Le petit catéchisme de Guillaume Erner

Contre les îles

Des vacances désastreuses dans les Cyclades et une conversation impossible avec David Graeber pour assimiler la principale leçon de l'été.

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Les pires vacances de ma vie, je les ai passées sur une île grecque. Une île des Cyclades, chaude, pelée, ventée, où l’on ne peut ni courir, ni rouler, où l’on cherche en vain un bar à l’horizon, et où la mer, quand on veut l’atteindre, se mérite au bas de falaises, ce qui, pour un homme sujet au vertige, tient moins de la baignade que de l’ordalie. J’y étais posé comme un colis, assigné à un périmètre, privé de toute direction où fuir. Car c’est la première trahison de l’île : elle promet la liberté et livre l’enfermement. Le continent se quitte de mille manières ; l’île se subit dans un rayon fixe.

Restait le dépaysement, dernière consolation de l’insulaire. Il ne vint pas. Cette île, l’été, est peuplée par la majorité des producteurs audiovisuels de France. J’y ai retrouvé les mêmes dîners qu’à Paris, les mêmes visages, les mêmes conversations, sur fond de mer Égée. Si j’étais resté début septembre, j’imagine que le discours de Delphine Ernotte, présidente de France Télévisions, aurait été retransmis sur la place du village. Je me suis demandé si cette île ne méritait pas d’être rebaptisée « France Televisos ». C’était si peu grec que je me suis heurté à un garçon qui était au lycée avec moi, et que j’avais quitté avec joie, le lycée ainsi que cet homme.

Deux phrases de poètes me revenaient dans la caillasse. La première est célèbre, elle est de John Donne : « Nul homme n’est une île, complète en elle-même ; chaque homme est un morceau du continent, une partie de l’ensemble. » La seconde, je viens de la rencontrer en lisant Paul Valéry : « Il m’est arrivé de penser, explique-t-il, que si l’homme ne pouvait vivre une quantité d’autres vies que la sienne, il ne pourrait vivre la sienne. » L’une dit que nous tenons les uns aux autres par le dehors ; l’autre, que nous tenons à nous-mêmes par le détour de l’autre. Ensemble, elles affirment qu’aucune existence, aucune culture, ne se referme sur soi comme une île. Or, c’est très exactement ce que démontre, sur le terrain de l’anthropologie, David Graeber.

Car, le grand anthropologue, mort en 2020, à sa manière, parle d’îles. Il reproche à toute une école de pensée de vouloir enfermer les peuples dans des mondes clos, étanches, incommensurables, des îles conceptuelles, où chacun habiterait sa propre réalité, sans pont vers les autres. Et il répond, en somme, ce que répondaient déjà Donne et Valéry : nul n’est une île, ni un peuple, ni un homme. 

Après avoir lu et relu la réponse qu’il adressa à son confrère, Eduardo Viveiros de Castro, récemment traduite sous le titre L’impasse du tournant ontologique, par les Éditions Le Bord de l’Eau, j’aurais aimé lui demander cela. Comme c’est impossible, j’ai souhaité faire comme Calvino avec l’empereur Moctezuma II : l’interviewer malgré tout. L’entretien qu’on va lire est donc purement imaginaire, mais, je l’espère, intégralement vrai : il n’a jamais eu lieu, mais il aurait pu avoir lieu. Tout cela, et plus encore, se trouve sous sa plume et dans ce merveilleux petit livre dont j’ai réorganisé et tiré quelques extraits notés par notés par des astérisques (*).

Je commence par un aveu, David Graeber. Je déteste les îles. J’ai le sentiment d’y être posé, assigné, enfermé dans un périmètre. Simple névrose de vacancier, ou y a-t-il là quelque chose de plus sérieux ?

Quelque chose de sérieux, et cela me passionne, parce que c’est exactement le problème que je traite dans L’impasse du tournant ontologique, mais sur le plan des idées. Mes adversaires théoriques passent leur temps à fabriquer des îles conceptuelles. Ils prétendent que chaque peuple habite un monde clos, une « ontologie » à part, séparée de la nôtre par une frontière infranchissable. Ils veulent qu’on parle *non pas de gens qui ont des croyances ou des perceptions radicalement différentes d’un même monde partagé, mais de gens qui habitent littéralement des mondes différents*. Voilà l’île érigée en méthode. Votre malaise de vacancier et mon désaccord d’anthropologue ont le même objet : l’enfermement.

Résumons le différend d’une phrase. Qu’est-ce qui vous sépare, au fond, de l’anthropologue Viveiros de Castro ?

