficié de la grâce de pouvoir faire une seule chose et d’y exceller vraiment, autant essayer d’avoir une expérience aussi large que possible.

Mais pour vraiment saisir tous les chemins parfois contradictoires tracés par Sureau, il faut revenir à un moment précis. Il raconte qu’il a été ambitieux, « un court moment » du moins : entre Sciences Po et l’entrée au Conseil d’État. Il était guidé par des choses qui existaient encore, estime-t-il, comme l’intérêt général, le service public, l’idée de faire une grande carrière de haut fonctionnaire.

Que s’est-il alors passé ? « Plusieurs choses, mais la principale est très personnelle. » Sitôt arrivé au Conseil d’État, le jeune énarque a fait une lourde dépression.

— Cela m’a libéré de l’ambition. À partir de ce moment-là, je n’ai plus eu l’idée d’aller intriguer pour devenir directeur de cabinet du ministre Untel. J’avais déjà tendance à être un peu à côté des choses ; cet épisode psychique m’a définitivement mis à côté.

— Sait-on pourquoi on fait une dépression ?

— On n’en sait rien, même après des années. Il y a quarante mille raisons d’en faire une. Mais la principale, je crois, est la crainte de décevoir. Quand on a passé sa vie à essayer de ne pas décevoir, en réussissant des concours, en faisant ce qui se fait de mieux, et qu’on découvre que de l’autre côté il n’y a rien — rien de substantiellement différent de ce qu’il y avait avant —, on est saisi par une sorte de vertige. Je me suis retrouvé dans un truc qui n’était pas l’objet de mes amours : le droit public, les finances publiques. Le blues du conscrit se double alors d’une inadaptation complète à un milieu pour lequel on n’est pas fait. 

À côté des choses

Voilà une jolie expression qui pourrait bien correspondre à François Sureau. Elle se confirme devant nous, sous nos yeux, quand on le voit bouger dans ces salles remplies d’objets savamment choisis et placés. Elle se confirme encore quand il continue le récit de la révélation de sa véritable vocation : « à côté des choses », mais aussi à côté des gens.

— À partir des années 1982-1983, alors que j’avais été ambitieux quand j’étais jeune et que j’avais passé le concours de l’École nationale de l’ambition, je me sentais radicalement du côté des gouvernés et non pas du côté des gouvernants. Ceux avec qui je me sentais bien étaient ceux qui ne décidaient pas, mais qui étaient les victimes des décisions des autres.

Du côté des gouvernés, certes, mais pas n’importe comment. Il y a des règles à respecter, ces règles ce sont les libertés publiques, et quand elles sont menacées Sureau s’insurge. Il en a tiré, dit-il, « une très grande méfiance à l’égard du personnel politique. Presque une répulsion à l’égard de ceux qui ont pensé un matin qu’ils avaient la qualité nécessaire pour gouverner les autres. Quelque chose de répugnant et de proche de la folie. »

Sa rencontre avec le sarkozysme va précipiter la chose. Lui qui avait commencé l’avocature pour gagner sa vie honnêtement — droit public économique, privatisations — bascule vers la défense des libertés publiques le jour où sa femme, qui a créé une association d’aide aux réfugiés, commence à lui passer des dossiers. « Je me suis rendu compte qu’il y avait quelque chose derrière le droit. »

Il s’associe à Spinosi, avocat de la Ligue des droits de l’homme en cassation. Il plaide au Conseil constitutionnel. Il écrit avec Jean-Denis Bredin contre la rétention de sûreté.

— De même que j’avais voulu voir les théâtres de guerre pour comprendre ce qu’avaient connu les gens de ma famille, je suis passé du côté de ceux qui ne laissent pas totalement tomber quand ils voient un gouvernement sortir une mesure inacceptable. Je me disais : cela commence comme ça, et un jour cela finit beaucoup plus mal. Je ne voulais pas faire partie de ceux à qui l’on demande, plus tard : pourquoi n’as-tu rien fait ?

Et lorsqu’on lui demande comment il faut s’y prendre quand on se sent gouverné, il répond avec une image qui le résume mieux que toutes les autres.

