«Homère n'aurait rien compris à notre mauvaise conscience» Daniel Mendelsohn
L'helléniste le plus chic de New York a vu <em>l'Odyssée</em> de Nolan en IMAX et notre époque tout entière dans son miroir.
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Il fait frais, ce matin-là, en Suède. Theodor Kallifatides est vêtu d’un pull gris clair. À quatre-vingt-huit ans, l’écrivain a conservé un regard d’un bleu saisissant, à la fois vif, curieux et profondément bienveillant. Rien, dans son attitude, ne cherche à impressionner. Il écoute longuement avant de répondre, avec cette lenteur paisible de ceux qui savent que les idées ne gagnent rien à être précipitées. Chez lui, la pensée ne procède que rarement par concepts : elle part d’un souvenir, d’un visage, d’une vie.
Depuis plus d’un demi-siècle, Theodor Kallifatides bâtit une œuvre singulière dans laquelle l’expérience de l’exil dialogue sans cesse avec la mémoire grecque. Roman après roman, il compose une même géographie intérieure, traversée par la langue, l’enfance, la guerre civile, l’exil et le retour. En le lisant, on comprend rapidement que la Grèce n’est jamais un simple décor pour lui, mais une manière d’interroger l’Europe.
Le continent regarde la Grèce comme son point de départ. C’est là qu’elle situe l’invention de la démocratie, de la philosophie et de la tragédie. Pourtant, à lire Kallifatides, une intuition presque inverse s’impose. La Grèce n’est pas seulement le lieu où l’Europe est née ; c’est aussi celui où elle se découvre. Comme si les secousses qu’elle traverse — les guerres, les migrations, les crises économiques, les fragilités démocratiques — s’y manifestaient plus tôt qu’ailleurs, avec une intensité particulière. Non pas parce que la Grèce ferait exception, mais parce qu’elle révèle, avant les autres, des mouvements appelés à devenir européens.
On lui soumet cette hypothèse. Kallifatides sourit. Il ne la rejette pas. Il préfère la déplacer : « Pendant longtemps, les Grecs ne se considéraient pas vraiment comme des Européens. Si l’on voulait être européen, il fallait partir : aller en Allemagne, en France ou en Suède. À cette époque, l’Europe semblait commencer ailleurs. Pour la rejoindre, il fallait quitter la Grèce. »
À mesure que la conversation avance, une évidence s’impose. Si son œuvre éclaire si souvent les interrogations européennes, c’est parce que Theodor Kallifatides en a lui-même traversé les expériences les plus décisives : l’exil, la guerre, la langue, le déracinement ne sont pas, chez lui, des objets de réflexion. Ils sont sa biographie.
Lorsqu’on lui fait remarquer que son œuvre semble raconter l’Europe, il acquiesce sans emphase. Son histoire personnelle commence, elle aussi, bien avant les grands débats contemporains sur les migrations ou l’identité européenne : « Mon père était un réfugié. Il venait du Pont, en Turquie. Toute sa vie, il est resté un homme déraciné. »
Cette mémoire familiale lui apprend très tôt qu’un pays peut se perdre sans s’effacer, qu’une langue peut survivre à une frontière et qu’une identité ne tient jamais à un passeport. Le reste de sa vie ne fera que donner un visage à cette première leçon.
Lorsqu’il quitte la Grèce pour la Suède en 1964, il ne pense pas devenir un écrivain de l’exil. Comme tant d’autres, il croit partir pour quelques années : « Je pensais que je rentrerais. Tous les migrants pensent cela au début. Puis la vie s’installe ailleurs. Les années passent. Et l’on découvre qu’on appartient désormais à deux pays, sans appartenir complètement à aucun. »
Cette phrase revient souvent, sous des formes différentes, dans son œuvre. L’exil n’y est jamais une rupture spectaculaire. Il est un déplacement lent, presque imperceptible. Une vie s’organise ailleurs, de nouvelles habitudes apparaissent, une autre langue devient familière, tandis que le pays quitté continue d’habiter la mémoire.