Une position de principe, presque symétrique de la sienne. *Je suis un réaliste ontologique et un relativiste théorique*. Je crois qu’il existe un monde réel, un seul, que nous ne connaîtrons jamais tout à fait, et j’accorde le plus grand prix à la diversité des manières, souvent incompatibles, de le penser. Lui fait l’inverse : il multiplie les mondes et fige les façons de les dire. Là où il voit des ontologies séparées, je vois une seule réalité et mille théories. La différence n’est pas mince, car elle décide de ce qu’un ethnographe a le droit de dire.

Vous êtes vous-même parti à Madagascar comme on part sur une île lointaine, chercher un dehors absolu. Qu’avez-vous trouvé ?

Le contraire de ce que j’attendais. *Je suis allé à Madagascar en m’attendant à rencontrer quelque chose comme une ontologie différente, un ensemble d’idées fondamentalement différentes sur la façon dont le monde fonctionne.* Or j’ai rencontré des gens qui doutaient. Qui *admettaient qu’ils ne comprenaient pas vraiment les tenants et aboutissants* de leur propre magie, disaient des choses contradictoires, et s’accordaient surtout pour tenir la plupart des sorciers pour *des menteurs, des escrocs, ou des imposteurs*. L’île de l’altérité radicale, celle qu’on m’avait promise, n’existait pas. À sa place, des interlocuteurs aussi sceptiques que moi.

On m’a vendu cette île grecque comme un ailleurs. J’y ai retrouvé Paris. La géographie la disait reliée à rien ; en réalité elle était reliée à tout ce que je voulais fuir. Hasard ?

Une loi, plutôt. Une île n’est jamais une bulle. Prenez la médecine malgache, le fanafody, que je croyais purement local : *Le fanafody a toujours été une forme de dialogue avec un monde plus vaste.* Il intégrait sans cesse des objets et des idées venus d’ailleurs, des fragments d’écriture arabe, des perles de commerce, de l’argent fondu depuis des thalers autrichiens. *Madagascar était, depuis le peuplement initial, un centre de commerce et de migration* : l’île la plus reculée de l’océan Indien était un carrefour. Votre île ne fait que l’avouer plus crûment : il n’y a pas de dehors séparé. Ce que vous appelez la contamination de l’île par le continent, moi je l’appelle la condition normale de toute chose.

Paul Valéry écrivait que l’homme ne pourrait vivre sa propre vie s’il ne pouvait en vivre une quantité d’autres que la sienne. Est-ce là ce que fait l’anthropologue, et, à sa modeste façon, le voyageur ?

C’est le cœur de mon métier, et le cœur de mon désaccord. Il y a deux façons de déranger nos catégories devant l’étranger. *Est-ce que nous dérangeons nos catégories de manière à (1) mieux comprendre l’altérité radicale d’un groupe spécifique de personnes ; ou bien (2) pour montrer que, à certains égards au moins, cette altérité n’était pas si radicale que nous le pensions, et que nous pouvons nous servir de ces concepts apparemment exotiques pour examiner à nouveaux frais nos propres hypothèses quotidiennes et pour dire quelque chose de nouveau sur les êtres humains en général ?* *Je suis évidemment partisan de la seconde position.* Les plus belles réussites de l’anthropologie sont nées de ce geste : oser dire *mais ne sommes-nous pas tous, en un sens, totémistes ?*, *la guerre n’est-elle pas une forme de sacrifice rituel ?*. Vivre la vie de l’autre, chez Valéry comme chez moi, ce n’est pas s’y perdre : c’est en revenir plus lucide sur la sienne. L’autre n’est pas une île à visiter, c’est un détour par lequel on rentre chez soi.

Vos adversaires diraient pourtant qu’en refusant les mondes séparés, vous manquez de respect aux peuples, que vous les ramenez de force dans votre monde à vous.

C’est l’accusation, et je la retourne. Ce sont eux qui manquent de respect, en enfermant les gens dans des catégories souvent arbitraires. Croient-ils vraiment que la plupart des gens que nous étudions *seraient d’accord avec la proposition selon laquelle ils vivent dans une « nature » ou une « ontologie » fondamentalement différente de celle des autres humains* ? Mettre quelqu’un sur une île, philosophiquement, ce n’est pas l’honorer. *Le problème du relativisme culturel est qu’il met les gens dans des boîtes qui ne sont pas de leur fait*, et l’ontologie ne fait qu’en creuser une *plus profonde*. Certains aiment les boîtes profondes. Mais *il faut respecter les désirs de ceux qui souhaitent que leurs boîtes soient moins profondes, ou qui ne souhaitent pas être mis en boîte du tout*.

Vous étendez donc l’image jusqu’au bout : même sur une île, entre deux voisins, il resterait de la distance ?