— Il y a deux manières. La manière révolutionnaire : « ces gens sont nuls, je vais prendre leur place. » Et l’autre, qui est plutôt la mienne, un peu puérile, enfantine : tirer le gouvernement par la manche comme s’il était un adulte, et lui dire : « ce n’est pas bien, ce que tu fais. Pas dans une position sermonneuse — j’ai horreur de la grande figure morale. Je me vois plutôt comme le gamin qui tire une grande personne par la manche : tu ne peux pas faire ça, je t’en prie, ce n’est pas bien. »

Vrai ou faux ?

On raconte par exemple que François Sureau a rédigé les statuts du parti d’Emmanuel Macron, En marche.

— Ce n’est pas vrai du tout.

Ah, alors explications.

— Je connaissais Emmanuel Macron quand il était chez Rothschild, parce que je faisais beaucoup de droit des privatisations. J’essayais d’inventer des mécanismes pour qu’une fois une privatisation réussie, la société civile y retrouve son compte — pas un retour dans le giron du gouvernement, mais une espèce d’actionnariat populaire. C’est ce qui l’intéressait. On avait travaillé ensemble là-dessus, on s’était bien entendu.

— Ça s’est arrêté là ?

— Quand il décide de créer son mouvement quand il était ministre de l’Économie, il m’invite à Bercy, à une réunion où je me suis senti tout à fait étranger : on avait demandé à une agence de publicité de venir expliquer ce qu’il fallait faire. Une agence de pub, qui avait trouvé des noms, dont « En marche ». Là, je sors un peu de mes gonds : « En marche, comme dans « zusammen marchieren ? » En marche, ce n’est juste pas possible. En marche sans cervelle ? » Je n’ai pas persévéré.

On sent que l’histoire n’est pas finie. Alors on insiste un peu et Sureau ménage le suspens.

— Ensuite, un type qui était je crois à l’Institut Montaigne s’est mis en tête, je ne sais où, de dire que c’est moi qui avais écrit les statuts d’En marche. Ce n’est pas vrai. Un jour, Emmanuel Macron m’avait dit : « Comment fait-on pour rédiger les statuts d’un parti politique ? » Je lui ai répondu : « C’est une association de la loi de 1901, qui dit qu’elle est un parti politique. Si tu veux, j’ai une excellente collaboratrice qui connaît bien les associations 1901, elle peut écrire les statuts. » C’est elle qui les a rédigés. Et c’est devenu : Sureau a écrit les statuts d’En marche.

Typologie des gouvernants

Sureau peut faire preuve du snobisme de ceux qui méprisent les gouvernants tout en les fréquentant — ou plutôt : qui les méprisent car ils les fréquentent. Son constat est que se produit d’abord un choc des univers : ils ne vivent ni dans le même univers temporel ni dans le même univers psychique que les autres.

— L’homme politique est avant tout gouverné par l’idée non pas de la justice, mais de l’efficacité. Et cette idée d’efficacité générale se double d’une idée d’efficacité personnelle. La discussion avec eux est à peu près toujours impossible. Elle ne devient possible qu’après — après qu’ils ont quitté le pouvoir.

Vous pensiez que c’était tout ? Ce n’est pas tout.

— L’homme politique français normal a cessé de réfléchir vers vingt, vingt-cinq ans. Il est dans l’univers de la pure manipulation. Quand il arrive au pouvoir, la seule vraie question est de savoir en combien de temps son administration va le prendre en main. J’ai connu des ministres de l’Intérieur qui résistent deux mois et demi — Chevènement. Et d’autres qui, en trois jours, alors qu’ils étaient des humanistes bêlants, se transforment en répressifs casqués. Des gars qui passent en trois jours de la psychologie d’Henri Leclerc à celle du préfet Lallement.

Et le ressort, dit-il, est presque mécanique : « En trois jours, ils sont pris en main par le sous-directeur des libertés publiques du taser et des menottes en nylon. Quand un homme politique accède au pouvoir, sa première décision n’est à peu près jamais de réfléchir. Et au bout de trois semaines ou d’un mois, c’est déjà trop tard pour le faire de manière utile. »

Ni de gauche ni de droite

Ou de gauche et de droite. Il en a l’habitude, il attend la question, il s’amuse à brouiller les pistes, sa réponse est prête.