On lui demande alors si l’on cesse un jour d’être étranger. Il prend le temps de réfléchir : « L’intégration existe. Mais elle demande beaucoup de temps. Souvent davantage qu’une génération. Les gouvernements pensent que tout peut être réglé rapidement. La vie des hommes obéit à un autre rythme. »
Puis il raconte une scène presque anodine. Un jour, dans un train suédois, il tousse parce qu’il est enrhumé. Une femme le regarde et lui lance : « Il y a des hôpitaux dans ce pays ». Il sourit : « J’avais vécu en Suède pendant des décennies. J’écrivais en suédois. J’étais un écrivain reconnu. Pourtant, à cet instant-là, je suis redevenu un immigré. »
Après le temps du départ vient celui de la langue. C’est peut-être même là que tout se joue. Après avoir quitté la Grèce, Theodor Kallifatides a appris le suédois, jusqu’à en faire sa langue d’écriture. Pourtant, lorsqu’on lui demande ce que la Grèce représente aujourd’hui pour lui, il ne parle ni de paysages ni de monuments. Il répond sans hésiter : « La Grèce, c’est ma langue. » Puis il ajoute, presque dans le même souffle : « Je me débrouille dans plusieurs langues européennes, mais elles ne sont pas ma langue. Le grec, c’est moi. J’ai le sentiment que, si je ne dis pas quelque chose en grec, je ne l’ai pas dit complètement. »
On lui demande si, en célébrant à juste titre le plurilinguisme, l’Europe ne risque pas d’oublier que les langues sont bien plus que de simples moyens de communication : ce sont des visions du monde, des mémoires et des héritages. Kallifatides acquiesce immédiatement : « Le premier mot que nous connaissons est celui que nous recevons de notre mère. C’est notre premier monde. Je ne crois pas qu’on puisse jamais en créer un autre. »
Cette phrase résume peut-être toute son œuvre. La langue maternelle n’est pas seulement celle que l’on apprend en premier ; c’est celle qui nous apprend à habiter le monde. Les autres langues élargissent l’horizon, permettent d’autres rencontres, d’autres lectures, d’autres vies. Mais aucune ne peut entièrement remplacer celle dans laquelle les choses ont reçu leur premier nom.
Il observe alors une évolution qui l’inquiète : « Les jeunes apprennent aujourd’hui plusieurs langues. C’est une chance. Mais celles-ci deviennent de plus en plus des instruments de communication. Nous risquons de perdre quelque chose de plus profond : le sentiment du monde contenu dans les mots. »
Il évoque alors une image tirée d’Homère. Autrefois, dit-il, la fumée qui s’élevait d’une maison annonçait qu’un foyer était vivant. Aujourd’hui, cette fumée a disparu. Ce n’est pas seulement un changement de paysage ; c’est une manière d’habiter le monde qui s’efface : « Si nous perdons cette langue-là, il nous restera une langue informative. Mais la langue des émotions disparaîtra. »
Chez Kallifatides, la langue ne se contente pas de transmettre seulement des mots ; elle transmet une mémoire, une sensibilité et une manière de regarder le réel. Ce que Kallifatides défend à travers le grec dépasse largement le cadre d’une langue nationale. Il rappelle qu’une civilisation commence toujours par des mots qui enseignent moins à communiquer qu’à voir, à nommer et à aimer.
À mesure que la conversation avance, la présence d’Homère s’impose de plus en plus. Non comme un monument de la culture, mais comme un écrivain qui continue d’accompagner notre époque. Chez Theodor Kallifatides, les classiques ne survivent pas parce qu’ils font partie du patrimoine. Ils demeurent vivants parce qu’ils continuent de parler des êtres humains. On lui fait remarquer que, pour beaucoup, l’Odyssée reste avant tout le récit des aventures d’un héros antique. Il sourit et déplace aussitôt la perspective : « L’Odyssée n’est pas un livre sur les voyages. C’est un livre sur ce que signifie rentrer chez soi. »
Toute son œuvre semble prolonger cette intuition. Le retour d’Ulysse n’est jamais celui d’un homme qui retrouve intact le monde qu’il a quitté. Le temps a passé, les lieux ont changé, et celui qui revient n’est plus tout à fait le même. L’exil n’est donc pas un épisode de l’existence ; il devient une condition humaine.
Kallifatides s’y reconnaît immédiatement : « Lorsque je retourne en Grèce, je suis heureux. Mais je sais aussi que je ne peux plus y vivre comme avant. La Grèce que j’ai quittée n’existe plus. »
On lui demande pourquoi Homère continue de nous parler près de trois mille ans après avoir composé son poème. Sa réponse est simple : « Parce qu’il parle des êtres humains. Pas des Grecs. Pas des Européens. Des êtres humains. »
En quelques mots, il formule une définition des classiques. Ils ne traversent pas les siècles parce qu’ils seraient intouchables ; ils les traversent parce qu’ils continuent de poser les mêmes questions à chaque génération. Qu’est-ce qu’un foyer ? Que signifie quitter les siens ? Peut-on jamais revenir chez soi ? C’est précisément parce qu’ils ne cessent d’interroger notre présent qu’Homère, les tragiques et toute la littérature grecque ancienne demeurent nos contemporains.
La conversation revient peu à peu vers la Grèce. Non plus celle de l’enfance, ni celle du mythe, mais celle d’aujourd’hui. Chaque été, des millions de voyageurs s’y rendent à la recherche d’une lumière, d’une mer. On lui fait remarquer que son pays est devenu l’une des destinations les plus convoitées d’Europe. Cette fascination est-elle une chance ?