Jusqu’au bout, oui, et c’est ma conviction la plus profonde. Si l’on définit la réalité comme ce qui échappe toujours à nos descriptions, alors *altérité radicale veut simplement dire réalité*. Mais attention : *réel n’est pas synonyme de nature. Nous ne pourrons jamais comprendre complètement la différence culturelle parce que la différence culturelle est réelle. Mais de la même manière, aucun Iatmul, Nambikwara ou Irlandais-Américain ne pourra jamais en comprendre complètement un autre parce que la différence individuelle est également réelle.* Chaque homme est donc un peu une île pour son voisin, non parce qu’il habiterait un autre monde, mais parce qu’il est réel, c’est-à-dire imprévisible.

Alors qu’est-ce qui nous relie, si ce n’est pas un monde commun tout fait ? Qu’avons-nous en partage, un Malgache et vous, moi et un insulaire grec ?

Le fait que nous ne comprenons pas. C’est là que je diffère le plus de mes adversaires. Ce que nous avons en commun, ce n’est pas un savoir partagé, c’est une ignorance partagée. *L’expression que j’ai sans doute le plus souvent entendue, lorsque les gens parlaient des esprits, était tout simplement je ne sais pas.* Les esprits *étaient par nature inconnaissables*, et ce n’était pas un aveu honteux, c’était le fond commun de la conversation. Car *il est beaucoup plus sensé de définir la réalité comme étant précisément ce que nous ne pourrons jamais connaître complètement […] Les seules choses dont nous pouvons avoir une connaissance absolue et complète sont celles que nous avons inventées.* Voilà ce qui relie les îles entre elles : non pas une terre commune sous la mer, mais le même abîme sous les pieds, la même brume. Nous sommes *tous dans le même bateau*. Jolie image pour un homme qui déteste les îles : le salut n’est pas dans l’île, il est dans le bateau qui passe de l’une à l’autre.

Puisque vous refusez de traiter la magie comme un autre monde, tranchons : le charme malgache peut-il arrêter la grêle ?

Voilà la question dangereuse, et je vais la prendre au sérieux, parce que mon réalisme a un prix. Si l’on peut dire que certaines affirmations sont fausses, on peut dire que d’autres sont vraies. Donc : *être capable de dire que certaines formes de magie ne fonctionnent pas réellement permet de dire que d’autres formes de magie fonctionnent.* Alors, *et si Ravololona pouvait réellement empêcher la grêle de tomber sur les cultures ?* Je penche pour non, je me range du côté des sceptiques quand il faut trancher. Mais je n’en fais pas un dogme. Car *la magie est en effet une affirmation de pouvoir. C’est une affirmation de pouvoir qui joue sur les limites de notre connaissance.* Traiter au contraire chaque énoncé étrange comme la fenêtre d’un monde clos ne dérange personne : cela nous protège de la seule question qui fâche, celle de savoir si, par hasard, ils n’auraient pas un peu raison.

Un dernier mot. Si je devais tirer une morale des vacances de votre anthropologie, quelle serait-elle ?

Qu’« une idée qui n’est pas dangereuse ne mérite pas d’être appelée idée », comme le dit Wilde en tête de mon livre. Détestez donc les îles, si elles vous oppressent. Mais détestez-les pour la bonne raison : non parce qu’elles seraient trop autres, mais parce qu’elles mentent en se prétendant séparées. Aucune île n’est une île, et aucun homme non plus tout à fait. Nous ne tenons ni par la terre commune ni par le monde séparé : nous tenons par le passage de l’un à l’autre, par le bateau, par le détour. C’est peut-être cela, au fond, vivre d’autres vies pour vivre la sienne.

On ne s’est pas quittés, Graeber et moi, parce que je ne quitte que les vivants, les morts ne me quittent jamais et je songe souvent à cet homme qui m’était apparu comme un Mick Jagger de l’anthropologie. Mais je m’égare, Jagger n’est pas un homme, car Jagger est immortel.

Si l’on me permet une conclusion appuyée, cette affolante dilection pour les cailloux entourés d’eau a une traduction politique : faire croire qu’il existe des « îles » politiques définitivement séparées les unes des autres alors qu’il s’agit en réalité de continuum, d’un grand continent si vous me permettez. Et je laisse la dernière phrase à Graeber, même si ça ne se fait pas de terminer un papier par une citation : « Dans mes moments les plus cyniques, il m’arrive de penser que la sociologie (social theory) est une sorte de jeu, où l’un des buts est de voir qui peut trouver l’idée la plus folle, la plus choquante, la plus dangereuse en apparence, mais qui ne remette pas significativement en cause les structures existantes d’autorité. »