— Vous classez-vous politiquement, réfléchissez-vous dans ces catégories-là ?

— Oui.

Là, l’académicien se met en position de négociation. Il se redresse et replie les jambes.

— Je ne dirais pas seulement par facilité que quand je suis avec des gens de droite je me sens à gauche, et inversement. C’est plutôt une question de réticences ou de dégoûts composés. À la fin des fins, ce qui est pénible dans la droite, c’est cette idée qu’ont, en définitive, la plupart des gens de droite, que les hiérarchies sociales ont quelque chose à voir avec des hiérarchies de qualité. Si vous êtes au-dessus, c’est que soit vous, soit vos parents sont d’une qualité supérieure ; que l’ordre social est justifié. Je pense qu’un homme de gauche ne pense pas naturellement que l’ordre social est justifié. Sous ce rapport, je ne suis pas de droite : ma tendance égalitaire l’emporte toujours.

— Mais ?

— De l’autre côté, ce qui fait que je ne suis pas un homme de gauche, c’est que j’aime bien le passé, la tradition, et que je ne supporte pas la religiosité de la gauche, cette manière de vouloir dire le bien à la place de tout le monde. Je ne le supporte déjà pas spirituellement dans ma propre Église : je ne crois déjà pas à ma religion, qui est la bonne — ce n’est pas pour croire à la vôtre, celle du progressisme, qui ne l’est pas.

Si on était mauvaise langue, on dirait que Sureau est donc au centre. On le lui souffle pour voir sa réaction. Et ça ne rate pas.

— Ah non, non ! Le centre, c’est l’horreur absolue.

Sureau est un négociateur, il manie l’art du compromis. Alors il finit par trouver une solution qui peut lui convenir. « Au bout du compte, je me verrais plutôt comme un type du genre de Mitterrand, c’est-à-dire comme un type qui est personnellement de droite et philosophiquement de gauche. Une messe est possible — c’était dans son testament ! »

Le pouvoir décalé

En parlant de messe, cette semaine Léon XIV a publié la première encyclique consacrée à l’intelligence artificielle. On ne peut pas ne pas interroger Sureau sur ce sujet qui coche à peu près toutes les cases des choses qui l’intéressent. C’est finalement l’Église qui cherche à occuper la place désertée depuis laquelle on veut défendre notre liberté. Faut-il donc passer par Rome pour résister à Washington ?

Les yeux de Sureau semblent sourire. Il répond toujours très vite, comme s’il anticipait, comme s’il avait toujours un coup d’avance. Le stratège militaire n’est jamais loin. Il n’a pas encore lu la fameuse encyclique, dit-il, mais il va le faire. Il ajoute tout de même qu’il est assez peu catholique romain pour ne pas se passionner pour les encycliques en soi.

— Je suis frappé par certains intégristes qui semblent plus passionnés par ce qu’il y a dans les encycliques que par ce qu’il y a dans la Bible, ou par ce que le pape a déclaré l’avant-veille.

Par ailleurs, il nous fait remarquer qu’il tient peut-être d’une origine partiellement protestante une certaine méfiance à l’égard du siège apostolique.

— Notamment le fait d’avoir vu ces dernières années les papes se canoniser entre eux comme des empereurs romains de la décadence, chacun canonisant son prédécesseur, ce qui me paraissait extrêmement curieux. Un saint, pour moi, c’est Maximilien Kolbe ou le curé d’Ars, pas un type qui a vécu toute sa vie entre la nonciature et le palais du Vatican.

Sureau s’était beaucoup intéressé à ce qu’on appelle « l’encyclique disparue », Humani Generis Unitas, L’Unité du genre humain. Pie XI avait commandé cette encyclique, rédigée par trois jésuites dans un pavillon de la banlieue parisienne, qui condamnait explicitement l’antisémitisme — ce qui n’est pas le cas de Mit brennender Sorge. Elle est remise à Pie XI au moment où il meurt. Pie XII la jette au panier. « C’est une très belle histoire — Passelecq et Suchecky en ont fait un beau livre. »

Il étend de nouveau ses jambes et conclut, en homme qui a longtemps tourné autour de cette idée :

— Le pape est une figure de pouvoir, mais c’est une figure de pouvoir décalée par essence. Et j’aime énormément le surgissement d’une figure de pouvoir décalée qui vient dire son fait aux grandeurs d’établissement.