Kallifatides ferme les yeux quelques instants, comme pour retrouver un lieu : « Athènes est toujours là, mais ce n’est plus la même ville. Les enfants avec qui je jouais, mes camarades d’école, les premiers amours, tous ceux qui peuplaient mon monde ont disparu. » Puis il ajoute, presque à voix basse : « Ce ne sont pas seulement les changements d’une ville. C’est aussi moi qui ai changé. On ne revient jamais dans une ville avec les yeux de ses vingt ans. »
On lui fait alors remarquer que la Grèce semble vivre, avec quelques années d’avance, les grandes interrogations de l’Europe : la pression touristique, les migrations, les crises économiques, les tensions démocratiques. Continue-t-elle d’être ce poste d’observation privilégié du continent ?
Kallifatides ne croit pas aux prophéties. Il croit à l’histoire. « Nous avons déjà vécu beaucoup de choses que les autres Européens découvrent aujourd’hui. L’histoire ne recommence jamais de la même manière, mais elle laisse toujours des signes. Le plus difficile est de les reconnaître à temps. »
La conversation glisse alors naturellement vers la démocratie. Après tout, si l’Europe continue de regarder vers la Grèce, c’est aussi parce qu’elle y cherche l’origine de son idéal politique.
Pour Kallifatides, pourtant, la démocratie n’est jamais un héritage définitivement acquis, elle demeure chaque jour une œuvre à recommencer, une responsabilité quotidienne : « Nous continuons à préparer les guerres. Nous dépensons toujours plus d’argent pour les armes, pendant que les pauvres deviennent toujours plus pauvres. » Il marque une pause. « Le véritable conflit de notre époque est une guerre contre les pauvres. »
À ses yeux, cette même responsabilité engage aussi la manière dont l’Europe regarde les migrations : « Une société ne se construit jamais dans le repli. Ceux qui arrivent cherchent d’abord une vie : travailler, apprendre, élever leurs enfants, participer à la communauté qui les accueille. L’immigration n’est pas le problème. »
Son inquiétude porte sur la résurgence de conceptions qu’il croyait appartenir définitivement au siècle dernier : « Ce qui me fait peur, ce sont les idées que l’on croyait disparues et que l’on voit revenir un peu partout en Europe. »
La conversation s’achève sur une question qui traverse toute son œuvre. Les Grecs anciens distinguaient le nostos (νόστος), le retour, de la patris (πατρίς), la patrie. Deux mots que nos langues traduisent souvent de la même manière, mais qui ne recouvrent pas tout à fait la même expérience. Le nostos est le chemin du retour ; la patris, le lieu de l’appartenance. Chez Homère, l’un ne garantit jamais l’autre. On peut retrouver le chemin de son île sans retrouver le monde que l’on avait quitté.
On lui demande si, après plus de soixante ans passés en Suède, ces deux mots ont encore un sens pour lui. Kallifatides ne répond pas en helléniste. Il répond en fils : « J’ai perdu mon Ithaque, mais tant que je vivrai, je continuerai à porter en moi le sourire bienveillant de ma mère. » Sa réponse conduit naturellement à une autre question. Pourquoi ses livres reviennent-ils presque toujours au même endroit ? Pourquoi retrouve-t-on, de roman en roman, ce village de Yalós, où se croisent les paysans, les pêcheurs, les instituteurs, les enfants, les prêtres, les vaincus de la guerre civile et les exilés ?
À l’image du comté de Yoknapatawpha chez Faulkner ou de Macondo chez García Márquez, Yalós est devenu le territoire littéraire où Theodor Kallifatides déploie son œuvre. Livre après livre, il y revient pour interroger la mémoire, le temps et l’histoire.
Kallifatides sourit. Yalós existe et n’existe pas. Il est né de Molaoi, la petite ville du sud du Péloponnèse où il a grandi. Mais la géographie s’y est peu à peu transformée en littérature. Les souvenirs s’y mêlent à l’imagination, les vivants aux disparus, jusqu’à faire de Yalós un lieu plus fidèle à la mémoire qu’à la carte.
Pour la première fois depuis le début de notre conversation, Kallifatides remonte jusqu’à l’enfance : « J’avais cinq ans lorsque j’ai assisté à l’exécution d’un homme. Je n’ai jamais oublié son regard. Je suis rentré à la maison, mon père, qui était instituteur, m’avait déjà appris à écrire. C’était la première fois que je traçais des mots sur une feuille. Je crois que, d’une certaine manière, tout a commencé ce jour-là. »
On lui demande enfin ce qui, aujourd’hui encore, le pousse à écrire : « J’écrirai aussi longtemps que je continuerai à voir les yeux de cet homme exécuté. Le jour où je ne les verrai plus, je n’écrirai plus. »
Un long silence s’installe.
L’œuvre de Theodor Kallifatides procède de cette double fidélité : le sourire d’une mère et le regard d’un homme condamné.
Entre ces deux images s’est construit un monde.
L'helléniste le plus chic de New York a vu <em>l'Odyssée</em> de Nolan en IMAX et notre époque tout entière dans son miroir.
Pour l'auteur de <em>La Défaite de la pensée</em> « l'IA, c'est la plus mauvaise nouvelle qui soit ».<br />