Pas de côté, Thomas More

Le pas de côté, encore lui. C’est aussi ce qui régit son écriture, dit Sureau. Et c’est ce qu’on retrouve dans son dernier livre, le deuxième volet des aventures de Thomas More, Loin de Salonique, paru chez Gallimard en février, où l’on se trouve en 1913, dans les Balkans, entre les mondes grec et ottoman, quelques semaines avant l’assassinat du roi Georges Ier de Grèce, un an avant l’attentat de Sarajevo. Thomas More, son personnage récurrent, est un policier français de la Sûreté qui parle toutes les langues de la région et que l’on prend partout pour l’un des leurs. Un homme sans passé, dans une région qui en a trop.

— On fait ce qu’on peut. Je me méfie beaucoup de moi-même : n’étant pas Chateaubriand, je trouve que ce serait très cucul de me mettre à faire du premier degré à la première personne. Je suis très attaché à la fiction, même légère, décalée, indirecte. Le monde de l’autofiction m’est étranger. Avec les surréalistes, l’auteur qui m’a le plus marqué est Nabokov. Il doit y avoir un moyen de raconter des récits qui touchent personnellement tout le monde sans être pour autant des confessions personnelles.

Dans Loin de Salonique, on trouve un baron juif alsacien titré par l’empereur d’Autriche, Paul Seligmann, qui rêve de tout quitter pour lire Henry Levet et Valery Larbaud, et qui ne part pas. On trouve une jeune championne d’escrime, Marie Salem, qui finira par disparaître vers la Palestine avec un certain David Ben Gourion entrevu en étudiant désargenté. On trouve un tableau du Maître du Haut-Rhin volé à une famille juive de Strasbourg lors de l’annexion de l’Alsace par l’Allemagne en 1870. On comprend, à l’écouter, que tout cela ne sort pas tout à fait de nulle part.

— Il y a, dans ma manière de tourner autour de ces sujets, quelque chose qui vient de très loin, et qui ne relève pas de la décision.

Quand j’étais hongrois, c’est d’ailleurs le titre du livre qu’il est en train d’écrire, et qui prolonge cette obsession par un autre détour. Il s’agit d’imaginer un étudiant en médecine hongrois envoyé dans le service du grand-père en 1930, qui devient l’ami de toute la famille et raconte, de son point de vue, ce qu’il a vu de cette famille de 1934 à 1969.

— Raconté par un étranger. On en revient au pas de côté, au fond. Cela m’a complètement libéré : je peux adopter les points de vue les plus bizarres à cause de cela.

Proust, Nabokov et les surréalistes

Disons-le car il le dit lui-même, la littérature est le vrai domaine de François Sureau. Le premier. Quand on lui demande s’il y a une figure devant sa glace, modestement, à qui il aurait voulu ressembler — Chateaubriand, Hugo, Apollinaire —, il refuse net.

— Non, non. Pas par modestie, mais parce que je me sentais à la fois incapable de l’être et différent. J’ai adopté une vision un peu kaléidoscopique.

Chateaubriand « naturellement » parce que c’est « l’homme du pas de côté, du déplacement, de l’ici et là ». Proust « évidemment, celui qui aurait pu me décourager d’écrire : on fait tous l’expérience de lire La Recherche jeune et de se dire — ce n’est pas la peine d’écrire, tout est déjà là ». Nabokov « énormément, spécialement ses récits autobiographiques, Speak, Memory (Autres rivages) ». Et puis Breton et les surréalistes, dont il se souvient « avoir ressenti une énorme libération » à la lecture des manifestes.

— Le surréalisme prend ses racines dans la Première Guerre, comme le dadaïsme — dans le sentiment d’avoir été le jouet de forces cataclysmiques qui vous dépassent, qu’on essaye de transmuer en quelque chose qui a à voir, non pas avec l’art pour l’art, mais avec une meilleure manière d’exercer la vie. Quelque chose qui est de l’ordre du salut. Pour moi, la littérature est toujours allée au-delà de la littérature. Et si elle ne va pas au-delà d’elle-même, elle perd à mes yeux de son intérêt.

2027

Au risque de gâter un peu ce moment poétique, parlons élection présidentielle. Ce que Sureau demande — sans naïveté ni fausse espérance — c’est aussi un pas de côté. Car une question persiste : que faudrait-il faire pour 2027 pour éviter le pire ? Y a-t-il une figure qui se dégage dans cette classe politique qu’il estime « médiocre » ?

— À mes yeux, aucune. Mais ce n’est pas dû aux personnes. Je pense que les idées politiques naissent entièrement des structures, des institutions. Léon Blum est le fils de la Troisième République. Mendès France est le fils de la Troisième et de la Quatrième. Giscard, Mitterrand, Pompidou sont des fils de la Cinquième. À l’heure actuelle, nous avons un régime institutionnel qui n’en est pas un : les partis ont disparu et se sont transformés en écuries présidentielles. La confusion institutionnelle est totale. Dans cette confusion, il ne peut naître ni trajectoire individuelle satisfaisante, ni pensée politique organisée.

Un exemple ?

— Le scrutin uninominal à un tour, le scrutin britannique. Vous avez en principe une droite et une gauche. Vous êtes obligé de structurer votre projet à l’intérieur, parce qu’il n’y a qu’un tour. Vous êtes obligé de sélectionner sévèrement vos candidats. Il n’y a pas de ralliement occulte entre les deux tours, pas de trafic en tout genre. Vous êtes obligé d’avoir des options raisonnablement nettes — elles peuvent vous conduire dans le mur, mais elles sont nettes.

Sureau en revient à ce rapport entre les structures, les destins individuels et les projets politiques. « Le système bolivien que nous avons créé — avec moins de coups d’État, mais néo-péroniste, où l’exécutif est à la fois omnipotent, impuissant et totalement irresponsable, pour cinq ans renouvelables — ne peut apporter que du malheur politique. »

Un retour à 58

Vous l’aurez compris, Sureau n’attend rien, ou presque, de l’élection à venir. « C’est quand même effarant. On va élire une nouvelle personne et c’est assez simple : ça sera l’extrême droite et ça sera délirant, ou ça sera l’extrême gauche et ça sera blâmable, ou ça sera le centre et ça sera le bordel comme maintenant. Cette élection me navre par quelque bout qu’on la prenne. »

Mais comme on insiste et qu’on lutte contre le fatalisme, si un candidat à la présidentielle veut son soutien, voici ce qu’il doit faire :

— Je serais partisan d’une réforme. Je ferais la campagne d’un candidat à la présidence de la République qui dirait au peuple : je vais vous rendre une démocratie digne de ce nom. Sitôt élu, je réunirai une convention constitutionnelle pour revenir peu ou prou au début de la Cinquième République. Je transférerai le pouvoir de nomination des responsables au Premier ministre. Je mettrai fin au « domaine réservé ». Je renforcerai la responsabilité politique – même personnelle – des ministres. Et dans la foulée, ayant fait cette proposition constitutionnelle, je dissoudrai l’Assemblée nationale. De ces élections jaillira un gouvernement que les gens auront choisi et qui aura le pouvoir.

— Est-ce une Sixième République ?

— Non, c’est juste un retour à 1958.

À bon entendeur, que le message soit transmis. Cartouche s’est levé, c’est peut-être le signal, il est temps de s’en aller. Sureau nous raccompagne. Il est triste et inquiet, il va bientôt devoir déménager car il loue cet appartement qui lui va si bien et un milliardaire français s’apprête à racheter tout l’immeuble.

Ce qui l’embête surtout, c’est le changement de bureau, de lieu d’écriture.

Il a ses habitudes, il y tient, entouré de son képi, de ses livres, des portraits qui le regardent, de ses voiliers en peinture et en maquette qui lui permettent de rester à flot et de garder le cap.